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Espace art actuel n° 130 – Féminisme spatial

 - Espace art actuel n° 130
L'espace au féminin.
Les industries cinématographiques russe et états-unienne se sont lancées récemment dans une rivalité concernant la sortie d'un film dont quelques scènes furent tournées dans la station spatiale internationale (SSI). Même si la SSI a souvent servi de modèle dans différents scénarios de films depuis sa mise en orbite en 1998, c'est la première fois que des équipes de tournage ont le privilège de se rendre à l'intérieur d'un des modules pour y tourner en apesanteur. Parallèlement au tourisme spatial, devenu accessible pour les richards de notre planète, le cinéma populaire offrira bientôt au public cinéphile la chance de voir leur vedette évoluer dans un décor inédit situé à environ 400 km au-dessus de nos têtes.
Du côté russe, le rôle principal du film a été confié à Ioulia Peressild, tandis que chez les États-Uniens, c'est Tom Cruise qui en est la vedette. Ayant devancé de quelques jours la production américaine et en privilégiant une femme dans le rôle principal, les Russes commémorent en quelque sorte l'exploit de Valentina Terechkova, la première femme astronaute à s'être retrouvée, en 1963, autour de la Terre à bord du vaisseau spatial Vostok 6. À la suite de ce vol en orbite basse, réalisé deux ans après l'exploit de Youri Gagarine, Terechkova deviendra le porte-drapeau du régime soviétique et le symbole de la libération de la femme dans le monde socialiste. C'est donc dire que la rivalité avec les É.-U., identifiée par l'appellation « guerre froide », se transposait également sur le terrain de la supériorité du régime soviétique en matière d'émancipation des femmes dont l'objectif semble être la libération de tâches attribuées à l'espace domestique.
Mais, il faut en convenir, cette propagande soviétique sur la modernité féministe demeurait sous l'apanage d'un autoritarisme d'État. Ainsi, de part et d'autre, ces deux régimes aux idéologies politiques opposées ont démontré, à leur début, peu d'enthousiasme quant à la présence des femmes dans l'espace. Aux États-Unis, le projet Mercury 13 dont le but, en 1961, était de former 13 femmes pour aller sur la Lune, a rapidement été mis à l'écart par la NASA. Malgré les données statistiques qui démontraient l'égalité des femmes à entreprendre ce type de mission, ce projet n'a pu être mené à terme. Dans l'histoire de la conquête de l'espace, on retient l'aventure d'Apollo, ce programme qui a offert la chance à 12 hommes de marcher sur la Lune. Dès lors, la rivalité politico-militaire qu'entretiennent ces deux superpuissances met trop souvent en sourdine d'autres aspects de notre capacité d'imaginer notre rapport au monde extraterrestre. Certes, la recherche fondamentale sur l'origine de l'univers, prétendument neutre, sera toujours importante, mais l'aspiration à imaginer le cosmos ne peut-elle pas engendrer d'autres visions possibles misant sur des sensibilités culturelles diverses ?
Souvent confinée à des visions dictées par des intérêts militaires et commerciaux, l'histoire des programmes spatiaux semble, en effet, restreinte à la domination impériale et économique des superpuissances mondiales. Pourtant, c'est à un tout autre horizon que s'est élaboré ce dossier de la revue ESPACE art actuel. Dirigé par Marie-Pier Boucher, ce dossier, intitulé Féminisme spatial, rassemble différents textes visant à repeupler l'imagination spatiale avec des projets artistiques construits depuis des perspectives féministes. Ainsi, l'Agence spatiale européenne, en collaboration avec Mattel inc., fabricant de la célèbre poupée Barbie, a beau vouloir séduire une nouvelle génération de jeunes filles grâce à un jouet à l'effigie de l'astronaute Samantha Cristoforetti, ce numéro tente surtout d'élargir le débat sur des enjeux sociétaux. Aussi, bien que le texte de Jessica Ragazzini ait beau souligner l'influence que peut avoir l'aventure spatiale dans l'univers très lucratif de l'industrie de la haute couture, associée à celui des vedettes internationales de la chanson ou du cinéma, il souligne également les efforts déployés par la créatrice de mode et artiste néerlandaise Iris van Herpen pour inscrire ses créations au sein de revendications féministes et écologiques.
Misant sur des démarches artistiques moins spectaculaires, les textes de Lexington Davis, Michael DiRisio et Evan Moritz, différents dans leurs styles et par le choix des œuvres, dénoncent, sous de multiples perspectives, toute forme d'impérialisme et de colonialisme en matière d'exploration spatiale. Sous la gouverne d'un discours uniforme sur la conquête de l'espace, ces œuvres critiquent un monde extraterrestre qui ne serait que le reflet de la situation sociopolitique de notre planète avec ses inégalités à outrance, ses profonds désaccords dans les aspirations des uns vis-à-vis des autres et nos façons de rêver l'univers. En se référant notamment au collectif Black Quantum Futurism, à D. Denenge Duyst-Akpem, Mika Rottenberg, Hito Steyerl, Carey Young et Nuotama Frances Bodomo, il s'agit de reconquérir l'espace intersidéral par des propositions artistiques divergentes du discours dominant. Longtemps imaginé au gré des mythes et des légendes, aujourd'hui confronté aux résultats des recherches scientifiques basées sur les données de puissants télescopes astronomiques, l'espace n'en demeure pas moins, comme le souligne Marie-Pier Boucher, « un territoire critique qui se présente à nous comme une invitation à reconsidérer le présent et l'avenir des sociétés terrestres contemporaines ».
Par conséquent, plusieurs de ces artistes cherchent à briser le moule du monopole patriarcal. C'est le cas de Bodomo qui, dans son court métrage, rappelle une anecdote truculente liée à un programme inouï de voyage vers la Lune imaginée par un membre de la résistance zambienne. On peut également penser au collectif Black Quantum Futurism dont l'installation Black Space Agency (2019) revendique, sur le plan de la fiction, « l'autonomie spatiale et temporelle de personnes noires ». Dans cette optique de produire des projets artistiques basés sur des points de vue féministes, il y a aussi le collectif Radio Amatrices. Composé de quatre artistes de diverses nationalités, Radio Amatrices propose, au moyen de la radio amateur, de s'approprier un domaine des communications longtemps réservé aux hommes. Leur contribution peut se lire comme un manifeste qui incite à créer des communautés d'artistes de différents horizons. Elles invitent à considérer la radio comme technologie et moyen de communication pouvant offrir un « espace en devenir ».
Cet espace en devenir mise aussi, de toute évidence, sur une transformation de notre vie en commun sur notre planète, notre seule véritable maison. Le texte de Fiona Annis le souligne en rappelant le projet du Museo dell'Altro e dell'Altrove di Metropoliz – le Musée de l'autre et de l'ailleurs – situé dans un édifice industriel désaffecté de Rome; un musée qui rassemble une communauté composée d'une population diversifiée motivée d'abord par le rêve d'aller vivre sur la Lune, mais en tentant de le réaliser sur Terre, maintenant. Deux courts entretiens, dont l'un est mené seul par Marie-Pier Boucher et l'autre en collaboration avec Annick Bureaud, terminent ce dossier. Le premier est le résultat d'un dialogue avec Michelle S. A. McGeough à propos de la cosmologie autochtone. Pour ce faire, McGeough réfère à l'œuvre She Falls for Ages (2016), un machinima de l'artiste Skawennati, qui lui permet de souligner l'histoire des origines du monde Haudenosaunee (Iroquois) transposée au sein d'un récit de science-fiction. L'autre échange a lieu avec Agnes Meyer-Brandis et porte, entre autres, sur son projet Cloud Core Scanner (2007) dans lequel l'artiste berlinoise introduit, dans le cadre d'un vol parabolique, un balai. Cette action de « sorcière-astronaute » fait bien sûr sourire, mais elle suppose aussi une recherche associant des procédés scientifiques et artistiques.
Parallèlement à ce dossier, un texte de Franck Michel, publié dans la section « Événement », rappelle la 10e édition de la Rencontre photographique du Kamouraska. De plus, comme il se doit, la section « Comptes rendus » propose, dans cette édition, neuf textes portant sur des expositions récentes présentées au Québec, au Canada, mais aussi en Europe. Enfin, la revue ESPACE est toujours heureuse de faire découvrir, dans ses sections « Livres » et « Ouvrages reçus », des ouvrages récents ayant retenu notre attention.
André-Louis Paré
Fondé en 1987 à Montréal, Espace art actuel est un périodique bilingue qui se consacre à la promotion des pratiques artistiques en lien avec le domaine de la sculpture, de l'installation ou de toute forme d'art associée à la notion de la spatialité. À raison de trois parutions par an (janvier, mai, septembre), la revue publiée par le Centre de diffusion 3D à Montréal offre visibilité et dynamisme aux scènes artistiques canadiennes et québécoises. Espace art actuel est dirigé depuis 2013 par André-Louis Paré.
 
paru en février 2022
édition bilingue (textes en français et en anglais)
21,9 x 27,8 cm (broché)
128 pages (ill.)
 
10.00
 
ISBN : 978-2-923434-63-6
EAN : 9782923434636
 
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