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Résistance à l’effacement – Nature de l’espace et temporalité de la présence sur les Wagenburgs de Berlin entre 1990 et 1996
Ralf Marsault [tous les titres]
Les presses du réel – domaine Avant-gardes [tous les titres] – collection Bibliothèque art action pensée [tous les titres]
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extrait
 
Jean Arlaud
Professeur d’ethnologie et de cinéma Fondateur de Phanie, centre de l’Ethnologie et de l’Image
A la rencontre de Ralf Marsault
(p. 9-17)



Il est des rencontres improbables ; on ne peut imaginer qu’elles seront porteuses, un jour, d’une aventure partagée dont on sera le premier bénéficiaire. Ce fut le cas pour moi avec Ralf Marsault.
J’accueillais chaque année des postulants à une formation universitaire de troisième cycle devant déboucher sur un doctorat à l’U.F. d’ethnologie de l’université de Paris 7-Denis-Diderot, créée à la croisée des disciplines, dans l’élan de 68, par Robert Jaulin, dans un esprit de liberté et de pensée jubilatoires. Pour la plupart, le trajet de ces candidats était loin d’être rectiligne : les cursus s’emmêlaient et aucun n’avait réellement abouti. Ces étudiants de la dernière chance avaient été réfractaires, sans le vouloir vraiment, au modèle universitaire, et l’anthropologie, aux contours mal définis, ouvrait sur des ailleurs propices à des interrogations sur d’autres relations au monde que celle d’un Occident frileux, replié sur lui-même. Les lettres de motivation qui leur étaient demandées manifestaient, en creux, maladroitement parfois, une quête de sens existentiel que la traversée de cultures autres que la nôtre pouvait soutenir et relancer. Parmi ces lettres, celle de Ralf Marsault retint particulièrement mon attention par le poids d’existence dont elle était porteuse, par l’élégance d’une culture et d’un style bruts de tout vernis convenu, qui procédaient plus d’une nécessité intérieure que d’un apprentissage en conformité aux standards d’une pédagogie passivement subie. J’imaginais déjà un voyageur sans bagage, aux mains nues, muni pour seul viatique d’une avalanche de séquences de vie chapardées tout au long de ses chemins d’errance.
Ma curiosité était à son comble, et, toutes affaires cessantes, je convoquai ce postulant singulier. Il se présenta à l’université tel qu’en lui-même, marqué des signes d’appartenance à la communauté punk dont il voulait témoigner. Dès le premier contact, j’eus l’intuition que mon bureau n’était pas le lieu idéal pour cette rencontre. J’attendais de cet entretien inaugural que puisse émerger en toute liberté, de part et d’autre, hors des murs de l’institution, une parole vagabonde dans la fraîcheur première de l’instant. Je proposai d’aller boire un verre dans un café voisin. La conversation prit des chemins insoupçonnés. Il fut très peu question d’ethnologie, mon propos n’étant pas de mettre à l’épreuve ses connaissances dans le domaine. De son côté, il n’avait rien préparé pour donner le change à partir de son savoir épars d’autodidacte. J’étais plus à l’écoute d’un désir, d’un imaginaire en action, d’un questionnement sur un monde traversé de passerelles tendues vers des zones obscures d’altérité.
C’est Ralf qui donna la mesure, et son appétit boulimique me transporta à la croisée des multiples chemins de la création. C’est au travers d’une approche littéraire et picturale, la sienne, issue de ses voyages et de ses rencontres, qu’il me fit entrevoir son itinéraire surprenant. Il me parla très peu de lui-même, mais de ces lieux inspirés qui avaient été autant de haltes dans ses moments de désarroi, et qui lui avaient permis de se confronter aux lames de fond de ses angoisses mêlées à ses désirs de création.
C’est alors qu’il sortit d’un portfolio une série de clichés qu’il étala sur la table. C’était des portraits en noir et blanc de ses compagnons d’aventure et d’errance, exécutés pour la plupart dans le wagenburg de Berlin. Il ne s’agissait nullement de photos prises à la dérobée dans l’instant éphémère d’une rencontre fortuite. Les personnages, filles et garçons, étaient nommés, et un lien d’intimité affective les reliait à Ralf. Ces prises de vue développaient le récit d’un univers singulier dont l’intense complexité se donnait à lire dans ses multiples facettes. Tout pittoresque était vigoureusement éliminé pour que ces hommes et ces femmes apparaissent, au-delà des apparences, dans l’intériorité « de leur être-au-monde ». Ainsi, le réel était mis en scène au travers de l’imaginaire de Ralf qui prenait source au plus profond des strates d’un vécu partagé.
Le cliché qui me captiva spontanément ce jour-là fut celui de Soubi en tee-shirt sur lequel était sérigraphié le mot « Doom » au-dessus d’un graphisme représentant le groupe de musique du même nom, signifiant dans sa traduction française « destin funeste, sort malheureux ».
Le moment pour prendre la photo avait été patiemment attendu, mais, une fois advenu, il fallait agir vite, saisir l’ineffable de l’instant. Ralf et son alter ego Heino Muller, dont je ne sus rien lors du premier entretien, avaient imaginé que Soubi avec ses dreadlocks et son piercing dans le cou qui n’arrivait pas à cicatriser devait mâchonner une plante, mais pas n’importe laquelle, surtout pas une graminée sauvage cueillie au plus près sur le terrain même du squat, ce qui aurait donné l’image convenue et pittoresque d’un « poulbot montmartrois ». Ils avaient dû, dans l’urgence, aller quérir un épi de blé à la lisière de la ville et des champs. Pourquoi cet épi de blé ? Ralf s’en explique : « Cette idée de germination, cette citation symbolique de l’abondance, est peut-être une forme de rappel à la vie, une pulsion inconsciente mais nécessaire des photographes. » Et un peu plus loin d’ajouter : Tout concourait à dire une ambivalence face au réel, ressuscitée pleinement de part et d’autre de l’objectif. »
Les visées de ces mises en scène ne relevaient nullement d’une posture d’artiste dont la finalité eût été d’exécuter une œuvre pour le seul plaisir solitaire de satisfaire un ego. Les modèles ne sont pas passifs, manipulés au gré de la fantaisie des photographes. Le dispositif crée un espace d’invention partagée où dialoguent, d’inconscient à inconscient, les protagonistes de la scène. Les mots, nous dit Ralf, ne sont pas l’apanage des punks : le traitement et l’agencement des motifs tatoués sur leur peau, la disposition et le choix de leurs piercings, le soin porté à l’esthétique vestimentaire, constituent leur moyen d’expression privilégié. Il serait redondant de commenter ce qui se dit à fleur de peau. Mais, à cette créativité intrinsèque, Ralf se devait d’ajouter d’autres espaces d’expression, des carrefours éphémères, le temps d’une prise de vue, où les imaginaires de chacun confondus réaliseraient, au-delà des mots, leur propre relation au monde. Cette démarche que Ralf Marsault m’exposa d’emblée avait pour me convaincre le fait qu’il avait su se forger lui-même les outils méthodologiques et intellectuels pour entreprendre une aventure ethnologique. Il savait d’expérience que l’objectivité, qui a la peau dure dans notre discipline, est un leurre, et que l’imaginaire, loin de fausser le réel, l’institue au contraire. Claude Lévi-Strauss n’avait-il pas montré dans ses études que les dessins des Caduvéo et l’agencement des villages des Bororo trouvent leur origine dans l’imagination créatrice qui ne s’oppose d’aucune façon au réel mais est génératrice de réalités multiples.
Dans les rares creux de silence de ce premier entretien, me revint le souvenir de mon ami Steve Lacy, musicien de free jazz, qui aimait à dire que le fait d’être disponible ne l’intéressait pas : « Il fallait être préparé. » Ce propos, magnifique de vérité, donnait tout son sens à la lecture des photos qui étaient offertes à mon regard. Certes, elles étaient prises dans la fulgurance de l’inspiration, dans cet « instant décisif » cher à Henri Cartier-Bresson, à la crête même de l’irruption de l’ineffable. Mais la fulgurance de l’inspiration, et c’était là l’essentiel, s’alimentait du vécu de Ralf sédimenté au plus profond de son expérience et de sa vie intérieure. Il s’agissait d’un corps-à-corps, empreint d’une sensibilité diffuse, où chacun risquait symboliquement sa peau.
J’avais déjà vu, çà et là, des représentations photographiques de Punks où le regard du photographe s’était fixé sur les apparences pour produire une esthétique du pittoresque et de l’étrangeté. C’était, dès lors, rendre obsolète toute tentative de dialogue avec un monde inquiétant, en rupture définitive avec le savoirvivre et le savoir-être de notre société policée, occupée à tromper son ennui dans l’inanité d’un paraître dérisoire. Cette fascination ambiguë pour le « sauvage » est loin d’être récente. Il n’y a pas si longtemps encore, les expositions coloniales n’exhibaient-elles pas des « Nègres » supposés cannibales et des « Indiens coupeurs de têtes » confrontés à un public occidental convaincu du bien-fondé de ses propres valeurs ?
Ralf avait radicalement rompu avec la vanité des apparences ; le réel ne pouvait se donner à lire que transposé dans un acte de création. Ce point de vue ajoutait à ma conviction que ce postulant à l’ethnologie avait intuitivement intégré qu’il s’agissait, non pas de collecter passivement des objets et des informations en les agrémentant de photos illustratives à l’usage des musées, ces sanctuaires des cultures, mais d’inventer une relation profonde et respectueuse à l’Autre, délestée de nos propres catégories mentales et de nos préjugés. Cette posture éthique qui consiste à faire le vide en soi, en se dépouillant de ses propres défroques, Ralf l’avait depuis longtemps adoptée en rompant avec la société confinée de sa vie provinciale d’adolescent pour s’improviser passeur de frontières invisibles entre le songe et le réel.
La question de la validité du « terrain », celle que l’on aborde ordinairement avec les nouveaux doctorants, ne pouvait décemment se poser pour Ralf tant il en était imprégné. Il y avait risqué son corps, et son voyage était sans retour possible. Le travail auquel il allait se livrer n’était pas de l’ordre de l’observation distante sur une communauté érigée en « objet d’étude », visitée de l’extérieur avec l’assistance de quelques « informateurs » triés sur le volet, rompus aux attentes de l’ethnologue, qu’une longue pratique, souvent malicieuse, du métier d’informer oblige à ne pas décevoir la logique des hypothèses que le chercheur s’est fabriquée dans l’évanescence du ciel de ses idées. Pour Ralf, la pratique du terrain se présentait tout autrement. Ses collaborateurs étaient déjà là, présents depuis longtemps dans sa vie : Gorz, Nat, Franky, Markus, Popeye et bien d’autres encore. Ils avaient partagé les mêmes « galères », les concerts de hardcore, les créations communes de part et d’autre de l’appareil de prise de vue qui permettait de saisir, plus que l’envol d’un instant de vie, la cristallisation de désirs conjugués irrigués d’un imaginaire existentiel. Nul besoin d’informateurs dans son projet, mais la mise en place d’un champ ouvert à une maïeutique qui, à mimot, instaurerait une quête incessante de sens. Faudrait-il parler d’une anthropologie partagée quand celle-ci va de soi ? Faudrait-il évoquer la notion d’empathie qui fait de l’Autre un sujet à part entière, égal à nous-même, dans une interrogation commune, alors même que Ralf, au seuil de son voyage, avait déjà fait sienne cette ouverture au monde et à la différence ?
Tout au long de ce premier entretien, qui ne cesse de m’interroger encore, toute prétention de ma part à un supposé savoir s’évanouissait sans que je n’y prisse garde. Nos « arrière-pays », chers à Yves Bonnefoy, se faisaient écho et nos interrogations sur le sens à donner à nos existences se rejoignaient.
A présent, il fallait conclure. Ralf attendait humblement la décision finale. Pour moi, elle était déjà prise : les portes de l’université lui étaient ouvertes. Je lui précisais néanmoins qu’au statut de directeur de thèse dont il fallait administrativement s’accommoder, je préférais celui d’accompagnateur, plus musical et plus juste à mon goût, qui veillerait attentivement à la composition de sa partition.
Inscrit enfin à l’université, Ralf rejoignit son port d’attache : le wagenburg de Berlin. Où pouvait-il mieux s’installer que parmi les siens, comme un peintre va sur le motif, pour solliciter la mémoire des lieux et des hommes, se confronter aux réalités quotidiennes de cet univers dont il voulait composer la chronique ? Dans l’urgence de ses doutes, quand ses forces et son ardeur défaillaient, que la remise en question de son statut de doctorant le taraudait, comme s’il y avait eu maldonne, Ralf venait à Paris, à l’impromptu, pour me rendre compte de l’état d’avancement de son travail et de ces fragments de vie passée qui, peu à peu, émergeaient, déjouant les pesanteurs de ses résistances inconscientes. Je devais alors le persuader vigoureusement que ces matériaux de première main qu’il me présentait étaient suffisamment fertiles pour que sa réflexion d’anthropologue s’y exerce et qu’ils figurent dans l’économie de sa thèse à venir.
Plus profondément, le débat portait sur sa tournure d’esprit fondée davantage sur un imaginaire créatif que sur une démarche conceptuelle. Intuitivement il le ressentait comme un manque dans ce cadre universitaire et s’en alarmait. Mais moi, je n’avais aucun doute sur son appréhension singulière du réel quand bien même les canons académiques fussent transgressés. Comment rendre compte d’une histoire de vie profondément intriquée à une communauté complexe, aux frontières indécises, autrement que par un corps-à-corps, une poétique de la relation, au-delà des représentations abstraites de la réalité ? Le champ d’exploration de Ralf était suffisamment fragile pour ne pas lui faire courir le risque d’une fêlure par la mise en place d’une grille de recherche abstraite produite par un jeu d’idées savamment orchestrées qui n’aurait pu atteindre le réel dans sa vérité première sans le schématiser. « Le concept, écrit Bonnefoy, est une apostasie de l’être » et ne pouvait que dérouter l’ethnologue dans sa quête tâtonnante de cet univers à la fois si proche et si lointain. Et c’est ainsi que Ralf fit retour à la « demeure de l’être » et continua avec ses propres outils, ceux avec lesquels il était familier, de se frayer de nouvelles pistes dans ses interrogations foisonnantes.
Plus tard, une autre question se posa : de quelle place la thèse devait-elle s’écrire ? Ralf s’en inquiétait. Certes, selon les usages universitaires, la première personne du singulier n’est pas souhaitable : on lui préfère la forme indéfinie, distanciée par rapport à l’objet d’étude, attestant d’une apparente objectivité. Mais cette forme indéfinie, floue dans ses contours, convenait mal à ce travail qui ne procédait en rien d’une vue cavalière de la réalité, mais qui, au contraire, avait été intimement habitée. C’est alors que Ralf exprima son malaise de faire de ce long parcours, balisé d’ œuvres photographiques qui s’y rattachaient étroitement, un travail strictement personnel. Cette aventure, cette naissance à la « vraie vie », il l’avait partagée avec Heino Muller. C’est avec lui qu’il avait quitté les pesanteurs insipides de sa vie antérieure pour des ailleurs ouverts à tous les possibles et à tous les débordements qui devaient les précipiter vers une mise en marche vers eux-mêmes. «Nomades de partout et de nulle part », ils se devaient de s’inventer une posture, cultiver un dandysme au sens baudelairien du terme, et procéder à une reprise en main de leur propre corps dans le creuset de leur imaginaire. Ils changèrent de nom, « Je est un autre », passèrent des frontières, s’installèrent dans ces espaces de nonlieux éphémères et illégaux, en perpétuel déplacement, dans le voisinage du mur de Berlin. Ils furent saisis d’un pressant désir partagé d’aller au-delà de soi, à la rencontre infinie d’eux-mêmes, dans un élan de transcendance païenne qui institue l’Autre irréductible au même et conduit à une authentique éthique de la relation qui brise l’ordre de la totalité. Il fallait qu’ils s’inventent un langage commun pour mettre fin à ce qu’ils nommaient « la nullité de leur existence ». Ils choisirent la photographie qui leur semblait être « un exercice âpre, exigeant, une forme de rigueur morale ». Ce passage à l’acte ne fut en rien solitaire ni prédateur, mais support d’un dialogue intense d’intériorité révélée au sein même de la communauté du wagenburg. Les icônes qui en résultèrent ne furent pas, loin s’en faut, comme le craignait Ralf, « quelques cendres en noir et blanc déposées sur du papier glacé ». Les visages qui nous sont donnés à voir dans cette œuvre commune révèlent, au-delà des apparences, l’essence même de leur être. Quelque temps après cette explosion de rage créatrice, Heino Muller mourut dans des circonstances tragiques.
Le problème délicat se posa alors de faire entrer, en tant que coauteur, ce complice trop tôt disparu, avec lequel Ralf avait fait ses singulières « humanités ». Il est vrai que l’existence de ce personnage central ne m’était apparue qu’au fil du temps, et je n’avais pu me figurer sa dimension essentielle dans ce projet de thèse. Ralf ne l’avait évoqué qu’à mi-mot, par pudeur peut-être, ou par chagrin retenu. Il fallait, au moment de la rédaction du mémoire, se garder d’effacer l’un des protagonistes de cette œuvre d’anthropologie visuelle et résister à la tentation d’acquiescer au formalisme universitaire qui ne pouvait que difficilement admettre qu’une soutenance ait lieu dans la présence invisible d’un être « d’outre-monde » lié au candidat par des affinités électives. Céder à cet effacement eût été déposséder Ralf de ce pour quoi il avait, rageusement, poursuivi cette aventure en la magnifiant. Il ne s’agissait pas pour lui de récolter l’usufruit d’une création commune en vue d’obtenir un diplôme, mais de ressusciter, d’une manière ritualisée et incantatoire, Heino Muller dans la plénitude de sa beauté intérieure.
La chose était donc entendue : la thèse s’écrirait sous la forme plurielle dans l’évidence de la connivence et la résistance à l’oubli.
Les années passèrent. La date de la soutenance fut fixée. Les jurés s’installèrent, comme le veut l’usage, en rang d’oignons dans une salle anonyme de l’université. En face, un parterre de punks venus soutenir un des leurs, le messager de leur imaginaire et le chroniqueur de leur vie. Entre les deux communautés, qu’un hasard facétieux avait réunies, se tenait Ralf pétrifié d’effroi. Il était la passerelle fragile de cet entre-deux-mondes, le point de focalisation d’un rituel dont il en ressentait, à l’égard des siens, la vanité – j’en avais conscience. Ne m’avait-il pas énoncé, telle une antienne, ses scrupules à ne pas les trahir, il disait même, « les balancer » ? Son argumentaire, qu’il avait patiemment préparé, se détricotait au rythme de son élocution haletante. Ce fut alors au jury de s’exprimer sur ce travail buissonneux dont les lignes de force entremêlées s’ajustaient mal aux canons convenus d’une thèse. Il fallait trouver les bons fils pour débrouiller cet écheveau aux multiples facettes. Je ressentais confusément que les pouvoirs de l’imaginaire et du rêve qui traversaient la thèse, comme un mercure subtil, glissaient entre leurs doigts. On soulignait les manquements à l’ordonnancement établi qui préside à ce type d’exercice. On lui reprocha l’absence, en ouverture, d’une problématique explicite et d’une grille de lecture sur la qualité desquelles on fonde ordinairement le jugement. Cependant, elles étaient là, sous-jacentes au texte, en filigrane. Ce filigrane que Ralf décrit, au tout début de son travail, avec les mots précis d’un artisan : il nous fait pénétrer dans l’atelier de fabrication de papier qui rappelle l’antre mystérieux d’un alchimiste soufflant devant ses fourneaux pour sublimer la matière : « Avant de couler la pâte sur le tamis, on a la possibilité de lui adjoindre, lui coudre, ou déposer au préalable, un fil de fer en forme de dessin, de monogramme, de symbole. Cette surépaisseur apparaîtra plus tard au séchage, en retrait, dans une évanescence translucide et touchante. Car on ne la voit jamais qu’après coup : il s’agit du filigrane. L’ensemble du développement de ce mémoire est un peu lié à cette “révélation”. » Cette métaphore exprimait, avec suffisamment de force, l’idée que se faisait Ralf d’une problématique. Il ne pouvait en être autrement dans la mesure où le « terrain » s’était construit, de l’intérieur, non comme un « objet d’étude », mais un lieu nécessaire d’existence, en rupture radicale avec ce que l’on pourrait appeler : « le connaître sans être ». Cette communauté punk, de l’ordre du voyage, du déplacement, de l’éphémère toujours recommencé, ne pouvait se laisser enchâsser dans le cadre rigide d’une construction abstraite et linéaire inventée a priori, au risque d’être réduite à un univers unitaire, lisse de toute aspérité, et de basculer dans les profondeurs de l’incongru.
La problématique de Ralf, bien réelle si on y prête garde, s’articule à l’entrecroisement de deux perspectives étroitement liées et complémentaires : celle, d’une part, de rendre compte de l’invention, par le biais d’un imaginaire au travail et d’une poétique, de nouvelles relations au monde par de jeunes gens convaincus que la « vie est ailleurs » ; celle, d’autre part, de mettre en place des dispositifs d’expression pour rendre compte, au-delà des apparences et dans un souci de transposition, de la substance complexe du réel.
Les clichés de Ralf et de Heino Muller sont une excellente démonstration d’une méthodologie en adéquation intime avec le propos. Il ne s’agit nullement de photographies illustratives : elles ne sont pas, loin s’en faut, des analogons de la réalité, mais une reconstruction de celle-ci qui fait de l’acte de photographier un véritable langage créatif dans une poétique de la transposition. Les mises en scène dont ces photographies procèdent, enracinées dans les strates d’un vécu assumé, échappent à tout esthétisme complaisant. Un léger décrochement, un recul subtil, permettent à Ralf de ne pas halluciner la scène dans une aveuglante proximité, de conserver ainsi la rigueur de son propos et une posture d’ethnologue à l’écoute de l’instant.
De la même manière, son écriture scripturaire s’enracinait plus dans un acte du corps que dans une architecture abstraite de concepts qui n’aurait pu ramener dans ses rets que de pâles reflets de cette communauté dont il s’était donné la charge de rendre compte dans ses soubassements obscurs. La rédaction de son texte avançait à l’amble de sa sensibilité et de sa curiosité tenues en éveil. Comme pour la photo, il voulait expérimenter une écriture à fleur de peau, se l’approprier, la modeler à son usage. Il se devait d’échapper au pittoresque facile des situations pour dire, au plus juste, dans la trame de son style, la tourmente et l’inventivité de ses êtres, les siens, en attente haletante de sens.
C’est dire que la problématique était là, discrètement présente, mais elle se lovait dans la dynamique de l’acte créatif. Qui, mieux que les sculpteurs et les peintres, exprimèrent à l’orée du vingtième siècle les enjeux formels, accompagnés de leur spiritualité profonde, de l’art nègre et nous firent entrer de plain-pied, hors de l’emprise et de la tyrannie du concept, dans les splendeurs inouïes de ces sociétés que l’on nommait, à la légère, primitives ? Il fallut le don de voyance d’un Picasso et d’un Braque, d’un Derain et d’un Vlaminck, pour découvrir dans leur interrogation de peintres au travail, au travers de la statuaire africaine, un développement inattendu à leurs propres recherches formelles. Une rupture s’était enfin déclarée qui devait les éloigner de la tradition occidentale et opérer un basculement décisif dans la manière de comprendre le monde et de le représenter. Seule la création en acte pouvait faire advenir à notre connaissance, dans leur plénitude, ces cultures lointaines. Ensuite vinrent les esthètes patentés et leurs gloses, mais un acte fondateur, dans une nouvelle représentation du monde, était déjà posé. Picasso comprit, dans le voisinage de ces artistes anonymes, qu’il était peintre, et se demanda, alors, non sans humour, pourquoi les Africains sculptaient comme cela, en s’écriant, nous rapporte Malraux : « Ils n’étaient pas cubistes quand même ! puisque le cubisme n’existait pas… »
Au final, après quelque débat scolastique dont le souvenir m’échappe, la thèse obtint les félicitations du jury.
Le jury s’égailla rapidement. Je restai, parmi les punks, dans la salle où ils avaient assisté à ce rituel étrange d’une soutenance. Ils avaient écouté attentivement les exposés qui les avaient laissés souvent sceptiques, mais ils connaissaient, pour la plupart, le texte où ils s’étaient reconnus. J’eus la confirmation alors que la démarche de Ralf avait créé au fond d’eux-mêmes une stimulation des esprits, une interrogation sur leur propre existence errante. Ralf, me direntils, avait su ménager des haltes dans l’effervescence de leurs vagabondages et susciter des « lieux de parole » impromptus sur les terrains vagues de leurs squats ; ils évoquaient parfois ces communautés d’Indiens d’Amazonie qui consacraient leur temps à l’art de peindre leur corps, activité que les missionnaires considéraient comme l’ œuvre du Malin. En retour, les Indiens fustigeaient les missionnaires d’ignorer cette pratique fondatrice de culture qui les faisait ressembler plus à des brutes qu’à des hommes. Ces paroles vagabondes échangées avec Ralf les confortaient dans la conviction que l’humanité était plurielle et que des alliances lointaines étaient possibles. Leur désespérance sans fond (« no future ») qui s’exprimait dans la provocation de leurs simulacres, trouvait là des échappées vers des espaces propices à une méditation sur le sens à donner au chaos irisé de leur existence.
Cet ouvrage photographique et littéraire était donc un acte de reconnaissance, la confirmation que Ralf Marsault et Heino Muller, Ralf ensuite dans sa solitude, n’avaient pas trahi leur communauté. L’acte de résistance à la violence de l’effacement était accompli.
 
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