Une exploration psychanalytique, philosophique et politique puissante et très originale de la dimension de la sensibilité, de l'inconscient et du psychédélisme dans le cadre d'une expérience basée sur les plantes médicinales (peyotl, champignons et ayahuasca) et les psychotropes, dans le sillage de la pensée de Félix Guattari.
La « cure par la parole » ne se limite pas à parler ; elle porte également sur les sensations érogènes d'odeur, de couleur ou de bruit, voire sur l'angoisse, la douleur, le plaisir et même les anesthésies. Mais alors, la psychanalyse – au sens large, sans la limiter au cabinet ni au domaine exclusif des experts – a-t-elle pour but de dominer ou d'éliminer ces événements sensibles ? Vise-t-elle à les produire, ou à en amplifier, à en démultiplier les effets ? À les rendre signifiants, ou à en faire des signes ? En définitive, à quel point les différentes modalités d'analyse de l'inconscient − présentes ou à venir, au sein des institutions et en dehors de celles-ci − permettent-elles de sentir autrement ?
L'analyse en tant qu'exercice critique de la sensibilité engage l'analysant et l'analyste dans un rapport de sensations qui implique paradoxalement l'insensible. Il est notable que les premiers textes freudiens problématisent cette logique de la sensation, pourtant longtemps négligée par une grande partie de la tradition psychanalytique qui privilégie plutôt celle du sens, et en mettent en évidence les nuances, la distinguant ainsi de la métapsychologie de l'affect. C'est précisément dans ce sillon que l'analyse de
Lacan – et, toute proportion gardée, la philosophie de
Deleuze – relève le pari de construire une esthétique − au sens strict du grec
aisthesis (sensation) – non kantienne qui tienne compte de l'inconscient.
Face à la nature éminemment sensible des effets des psychotropes, leur étude s'impose pour explorer ces questions, comme en atteste le phylum remontant depuis les expérimentations de Freud sur la cocaïne jusqu'à la reprise lucide, par Guattari, de la
molecular revolution de la
Beat Generation. Les expériences psychédéliques – induites par l'ayahuasca, le peyotl, les champignons ou des molécules comme le LSD, la DMT, la mescaline et la psilocybine – se répandent en tant que telles depuis les années 1950 en France, dans les Amériques et ailleurs, dans des usages tantôt dissidents, tantôt réactionnaires. Déployées dans des contextes littéraires, néochamaniques et cliniques nourris d'une certaine conception de l'inconscient, elles relèvent d'une analyse au prisme des intensités maximales, de visions impossibles et de fantasmes aberrants.
Focalisé sur leur versant expérimental radical, ce parcours montre comment, par des moyens spécifiques, la psychanalyse et la psychédélie constituent des pratiques sémiotiques et micropolitiques de rupture du sens commun et de dérèglement des sens, qui bouleversent les rapports entre le sens et les sens, et produisent des mutations plus ou moins permanentes des conditions du sentir.
Marcelo Real est psychanalyste, docteur en philosophie (université Paris-VIII-Vincennes-Saint-Denis) et docteur en psychologie (université de la République, Uruguay).