Roma

extrait
Marylène Malbert
Bertrand Lavier, Sociétés Générales
(p. 49-53)


Il était une façade donnant sur jardin. A partir de 1576, le Cardinal Ferdinand de Médicis la fait élever de telle sorte qu'elle puisse accueillir la précieuse collection de bas-reliefs et de statues qu'il rassemble spécifiquement pour ce projet. Des reliefs et fragments de sarcophages trouvent ainsi leur place dans ce musée à ciel ouvert tandis que Mercure, Bacchus, Cérès, Junon, Apollon, Jupiter, Flore, Pomone, Minerve et quelques Sabines viennent se loger dans les niches qui scandent les deux avantcorps latéraux. Pendant deux siècles, cet « accrochage » demeure inchangé jusqu'à ce que les grands-ducs de Toscane décident de rapatrier les statues des niches à Florence. Depuis 1790, ces petits écrins de choix sont vides, aussi faut-il s'en remettre aux gravures des XVIIe et XVIIIe siècles pour apprécier de nos jours cette façade avec l'intégrité des collections qu'elle était censée accueillir. Quoi de plus naturel que d'offrir à nouveau ces réceptacles à des œuvres d'art et réhabiliter ainsi la façade dans sa fonction première ?

Bertrand Lavier franchit aujourd'hui le pas et installe de façon aléatoire huit compositions géométriques de couleur, en céramique, dans les niches de la Villa Médicis. Le choix délibéré de la couleur et de la matière vient trancher avec l'uniformité apparente d'une façade actuelle qui compte toutefois de multiples nuances de blancs au gré des subtilités des marbres et travertins employés. Face à cette installation, l'étonnement du spectateur devrait rapidement laisser place à un sentiment d'évidence : c'est comme si cette pièce, familière avant même sa conception, avait toujours existé, trouvant pleinement sa place tant dans le parcours de Lavier que dans les niches de la Villa Médicis, écrin naturel longtemps resté en attente après le départ des Sabines et des divinités.

L'artiste des séries perpétuelles ouvrirait-il ici un nouveau chapitre ? Disons plutôt qu'il réalise une pièce autonome située à l'intersection de ses travaux passés. Bertrand Lavier joue une nouvelle fois sur l'hybridation, le mélange des genres, sur cette idée du « court-circuit » qu'il évoque souvent. Par rapport à l'ensemble de son œuvre, le choix de la céramique peut toutefois intriguer. C'est la deuxième fois que l'artiste a recours à ce matériau. L'histoire commence lors de la Biennale de la céramique d'Albissola en 2003. Bertrand Lavier, invité par Hans Ulrich Obrist, se laisse convaincre de prendre part à cette manifestation et de se frotter à cette technique ancestrale, sur les traces des plus grands artistes de l'après-guerre, d'Alberto Burri à Lucio Fontana, d'Asger Jorn à Wilfredo Lam. Il réalise une Composition bleue, jaune et blanche, composition géométrique abstraite inspirée d'une section de terrain de sport en salle. La céramique joue là le même rôle que la peinture sur les objets repeints par l'artiste : la section de terrain est indéniablement présente, la forme n'est pas remise en cause, le tracé est juste, les dimensions le sont aussi, mais une mise à distance s'opère par l'intermédiaire du matériau qui bouleverse la perception et le rendu de l'objet. En effet, seule la céramique porte la trace de l'intervention de l'artiste.

Puis germe l'idée d'une exposition à la Villa Médicis. Bertrand Lavier est un connaisseur des lieux. Il est notamment déjà intervenu dans le parc, en 2000, au gré d'une Fontaine haute en couleurs aujourd'hui réinstallée sur le piazzale. Cette fois, son attention se porte sur cette façade endormie depuis trois siècles qu'il souhaite rendre à sa fonction première : l'exposition, la monstration, l'exhibition du goût et de la richesse. Le projet consiste à intégrer des compositions géométriques de couleur en contrepoint aux scènes figuratives et aux éléments décoratifs qui cohabitent en façade dans une symphonie de blancs. Ce sera donc une « constellation » de motifs colorés installés çà et là, sans remplir systématiquement tous les espaces vacants.

Selon des critères essentiellement formels, l'artiste arrête son choix sur des logos : un tracé simple et efficace, des formes facilement transposables, des jeux de couleurs et de géométrie rendent cet ensemble particulièrement homogène. Bertrand Lavier n'a pas choisi ces images pour leur signification ni pour leur valeur symbolique. L'auteur de Brandt/Fichet-Bauche a cette fois ôté toute écriture, toute mention de marque, la forme se suffisant à elle-même. Ainsi dénués de leurs signifiants, ces logos se réduisent à une déclinaison de formes géométriques qui pourraient puiser leur inspiration dans l'esthétique du Bauhaus ou de l'art concret. La façade-musée de la Villa se dote ainsi d'œuvres à la manière d'Aurélie Nemours, Max Bill, Piet Mondrian, Sophie Taeuber-Arp et autres László Moholy-Nagy, à moins que l'on n'y voie un écho aux propres Walt Disney Productions de Bertrand Lavier.

L'œuvre s'intitule Sociétés Générales. De fait, le visiteur français ne manquera pas de reconnaître le logo de la célèbre banque, tandis qu'un touriste de retour de Pékin n'aura aucune difficulté à identifier celui de la Bank of China. Mais qu'importe ? L'enjeu de l'œuvre ne réside pas dans ce jeu de devinettes.

Ces formes basiques – carrés, triangles, traits – paraissent interchangeables entre elles ; elles semblent anticiper, d'un point de vue graphique, les rachats, les fusions et autres OPA, grâce à des logos susceptibles de pouvoir se combiner, se superposer, fusionner à l'infini pour donner naissance à de nouvelles identités visuelles attachées à des groupes bancaires toujours plus puissants. Face au graphisme simple et efficace de ces images qui préside sans doute au choix des décideurs financiers, on peut s'interroger sur la valeur archétypale qu'en extrait ici Bertrand Lavier. Hormis la neutralité revendiquée de ce graphisme proche du Style International, les logos ne dénotent plus aucune culture particulière, aucune aire géographique précise. Ils sont insensibles à l'emprise du temps. Intemporels, universels, décontextualisés : c'est bien l'essence de ces logos que Bertrand Lavier nous donne à voir.

Interprétés par le céramiste, ces identifiants perdent une perfection graphique qui se joue d'ordinaire au pixel près tandis que leurs couleurs ne correspondent plus nécessairement à celles de la charte : c'est ainsi qu'ils s'éloignent davantage encore de leur fonction d'enseigne, souvent rétro-éclairée, qui ponctue les avenues des grandes métropoles comme autant de repères de contemporanéité. Par la magie de la céramique, ils touchent à la science héraldique et se métamorphosent en écussons, en blasons qui ne manquent pas de faire pendant à l'emblème des Médicis. Celui-ci, avec ses six sphères disposées en ovale, n'a rien à envier à l'efficacité des logos contemporains : cernée par huit blasons polychromes bidimensionnels, la sculpture monochrome en ronde-bosse de l'emblème médicéenne relève vaillamment le défi. Ce dialogue en façade est d'autant plus troublant que la famille Médicis tire sa fortune de la finance : à la fin du XIVe siècle, Giovanni di Bicci de' Medici, s'installe à Florence et fonde une banque appelée aux plus grand succès, en Italie et dans l'Europe entière. Son fils Cosme l'Ancien saura faire fructifier un héritage toujours considéré comme la base du pouvoir – ce qu'avait fort bien compris l'arrière-petit-fils de Giovanni de' Bicci, Laurent le Magnifique. L'emblème des Médicis ne dépare donc pas, bien au contraire, aux côtés de ces logos de banques qui, sur les traces des banquiers de la Renaissance, étendent aujourd'hui leur empire aux quatre coins du monde. Du reste, l'histoire de la famille de Médicis est aussi celle d'un mécénat artistique très ambitieux – et la Villa Médicis en est bien, à Rome, la preuve la plus éclatante. Est-il nécessaire de rappeler que, dans les rangs des mécènes contemporains, les sociétés bancaires sont encore parmi les plus promptes à apposer leurs logos dans les catalogues d'expositions ?

Ironie du sort, Sociétés Générales revêt aujourd'hui une signification toute particulière dans le contexte de la crise financière. Mûrie par Bertrand Lavier plusieurs mois avant l'exposition, cette œuvre aura été conçue par un artisan d'Albissola tandis que les banques d'affaires américaines déclaraient leur faillite et que les bourses mondiales chutaient à répétition. A l'automne 2008, dans un atelier de céramique perdu sur la côte ligure, Sociétés Générales réchappe à l'épreuve du feu. La finance mondiale est toujours en sursis.


 haut de page