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Conversation avec un cinéaste israélien imaginé : Avi Mograbi
Akram Zaatari [tous les titres]
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extrait
 
(p. 3-4)


Nous avons appris que tout fait présentait au moins deux visages.

Moi, Akram Zaatari, réalisateur de documentaires libanais, je m'adresse à Avi Mograbi, réalisateur de documentaires israélien.

J'ai bien réfléchi à ce projet et j'ai décidé qu'il devrait prendre la forme d'une conversation publique. Mais en fait, il ne peut être que le script d'une conversation, à laquelle vous, public, participez. Je suis un individu pris dans une guerre sans fin. Et sans vouloir paraître romantique ou victime, je peux dire que ma voix est tout ce que j'ai.

En travaillant sur le script, j'ai imaginé de nombreuses manières de le faire commencer, dont celle de lui donner ce titre : « L'Histoire d'Israël est mon histoire ». Et puis j'ai pensé démarrer ainsi :

Je ne m'appelle pas Akram Zaatari. Et la personne à qui je m'adresserai n'est pas Avi Mograbi. Nous avons simplement décidé de nous appeler ainsi, en jouant les rôles que la situation nous a prescrit, comme les personnages d'une pièce ou d'un film, comme deux individus nés dans deux États ennemis. Tout comme en prison on rêve de liberté, en temps de guerre on ne peut s'empêcher de penser à la paix. Pourtant, nous savons qu'il n'est pas simple de défaire l'histoire, de remonter le temps et de dénouer l'injustice, la violence, l'occupation et la guerre. C'est pourquoi nos voix ne peuvent être qu'individuelles, fictives parce qu'elles ne représentent pas. En fait, nous représentons quelque chose, mais mal. Et nos voix sont fictives car nous sommes déconnectés des entités nationales. Nos voix sont l'imagination – les imaginations – de nos nations, plutôt que leurs réalités.

Cette conversation ne sera pas enregistrée. Si elle devait se reproduire, d'autres que nous devraient reprendre les rôles, dire le même script et utiliser les mêmes noms. Deux individus fictifs censés venir d'États ennemis mènent une réflexion sur leur passé et sur la perception qu'ils ont l'un de l'autre.

Un tel script peut-il exister ? Quel serait le sujet de cette conversation ? Le film documentaire ? La perception de l'autre ? En fin de compte, cette conversation portera sur des banalités, mais également sur des récits.

Dans son film Notre Musique, Jean-Luc Godard évoque une conversation entre le scientifique allemand Werner Heisenberg et le physicien danois Niels Bohr, en promenade à Elsinore (1). Pendant la conversation, Heisenberg se demande ce que ce château a de si spécial. Bohr, qui est son mentor, dit : « Oui, mais si vous dites le château d'Hamlet, alors il devient extraordinaire ».

Nous avons appris que tout fait présentait au moins deux visages.

En temps normal, une conversation à propos de banalités entre deux réalisateurs de documentaires ne devrait poser aucun problème particulier. L'importance qu'elle revêt ici vient du fait que nous venons de deux États ennemis. Notre conversation supposée se fonde sur un conflit insoluble. Elle se fonde aussi sur l'histoire des occupations successives de deux nations établies sur les restes de l'Empire ottoman, dont les frontières ont été dessinées par les Français et les Britanniques, et dont le statut d'États indépendants dotés de frontières précises et de drapeaux a été ratifié par l'ONU. En 1943 pour le Liban. En 1948 pour Israël.

Dans Notre Musique, on entend Godard faire le commentaire de deux photographies en apparence similaires :
« En 1948, les Israélites marchent dans l'eau vers la Terre Promise. Les Palestiniens marchent dans l'eau vers la noyade. Champ et contrechamp. Champ et contrechamp. Le peuple juif rejoint la fiction. Le peuple palestinien, le documentaire. »

Quelle fiction, et quel documentaire ?

(...)


1. Elsinore fait référence au château Kronberg à Helsingør au Danemark, qui sert de décor à Hamlet de Shakespeare.
 
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