Pour le troisième numéro des Feuilles, l'artiste « suspensive » Chloé Moglia invite Florence Boudet, Mélanie Jouen, Étienne Klein, Céline Minard et Sylvain Piron à écrire avec elle ce que le geste de se tenir au-dessus du vide engendre comme senti et pensée, et nous invite à suspendre nos perceptions du réel.
Être suspensive, c'est se suspendre à des lignes.
Le geste – si simple en apparence – de se tenir au-dessus du vide ouvre des espaces de recherche, d'observation et de création que l'artiste suspensive Chloé Moglia déplie entre ces pages, en invitant chacun, chacune à être feuilles, suspendues.
Comme les feuilles aux arbres tiennent sans intention de tenir, la suspension invite à ne pas faire, à ne laisser de la force que dans la zone circonscrite où la ténacité est requise. Partout ailleurs, rester libre, ouverte. Donc : éteindre ses intentions et abandonner ses idées ; en somme, s'en foutre un peu. L'ouverture est un désir de monde. Ce n'est pas le désir d'obtenir. D'ailleurs, le mot désir dérive de sideris, l'étoile, inappropriable. C'est un désir plus large qui dissout les contours des choses. Cette ouverture est présence, joie d'être une partie du monde.
Qu'il s'agisse de l'élévation des bipèdes, du déplacement de la Spirelle ou du chant d'elle comme chandelle, il est ici question de suspendre nos perceptions du réel.
Initiée par l'artiste suspensive Chloé Moglia, publiée par la compagnie Rhizome, Les Feuilles est une revue qui accueille de manière saisonnière les écrits d'auteurices et chercheureuses autour de la pratique et de la notion de suspension.
Il y a des suspensions qui se partagent à bout de bras, sous la forme de spectacles et de performances, et d'autres qui se pratiquent avec des mots pour se tenir au-dessus du vide. On se tient, donc on peut tomber, fondre, plonger en soi et sentir avec plus de précision ce qui s'alambique à l'intérieur de notre matière. Les Feuilles posent la suspension comme questionnement d'un senti et d'une pensée qui, depuis la pratique de se suspendre à des lignes, s'arrime aux mots, aux images, et aux sensations.
Suspensive, artiste et directrice de la compagnie Rhizome, Chloé Moglia (née en 1978 à Perpignan) se retient aux branches, aux filins d'acier et aux lignes d'écriture qu'elle trouve dans les livres. À l'aveugle, elle suit encore des lignes et dessine, au senti. Jeune, elle se confronte à des logiques circassiennes au CNAC avant de se concentrer sur l'étude du mouvement et de l'immobilité dans les pratiques de l'attention au sein de Zhi Rou Jia. Elle étend le périmètre de ses lectures, va chercher des outils dans les arts martiaux, et mystérieusement, ces domaines en apparence éloignés laissent affleurer une cohérence interne qui devient le terreau du Rhizome. Ses suspensions deviennent une pratique de l'écoute, de l'attention et de la présence. Chloé Moglia trouve dans son rapport au vide un levier pour incarner sa pensée et éveiller l'intelligence du corps. Elle invite d'autres artistes à arpenter avec elle ces voies étroites et désormais, elles forment un réseau de près d'une dizaine de suspensives. Elle développe des amitiés avec des autrices et auteurs, des philosophes, des chercheuses et chercheurs et observe comment ces liens produisent un tissage arachnéen propice à activer une présence qui se rapproche de l'affût, un être-là intranquille et ouvert.