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Natacha Lesueur – Surfaces, merveilles et caprices
Thierry Davila [tous les titres]
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extrait
 
Surfaces, merveilles et caprices
(extrait, p. 7)


Lorsque, à la fin des années 1980, Natacha Lesueur a entrepris des études à la Villa Arson à Nice dans la perspective de devenir artiste, elle faisait une peinture de type expressionniste (Egon Schiele, Francis Bacon étaient alors parmi ses références). Sa fréquentation de l'École a rapidement provoqué une rupture majeure («ç'a été comme une gifle», confie-t-elle), qui l'a conduite à changer de médium et de manière, à changer de style. Les conditions dans lesquelles ce véritable bouleversement s'est produit méritent d'être soulignées : c'est par absence de connaissance, par manque d'information qu'elle s'est orientée vers une discipline dont, à ses yeux, le statut artistique était loin d'être assuré, c'est parce qu'elle ne savait pas vraiment ce qu'était la photographie et son histoire qu'elle a décidé de faire des photos, bref, c'est à partir d'un non-savoir qu'elle a entrepris de produire des images qui impliquent des quantités de savoir-faire. Et ce non-savoir elle l'assume totalement aujourd'hui encore, c'est-à-dire qu'elle en fait le ressort du travail plastique lui-même, elle en fait non pas un impouvoir, une entrave à l'invention, mais, d'une certaine manière, l'impulsion de ses images hautement construites. En effet, pour la quasitotalité des chantiers visuels qu'elle a ouverts, elle a dû apprendre des techniques particulières – qui n'ont rien à voir avec la technique photographique elle-même –, pour produire concrètement ses visions, ou bien élaborer de nouveaux savoir-faire pour atteindre le résultat plastique escompté. Ainsi les compositions à base de légumes et de gélatine (série des Aspics, 1998-2000), ou bien lustrées selon l'art du chaud-froid qui repose sur l'utilisation d'un bouillon crémé et gélatiné (certaines pièces de la série des Jambes, 1998), l'usage de la charcuterie (plusieurs Portraits faits entre 1997 et 1999), celui du sucre glace, de la glace royale et du chocolat (dans la série des hommes portant des lunettes réalisée en 2003, ou dans celle des hommes casqués qui date de 2004 et de 2005), ont exigé de sa part qu'elle apprenne les gestes des professionnels de la gastronomie, tels ceux liés à l'utilisation du cornet qui lui a servi à tracer des motifs, à écrire en parvenant à la perfection du rendu qu'elle souhaitait obtenir. Pour les empreintes laissées sur la peau (Pressions et Dessins pressés de 1994, 1995 et 1996), ces manières de gaufrages qui apparaissent très tôt dans son travail, elle a dû trouver elle-même les solutions qui lui ont permis non seulement de faire ces traces, mais aussi de les rendre persistantes, un tant soit peu durables. Il a donc fallu que Natacha Lesueur éprouve un profond dénuement devant toute forme de connaissance – et, peut-on légitimement en déduire, devant toute forme d'assurance et de maîtrise – pour qu'elle se donne les moyens de produire son univers visuel, pour qu'elle se donne les moyens de faire quelque chose. Et cette exigence d'apprentissage, c'est-à-dire aussi d'invention et de contrôle, peut aller fort loin, jusqu'au désir, par exemple, de fabriquer elle-même des perles pour la réalisation de ses premières photos. L'épreuve saisissante du dénuement, une sorte de dépossession de toute aptitude et, fort probablement aussi, de toute certitude, tel serait donc ici le commencement de l'art, son point d'impulsion chronologique et processuel, son moment déclencheur.

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