les presses du réel

The Drawer #19 – Black

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Edito


« Le noir est une couleur et une lumière » disait Matisse. « La campagne est noire de soleil » écrivait Camus. « Que dessines-tu ? », avait demandé sa mère à Pierre Soulages, en le voyant peindre à l'encre noire. Il avait répondu : « De la neige ».
Le noir peut tout. Il absorbe et renvoie la lumière. Il crée l'idée, la couleur et la forme. Il compte double, triple, quadruple.
Encre, tableau, film, roman : le noir est la couleur de l'art, des mots, de l'imprimerie. Le noir est graphique et cinématographique.
Le noir fait le plein et le vide. Il figure l'absence : l'absence du visage des femmes dans les images de Noé Sendas, que l'artiste a gommé, remplacé, fondu au noir ; dans les illustrations d'Hao Shuo et ses figures tournées du côté sombre ; ou dans le dessin de Gaël Davrinche, LCKCIR, clin d'œil à Duchamp. Le noir est une question d'identité et de présence. C'est la montagne qui se dresse à l'horizon, l'arbre et la pierre peints en noir sur fond blanc par Jean-Michel Sanejouand.
Le noir est couleur de la nuit, des rêves et des cauchemars. Il a la beauté des oiseaux de nuit peints par l'autrichien Bernard Buhmann, la splendeur des longues chevelures dessinées au fusain par l'artiste italien Claudio Coltorti, la brillance du cuir glacé des jupes qui emplissent les toiles d'Armand Jalut, l'éclat des feux d'artifices crayonnés sur papier noir par l'artiste kosovar Petrit Halilaj. Il a la noirceur de l'époque. Celle des œuvres tout en couleurs du peintre et dessinateur Marcos Carrasquer qui dépeint depuis plus de vingt ans la vie moderne et son lot de misères – sexuelle, affective, sociale, économique… Il évoque pour Oscar Murillo l'imminence d'une fin tragique sur une route de Colombie un jour de pluie ou de « neige noire » causée par les cendres des champs de cannes à sucre en feu.
Le noir est préhistorique et d'actualité. « Il est la couleur du dessin depuis l'âge de glace », confirme avec humour l'artiste hongrois Szabolcs Bozó. Il renvoie aussi bien à l'art pariétal qu'au tracé numérique, synthétisés par Laurent Ajina dans de grandes peintures murales, à la calligraphie traditionnelle qu'au graffiti, combinés par la japonaise Mizuho Koyama dans des séries de dessins au long cours.
Noir, nori, orin, roi, rio… Le noir contient le monde, comme l'exprime l'artiste Chloé Quenum en cinq « images-fenêtres » sobres et présentes. Le noir est puissant. Un seul trait a le pouvoir de changer une œuvre.
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