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Peinture et politique en URSS – L’itinéraire des membres de la Société des artistes de chevalet (OST) (1917-1941)
Cécile Pichon-Bonin [tous les titres]
Les presses du réel – domaine Histoire de l'art [tous les titres] – collection Œuvres en sociétés [tous les titres]
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Introduction
(extrait, p. 9-12)


Nouvelle objectivité en Allemagne, peinture métaphysique en Italie ou retour à l'ordre (1) en France... le renouvellement de la peinture figurative, dans les années suivant la Première Guerre mondiale, a concerné l'ensemble des pays belligérants. Il n'a pas épargné la Russie où ce renouveau s'est traduit par l'apparition d'une multitude de groupes artistiques, succédant aux artistes de gauche et s'opposant notamment aux constructivistes. Parmi les représentants de ce vaste courant, la Société des artistes de chevalet (OST), fondée officiellement en 1925 et dissoute, comme toutes les associations artistiques, en 1932, fait figure de collectif majeur, même si elle est demeurée relativement inconnue en France.
Ce groupe a promu une peinture figurative intégrant les acquis de l'art de gauche, de l'expressionnisme allemand ou des postimpressionnisme et cubisme français, et un principe de composition fondé sur le montage. Les principaux membres, à savoir David Sterenberg (président), Alexandre Deïneka, Iouri Pimenov, Andreï Gontcharov, Piotr Williams, Alexandre Labas, Alexandre Tychler ou Sergueï Loutchichkine, ont aussi revendiqué le caractère pluridisciplinaire de leur activité. En russe, l'expression stankovoe iskousstvo [art de chevalet] désigne une pratique qui se distingue de l'art monumental et recouvre à la fois la peinture, les arts graphiques et la sculpture. Afin de respecter l'esprit de la création du groupe, nous avons traduit cette expression par « Société des artistes de chevalet » et non par « Société des peintres de chevalet », appellation plus restrictive.
La dimension chronologique du sujet apparaît centrale. Jusqu'à présent, l'essentiel des études se divise en trois catégories : ouvrages sur l'avant-garde, sur le réalisme socialiste ou, plus rarement, sur les années 1920-1930. Les différents partis pris, d'ailleurs plus ou moins explicites, abordent nécessairement à un moment donné la question de la rupture ou de la continuité entre l'âge d'or des avant-gardes (les années 1910-1920) et la période stalinienne qui serait caractérisée par une inféodation de l'art au politique à travers l'imposition du dogmatique « réalisme socialiste ». Cette expression apparaît pour la première fois dans la presse en 1932 et, selon l'histoire officielle, devient la « méthode de création » de l'ensemble des artistes en 1934, lors du premier Congrès des écrivains soviétiques. La transition entre les années 1920 et la période stalinienne n'a finalement fait l'objet que de peu d'études, dans le domaine pictural. En suivant comme fil directeur la nouvelle figuration proposée par l'OST, et surtout en la resituant dans son contexte et en donnant la parole aux artistes, nous invitons le lecteur à entrer dans une histoire vivante.


Avant-garde et figuration

L'emploi du terme d'« avant-garde » pour désigner l'art soviétique du début du XXe siècle daterait des années 1950 et proviendrait des milieux progressistes européens, marxistes ou marxisants. Compris au départ comme synonyme de modernité, le vocable aurait ensuite été repris par les spécialistes soviétiques (2). Aujourd'hui, la définition communément admise par les auteurs français recouvre ce que le milieu artistique russe des années 1910-1920 appelait « l'art de gauche ». Elle désigne les mouvements actifs en Russie et en URSS entre 1905 et 1930, qui rompent avec le code perspectif de la Renaissance: néoprimitivisme, cézannisme fauve, cubo-futurisme, non-figuration et constructivisme.
Les travaux (3) et les expositions (4) russes, allemands et anglo-saxons souscrivent, quant à eux, à une conception plus large de l'avant-garde. S'ils respectent les mêmes bornes chronologiques, allant des années 1900 au début des années 1930 (les dates variant selon les auteurs à l'intérieur de cette période), la remise en cause de la perspective albertienne ne constitue plus un critère. Leur définition s'ouvre ainsi à l'ensemble des groupes figuratifs des années 1920 (héritiers du symbolisme russe, des Ambulants ou des tendances cézanniennes, néoprimitivistes et cubo-futuristes). Dans cet esprit, et sans entrer dans le débat sémantique, il nous a semblé important de revaloriser ce vaste mouvement de renouveau de la figuration soviétique et de lui rendre la place dominante qu'il a occupée dans la vie artistique des années 1920. Une place sans doute occultée par les très nombreuses études consacrées à l'art de gauche.
Si nous nous sommes fondés sur ces panoramas existants, nous avons aussi tenté de les dépasser. À la suite de Vladimir Kostine, auteur de la seule monographie consacrée à l'OST (5) à ce jour, nous avons souhaité mettre en valeur les rapports conflictuels et violents qu'entretenaient les artistes et les expliquer, en présentant les personnalités, les objets et les enjeux de ces rivalités. Mais nous avons surtout voulu penser la création de l'OST dans un contexte historique plus large qui échappe à l'Homme d'aujourd'hui et demandait à être reconstitué.
Le choix de suivre l'itinéraire des membres de l'OST de la révolution d'Octobre (1917) à l'entrée en guerre de l'URSS (1941) permet d'interroger la période charnière du passage au stalinisme : les années 1928-1932. Selon la doxa, ces quatre années marquent la fin de l'art de gauche (en particulier de l'abstraction et du constructivisme) et la mise en place du réalisme socialiste. Elles constitueraient ainsi une rupture brutale dans l'histoire de l'art soviétique.

(...)


1. L'expression serait issue d'une critique de Bissière, en 1919, à propos du cubisme. Le terme est repris par Lhote et, en 1925, Cocteau intitule l'un de ses ouvrages Le Rappel à l'ordre. Voir notamment Le Retour à l'ordre dans les arts plastiques et l'architecture, 1919-1945, actes du colloque de l'université de Saint-Étienne, Paris, 1975.
2. Voir J.-Cl. Marcadé, « Utopisme ou prophétisme ? », in La Russie et les avant-gardes, Fondation Maeght, 2003, p. 238.
3. Voir E. Kovtun (1936-1996), ancien directeur du Musée russe de Leningrad, « Puti russkogo avangarda », in catalogue de l’exposition Sovetskoe iskusstvo 20-30-h godov, Leningrad, 1988; id., L’Avant-garde russe dans les années 1920-1930, Londres, Parkstone/Aurora, 1996 ; id., Russkij avangard, Saint-Pétersbourg, 1999. V. Manin, conservateur du musée des Arts décoratifs de Moscou, ancien vice-directeur de la Galerie Tret’jakov, a publié L’Art russe, 1900-1935, tendances et mouvements, Paris, Philippe Sers Éditeur, 1989 ; id., Živopis’ 20-30-h godov, Saint-Pétersbourg, 1991. M. Lebedjanskij, « O termine “živopis’ Oktjabrja” », in Iskusstvo, 1982, n° 4, p. 44 ; id., Živopis’ roždennja Oktjabrem, Stanovlenie i razvitie socialističeskogo realizma v russkoj sovetskoj živopisi, 1920-1930-e gody, Moscou, Iskusstvo, 1986. J. Bowlt, Russian Art of the Avant-Garde, [1957], Londres, 1988. M. Guerman, Sowiet Kunst 20er und 30er jarhe, Moscou/Hambourg, Sovetskij hudožnik/Hoffmann und Campe Verlag, 1988.
4. Velikaja utopija, Russkij i sovetskij avangard 1915-1932, Berne/Moscou, 1993, catalogue de l’exposition qui s’est tenue à Francfort, Amsterdam, New York, Moscou et Saint-Pétersbourg en 1992-1993 ; D. Sarabianov, « L’art russe et soviétique, 1900-1930 », in Paris-Moscou [1979], catalogue de l’exposition du Centre Georges Pompidou, Paris, 1991, p. 51-67.
5. V. Kostin, OST, Leningrad, Hudožnik RSFSR, 1976. Outre cet ouvrage, il existe quelques travaux universitaires. Deux thèses, datant des années 1970, auxquelles nous n’avons pas pu accéder et deux mémoires de maîtrise réalisés sous la direction d’Aleksandr Morozov : D. Beskina, OST posle OSTa, université de Moscou, 2003; Iu. Matveeva, Problemy kompozicii v tvorčestve hudožnikov OSTa, université de Moscou, 2003. Citons également quelques articles significatifs, développant une approche thématique ou stylistique : R. Žerdeva, «Tema truda v proizvedenijah hudožnikov OSTa » , in Iskusstvo, 1973, n° 8, p. 29-38; A. Kamenskij, «Vertikal’nyj montaž », in Iskusstvo, 1980, n° 1, p. 37-40; A. Kamenskij, « Nekotorye čerty stilistiki OSTa », in Iskusstvo, 1981, n° 9, p. 26-35; L. Lapteva, « Gorod i čelovek », in Hudožnik, 1986, n° 10, p. 39-43 ; R. Žerdeva, « Agitacionnoe iskusstvo OSTa », in Iskusstvo, 1987, n° 9, p. 27-31 ; R. Žerdeva, « Oktjabr’ i obraz Lenina v proizvedenijah hudožnikov OSTa », in Iskusstvo, 1988, n° 4, p. 40-47 ; A. Jagovskaja, Avtor i geroj v kartinah sovetskih hudožnikov, Moscou, 1987. Enfin, voici les principales monographies consacrées aux membres du groupe les plus connus : F. Syrkina, A. G. Tyšler, Moscou, Sovetskij hudožnik, 1965; N. Barabanova, Pimenov, Leningrad, Aurora, 1972 ; E. Butorina, Aleksandr Labas, Moscou, 1979 ; V. Sysoev, Aleksandr Dejneka, žizn, iskusstvo, vremja, Izobrazitel’noe iskusstvo, Moscou, 1989, 2 tomes; A. Sidorov, Jurij Pimenov, Moscou, 1986; M. Lazarev, David Sterenberg, Moscou, Galart, 1992; K. Svetljakov, Aleksandr Tyšler, Moscou, Art-Rodnik, 2007.
 
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