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Une image du peuple – Gustave Courbet et la révolution de 1848
T. J. Clark [tous les titres]
Les presses du réel – domaine Histoire de l'art [tous les titres] – collection Œuvres en sociétés [tous les titres]
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Thomas Schlesser - Avant-propos


Cette nouvelle édition française d’Une image du peuple, qui annonce dans des temps prochains, celles du Bourgeois absolu et de la Peinture de la vie moderne (jamais traduit) comble un manque qui – en dehors de tout emportement trop convenu – portait préjudice à la santé de l’histoire de l’art. On déplorait, depuis longtemps déjà, que Timothy Clark ne bénéficiât pas en France d’une visibilité adéquate, d’un accès simple et de qualité à ses travaux, pourtant fondamentaux et, à certains égards, révolutionnaires. L’antienne demeura sans effet et, tandis que Michael Fried (avec lequel il forme un binôme à la fois étrange et évident que nous nous garderons de commenter ici (1)) jouissait d’excellentes éditions, le cas de Clark restait à part, trop problématique. Car, publier aujourd’hui Une image du peuple relève d’un double intérêt – et le mot est faible – qui n’est pas sans poser de graves questions sur notre propre rapport à l’histoire de l’art.

Il y a un intérêt certain quant à Courbet, d’abord. Qui peut décemment arguer la désuétude de ces analyses aujourd’hui ? Qui peut dire que ces réflexions sont dépassées ? Ce serait d’autant plus inconséquent que Clark lui-même l’eût sincèrement souhaité. Il concevait Un image du peuple et Le Bourgeois absolu comme des brèches où s’engouffrer. Las, la plupart des courbetiens (notamment français) n’ont cessé de se défausser en considérant aujourd’hui comme hier que l’aspect socio-politique du « maître d’Ornans » avait été trop bien exploré par le chercheur anglais et ses émules pour qu’il soit utile de s’y coller. Le sommet de l’hypocrisie revenait incontestablement à Bruno Foucart, vantant les mérites de Clark que pour mieux les faire voler en éclat, au gré d’interprétations pseudo-poétiques qui occupaient gravement le terrain éditorial, patrimonial et universitaire (2).

Nous n’allons pas faire ici l’inventaire de ce qu’on trouvera sur Courbet, cela nous condamnerait à reproduire d’emblée le livre. Juste un mot cependant : c’est une histoire de l’incertitude, du doute, de l’ambiguïté, de l’inachevé que propose Clark au sujet du champion du réalisme : c’est dans ces entrelacs que réside son avant-garde. Mais cet avant-propos est d’autant moins le lieu adéquat pour décliner les qualités de l’ouvrage à suivre que nous avons reproduit en annexes quelques uns des grands articles qui le commentent et l’analysent. Voilà qui donnera de solides éléments d’histoire de l’histoire de l’art.

Et précisément, c’est là le deuxième grand intérêt de cette réédition : faire émerger un moment décisif de l’histoire de l’histoire de l’art. Le travail de Clark en est un. En amont de la pertinence du contenu de sa réflexion sur Courbet, le simple fait de prendre pour sujet le peintre et d’orienter son enquête autour des données socio-politiques de son temps était une sacrée gageure. Les recherches de Clark déconcertent très exactement les historiens de l’art classiques, comme Courbet déconcertaient la critique. On le sait : donner une vision dite « réaliste » du monde estomaquait des amateurs aussi éclairés que Baudelaire, Gautier ou Gustave Planche, car – pour le dire hâtivement – elle altérait « le temple de l’Art », « sa blanche sérénité » et son « azur inaltérable (3) ». Or, c’est bien une semblable altération de l’histoire de l’art qui fut reprochée à Clark, tant ses recours aux données sociales et idéologiques semblaient (semblent encore) bien trop éloignées d’une discipline souvent conçue – au pire – comme une histoire du beau ou – un peu moins tristement – comme « vie des formes (4) ».

Pour le dire autrement et prolonger le parallèle entre les fortunes des démarches de Courbet et de Clark, rappelons que Maxime Du Camp reprochait au premier d’être un « peintre » mais pas un « artiste (5) » et, semblablement, Clark est régulièrement taxé d’être un historien (ou un historien de la culture, des mentalités) et non pas un historien de l’art. Allons plus loin encore : on sait que Courbet, « spectre rouge du jury » a été incessamment attaqué pour ses engagements en faits de peinture et de politique. Aux mots retenus de Maxime Du Camp cités plus haut se sont substitués d’impressionnants tombereaux d’injures (souvent drôles, d’ailleurs...) lancés, entre autres, par Alexandre Dumas fils ou Joseph Du Pays. Courbet encanailla (6) l’art ; Clark encanailla l’histoire de l’art et, aux critiques succédèrent les réflexes de conservatisme les plus vils. Françoise Cachin, avec ses commentaires injurieux de The Painting of Modern Life (7), ne fut pas la dernière à lancer l’anathème et à entraver l’audience des méthodes duc chercheur anglais. Publier Clark aujourd’hui consiste aussi à remettre sur le devant de la scène cette histoire récente des débats intellectuels – non à la réactiver (quoique ?) mais au moins à l’interroger.

Les sources de Clark, leur nature, leurs lieux de conservation, leur contenu, sont d’une impressionnante diversité. Journaux locaux, registres administratifs, grands romans, iconographie populaire se croisent, se recoupent et s’affrontent pour camper au plus juste le contexte avec lequel interagit les productions de Courbet. La précision de l’enquête sert à évacuer toute forme de mythe pour retrouver le peintre et son époque tels qu’en eux-mêmes (8). C’est à ce prix qu’une histoire sociale de l’art peut excéder « l’analogie intuitive entre la forme et le contenu idéologique (9) » et tendre vers l’explication des « liens entre la forme artistique, les différents systèmes de représentation par l’image, les théories artistiques en vigueur, les autres idéologies, les classes sociales, et les phénomènes plus généraux de trame de processus historique (10). »

Reste à préciser le ressort profond de ce tour de force, le plus important, non du point de vue des études sur le réalisme, mais du point de vue de l’histoire de la discipline. Reprenons sans ambages notre parallèle Courbet-Clark. Le maître d’Ornans et ses partisans voulaient croire au renouvellement (esthétique, politique, social...) du monde par l’art et voulaient réinventer l’art pour donner sa chance à ce renouvellement, les anciennes médecines (les épigones du romantisme, du néoclassicisme...) étant périmées (11). C’est très exactement ce qui motive Clark : l’étude de ce moment inouï où on croit cette efficacité possible. Et – qu’on comprenne bien ceci – menant cette étude un siècle plus tard avec une méthode inédite, le jeune chercheur procède pareillement : il tend à reforger sa discipline pour participer au renouvellement de son temps. Quand Clark écrit sur Courbet, il bouscule l’histoire de l’art pour que celle-ci, par capillarité, vienne bousculer le contexte réformateur (sinon révolutionnaire) de la fin des années 60... Histoire sociale de l’art ? Oui, dans le sens où un prisme social est employé pour étudier l’art. Mais oui aussi, dans le sens où cette histoire de l’art cherche à exister et à agir socialement. Le défi, aussi fou et aussi fort que celui de Courbet un siècle plus tôt, devrait être connu de tout étudiant s’engageant dans un travail de thèse quel que soit son domaine d’investigation. Il faut lire très attentivement la préface à l’édition française de 1991. Clark n’a jamais été dupe du climat et des idéaux qui présidaient au Paris des années 1967-1968 et s’en explique très bien. Mais il ne fit pas la sourde oreille – loin s’en faut ! – à l’effervescence de l’époque et y répondit dans un champ disciplinaire qui (en France du moins) semblait alors complètement devoir échapper à ces problématiques.

Pour terminer, soulignons une chose capitale. Clark se trompait : Courbet s’est laissé canoniser. Les recherches à son sujet, pour plaire au grand public, augmentent d’années en années et baissent corolairement en intensité. On en est à interroger sans fin le mythe de L’Origine du monde, les liens du peintre avec la photographie et son degré de romantisme : mais jusqu’où descendra-t-on ? En ce sens, espérons que cette réédition ne soit pas seulement considérée comme une « phase » de l’histoire de l’histoire de l’art, mais aujourd’hui encore, comme un agent de la réinvention sans cesse nécessaire de cette discipline.


1. Nous renvoyons en revanche aux annexes de l’ouvrage et à la reproduction de l’article de Terry Atkinson, « Beholding Courbet from the Side », in Oxford Art Journal, vol. 15, numéro 1, 1992.
2. Voir à ce propos Schlesser, Thomas, « Courbet par Clark, visions politiques et visées polémiques d’une monographie », Perspective, numéro 4, 2006.
3. Gautier, Théophile, La Presse, 22 avril 1848.
4. Nous faisons naturellement référence au titre du livre de Focillon : Focillon, Henri, Vie des formes (1934), Paris, Presses universitaires de France, 2004.
5. « Tout individu qui ne porte pas en soi un idéal de forme et de pensée plus élevé et plus lointain que celui qu’il peut atteindre ne laissera pas trace ; pour compter sérieusement, il ne faut pas seulement être un peintre, il faut être un artiste. Afin de bien faire comprendre ma pensée et la résumer par un exemple, je citerai les noms des deux hommes qui ont exposé cette année : M. Millet est un artiste, M. Courbet est un peintre. » Du Camp, Maxime, Salon de 1857, Paris, Librairie nouvelle, p. 6-7.
6. « Oui, M. Peisse, il faut encanailler l’art. Il y a trop longtemps que vous faites de l’art bon genre à la pommade. Il y a trop longtemps que les peintres, mes contemporains, font de l’art à idée et d’après les cartons. » Courbet, Gustave, Correspondance, édition établie, présentée et annotée par Petra ten-Doesschate Chu, Paris, Flammarion, 1996, lettre à Francis et Marie Wey du 29 novembre 1849, p. 82.
7. Françoise Cachin s’employa à l’éreinter violemment dans le New York Review of books du 30 mai 1985. S’ensuivit un jeu classique de droits de réponse. Le prétexte était attendu : l’ouvrage cédait à une idéologie qui – sans doute – n’était pas celle de Françoise Cachin : « Clark himself, formerly at Leeds University, writes in this book like a new breed of pilgrim who has come to the shores of Hawthorne’s New England seeking to breathe new life into a dying Puritanism with the formulas of historical materialism. »
8. Il y a même quelque chose d’un peu pétrifiant dans le travail abattu par Clark. Un jeune chercheur – comme l’était Clark lorsqu’il mena sa thèse au Courtauld – peut se sentir d’emblée découragé par la somme produite. Mais il doit se sentir galvanisé et non paralysé. Encore une fois, Clark le dit lui-même : la brèche est ouverte.
9. Infra
10. Infra
11. Les exemples sont innombrables. Citons par exemple Thoré : « Un peu de sauvagerie ou plutôt de barbarie ne disconviendrait point dans les temps de défaillance. Lorsque l’empire romain périssait de consomption, les barbares du Nord vinrent souvent le réveiller de sa léthargie. L’art en France est malade, et il n’aime pas ces médecins du Danube qui arrivent avec des recettes solides et une santé imperturbable. D’où viennent-ils ? Eh bien, ils viennent des forêts et des montagnes. Millet vit dans les roches de Fontainebleau et Courbet dans les gorges du Jura. C’est pourquoi ils n’ont pas le même goût que les charmants artistes qui peignent rose au milieu des boudoirs. » Thoré, Théophile, Salon de 1861, in Salons de William Bürger 1861-1868, tome II, Paris, Renouard, 1870, p. 93.
 
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