extrait
Larry Bell
Des mois de réflexions
(extrait, p. 6-8)


C'est ma première exposition globale en Europe. J'y présente un choix d'exemples de mes activités d'atelier couvrant une période de près de cinquante ans. C'est Mme Marie de Brugerolle, une grande amie et excellente historienne de l'art, qui a opéré la sélection. Les choix obéissent à des considérations pratiques et à sa vision astucieuse de la logique qui sous-tend mon travail. Marie de Brugerolle a envisagé le parcours de l'exposition sous un angle romantique. Son projet était de présenter une suite d'« indices » d'une investigation esthétique romantique, et tous ses choix correspondent à ce fil conducteur. Je suis ravi d'avoir la possibilité de regarder un panorama de mes « investigations » sous cet éclairage.
Ce n'est pas une rétrospective. Bien des aspects de mon travail sont laissés de côté pour des raisons pratiques ou de parti pris initial. Marie de Brugerolle raconte une histoire. Je respecte ses choix.
Je vais essayer ici d'offrir au lecteur un aperçu de la dimension tactile de mon travail passé et présent. En un mot comme en cent : mon travail, c'est mon professeur et c'est ma passion.
Les artistes travaillent à des moments différents pour des raisons différentes. Pour ma part, je « pense » que mon objectif initial était peut-être de rester au chômage aussi longtemps que possible.
Il faut faire de gros efforts pour rester à son poste de chômeur par choix. On doit saisir la signification de tout un tas de choses objectives qui n'ont rien à voir avec l'art. Vivre de son travail, c'est le droit de tous, mais gagner sa vie et créer de l'art relèvent de deux activités différentes distinctes. Le fonctionnement de l'atelier ne dépend de personne d'autre que de celui qui a décidé de s'y installer.
J'ai opté pour la peinture comme mode de vie possible lorsque j'ai rencontré quelques personnes fabuleuses qui enseignaient la peinture au Chouinard Art Institute. Au départ, je suis allé à l'école d'art pour étudier le dessin animé, dans le but de trouver un emploi aux studios Walt Disney. Chouinard a été un terrain d'entraînement pour les animateurs de Disney. Dans mon école, on ne disait pas « les studios Disney », mais Mouse House, « chez la souris ».
Le cursus était très strict, avec obligation pour tous les élèves de s'inscrire à des cours qui comportaient des rudiments de dessin et de graphisme. L'une des matières de première année était la peinture.
J'ai été totalement séduit par les professeurs de peinture et leur forme de pensée. Les cours de peinture étaient confiés à de jeunes artistes qui se frayaient une voie dans un monde où on n'avait pas besoin de ce qu'ils faisaient. Il fallait apprendre à avoir confiance en soi et à croire au bonheur de travailler dans l'univers du totalement inconnu et inutile. C'était un moyen de s'entraîner à la pensée intuitive.
On n'avait qu'un seul objectif, s'arranger pour que tout ce qu'on faisait soit intéressant à regarder et en accord avec nous-mêmes.
Je rêvais d'aller sur le terrain de l'improvisation, de la spontanéité et de l'intuition où je voyais évoluer mes professeurs et mes pairs. Quand je me suis rendu compte que je n'étais plus fait pour étudier à l'école, j'ai été forcé d'étudier sur le tas. Ma scolarité avait duré environ deux ans. Un de mes enseignants m'a suggéré de partir et de prendre un atelier pour tâcher de peindre. Je pourrais toujours revenir si j'en avais envie. Je suis entré à l'atelier à dix-neuf ans et ne l'ai plus jamais quitté.
En commençant par utiliser la peinture, les pinceaux et la toile, j'ai cherché une image nettement différente de ce que faisaient les autres autour de moi. J'étais influencé par les œuvres de plusieurs expressionnistes abstraits, en particulier Willem De Kooning. Je me suis aperçu que tous mes pairs et mes professeurs étaient aussi influencés par lui.
Mon attirance pour les œuvres de cet homme m'a permis de comprendre les œuvres de mes professeurs et celles d'autres artistes qui allaient dans le sens de mes intuitions. Les œuvres de cette période paraissent très éloignées de son influence une fois mises « En perspective » dans l'exposition. J'avais un fort désir de maîtriser l'espace de l'image à laquelle je travaillais, en jouant sur les grandes traces de coups de brosse.
Dans mon esprit, il fallait que l'image ait un rapport direct avec le format de la toile utilisée : une toile carrée devait recevoir une image en rapport avec le carré. Une toile rectangulaire exigeait une image liée à la forme rectangulaire, et ainsi de suite. Finalement, j'en ai eu assez des limites imposées par la surface et la configuration du support. La question qui se posait à présent, c'était : où aller à partir de là ?
Quand les compositions sont devenues plus structurées et les coups de pinceau plus réguliers, j'ai décidé d'éliminer une grande partie des aspects gestuels et des effets de matière de la peinture. L'intrusion des traces du pinceau dans la peinture détournait l'attention de la recherche du lieu où l'image devait vraiment se trouver dans ce médium.

(...)


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