Dieu dans la pensée de Levinas.
Dieu, tel est le mot d'un questionnement primordial que Levinas s'est employé à formuler à partir de ses premières lectures, celle de la bible et celle de ses « livres russes », questionnement devenu crucial lors des événements dramatiques de la Shoah. Questionner Dieu, ce n'est pas croire en lui, mais c'est acquiescer à l'altérité qui fissure notre identité pour la constituer et la reconstituer et reconnaître, en disant : Me voici !, que chacun de nous existe, en se présentant devant Dieu et face à Autrui comme un sujet libre, attentif et responsable.
Ce mot extraordinaire est aussi un Nom, qui marque la frontière entre l'horizon du sens visé par la conscience et le lieu d'un hors-sens celé, dès la création, dans l'arche d'un dire immémorial. La relation de l'homme à ce Nom extraordinaire qui échappe à toute vocalise se signifie alors, dans la réflexion et l'écriture de Levinas, sous le mode d'un noeud symbolique qui se fait et se défait dans les marges d'intrigues conceptuelles et spirituelles d'inspiration éthique, sous couvert de métaphores, parfois impertinentes, qui poussent le langage aux extrêmes limites du sens et, finalement, sous le manteau d'une énigme où se trouve dissimulée la clef de notre destinée. Or, c'est dans le visage humain que ces différents caractères sont ancrés, y laissant une trace indélébile : celle de l'Autre, qui nous tire de notre sommeil, nous interpelle et nous appelle à « l'exister ».
L'Autre, c'est avant tout Autrui, qui doit être « le premier servi », mais c'est aussi l'autre, le « socius », qui vit dans la même proximité sociale, et c'est encore l'autre, cet inconnu, ce rien, qui hante l'avenir de notre existence et dont la mort emporte le secret. Cependant, l'Autre, n'est-ce pas, en premier et en dernier lieu, le Tout Autre, qui se laisse pressentir au travers de l'appel que nous adresse le visage d'Autrui et au travers des divers abords de l'altérité qui s'imposent à nous : Dieu, ce signifiant incontournable, qui nous vient, parfois et à l'occasion, sur « le bout des lèvres ».
C'est la réponse responsable à l'appel inouï de cet Autre qui suscite la « levée de Dieu », levée qui est en même temps « passée » furtive et « échappée » inéluctable. Ce mot et ce Nom se présentent comme le point de mire qui se dérobe à notre visée de conscience, le point d'ancrage de notre existence, le point focal de notre destinée, le point de fuite qui nous emporte vers l'Infini et à partir duquel nous pouvons prendre de la hauteur pour reconnaître notre misère et notre vulnérabilité et comprendre que nous ne sommes pas enfermés dans la finitude inhérente à notre humaine condition. « Il faut Dieu », mais « Dieu » n'a pas de sens en dehors de la recherche de Dieu. Recherche qui n'est pas théorique, mais engagement éthique. C'est par cette recherche et par cet engagement que l'homme donne lieu à l'Autre et au Tout Autre, en cédant sa place à Autrui, pour prendre place dans l'ouverture à l'Infini qu'il nous offre.
Créée en 1997 à l'initiative de Benoît Goetz et
Jean-Paul Resweber,
Le Portique, revue semestrielle de philosophie et sciences humaines, est devenu un véritable lieu de recherche, garant d'une approche transdisciplinaire qui cherche à mettre en dialogue les sciences humaines et la réflexion philosophique. Tout en se voulant au carrefour de questionnements et de rencontres, la revue est aussi restée ouverte au grand public, donnant rendez-vous au lecteur sous le Portique, espace ouvert dont la sagesse est conforme au modèle stoïcien d'une pensée du seuil, des degrés et des limites, et qui se risque à penser l'événement.
Jean-Paul Resweber (né en 1941) a enseigné la philosophie à l'Université de Strasbourg (1969-1989), à l'Université de Bretagne Occidentale (Brest, 1989-1991) et à l'Université de Lorraine (Metz,1991-2008) dont il a été professeur émérite jusqu'en 2020. Il a publié divers ouvrages et articles portant sur l'herméneutique, l'éthique et l'éducation, ainsi que sur les rapports complexes existant entre la philosophie et la théologie. Il est à l'origine de la revue de philosophie et de sciences humaines
Le Portique.