
— Comment, comment dans l'ordre des discours enfin prendre la parole ?
— Ne demande pas d'entrée de jeu, et ne t'explique pas, et rends-toi compte que tu n'as rien à dire, et ordonne, invente un problème avant de creuser une solution, et fabrique, oui, tes propres questions, et surtout ne pratique pas d'objections, sors de tout ça, c'est facile, et ne pense pas en termes d'histoire, le passé, le futur, c'est pas grave, et ne fais pas comme si, et ne classifie rien, et n'imite pas le chat ou le chien, et ne fais pas de châteaux en Espagne, et ne te confie à personne, on est là.
— Comment, comment être enveloppé par la parole plutôt que de la prendre ? Et comment, comment la porter, la parole, au-delà de tout possible commencement ?
— N'imite pas, et ne te conforme pas à un modèle, et fous-toi des principes et des constructions de phrases, des rythmes et des figures, et ne pense pas aux conséquences qui s'ensuivent, et remplace un mot par un autre s'il ne te convient pas, il n'y a que des propositions fragiles et insensées pour essayer de se comprendre, alors crée des mots et des phrases, crée des mots fabuleux à condition de les défabuler, et n'attends jamais de retour spécial, et ne convoite jamais une attention de qui que ce soit, de quelque sorte que ce soit, et ne fais pas de châteaux en Espagne, et ne te confie à personne, on est là.
— Car, car ainsi une voix sans nom nous précède déjà ?
— Ne cherche pas à tout comprendre, et n'interprète rien, et ne te tiens pas dans une organisation réfléchie ni une inspiration spontanée, une orchestration ou une petite musique, mais déplace-toi dans ta parole, et bouge, remue dans le langage lui-même, et n'appartiens à aucun cercle d'aucun mouvement, et fais de ta langue une pratique étrange et étrangère, un emploi pas homogène, et affecte-toi depuis ta langue à toi, et ne fais pas de châteaux en Espagne, et ne te confie à personne, on est là.
— Veux-tu, veux-tu quelque autre chose encore que la parole ? La vie ?
— Combine la matière des choses et des éléments, et n'aie pas peur des contresens à moins qu'ils ne soient induits par des interprétations diffuses, et éloigne, refuse le pouvoir que tu pourrais avoir, mais rapproche, invente de nouvelles forces, de nouvelles armes, et sois gauche, fragile, faible, et charme, et source de vie, et sois personne, et sois personne dans personne, et sois la chance unique qui glisse en un instant, et ne découpe pas, ne probabilise pas, ne mutile pas l'imprévu, mais affirme, plutôt, affirme avec obstination, une persévération de toi, une persévération de toi dans toi, sans égal, affirme-la, et ne fais pas de châteaux en Espagne, et ne te confie à personne, on est là.
— Peux-tu, peux-tu quelque autre chose encore que ma vie ?