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Ecrits complets – Volume I (1834-1876) – Théâtre, poésie, musique
Xavier Forneret [tous les titres]
Les presses du réel – domaine Avant-gardes [tous les titres] – collection L'écart absolu – Fondamentaux [tous les titres]
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extrait
 
Xavier Forneret, L'Unique
Bernadette Blandin, Editrice scientifique, Conservateur en chef honoraire de la B.M. de Beaune
(p. 5-6)


Cette édition des Œuvres Complètes de Xavier Forneret par Les presses du réel va rendre accessible à tous, des textes présents seulement en quelques exemplaires – parfois même en unica – et dispersés dans différentes bibliothèques, textes souvent présentés à chaque parution de tel ou tel ouvrage, comme ceux d'un « auteur inconnu ».
En collaboration avec la Bibliothèque Nationale, la ville de Beaune avait publié en 1989 dans un coffret les monographies de Xavier Forneret sous forme de microfiches, sans inclure ses participations dans la presse locale, signalées dans la thèse de Eldon Kaye « Xavier Forneret dit l'homme noir », parue chez Droz en 1971. La bibliothèque municipale de Beaune pouvait ainsi communiquer aux chercheurs, tel ou tel titre, du seul « Beaunois » reconnu par l'histoire littéraire de la France.
Cette publication des Presses du Réel réalisée après numérisation des microfiches, reprend ces mêmes œuvres incluant quelques compléments, mais néanmoins aucun texte nouvellement « apparu », comme ce fut le cas pour « Rêves », « Lettre à Dieu », lors de classements de fonds à la bibliothèque municipale de Dijon dans les années 1950.
Prévue au départ par Xavier Douroux en un volume dans la collection « L’écart absolu », ce sont finalement deux tomes restant complémentaires qui sont nécessaires pour cette édition. La typographie si spécifique des œuvres originales n'a pas été reproduite, mais la mise en page a été respectée le plus possible. Le premier volume regroupe le théâtre, la poésie et la musique, le deuxième les aphorismes, les contes et récits, le roman, les écrits relatifs à la vie quotidienne dont le testament. Celui-ci est la dernière pièce découverte par François Mortureux, ancien archiviste de la ville de Beaune. Il avait été déposé par son auteur chez Maitre Missery. Nous ne publions que les pièces éclairant sa biographie, Xavier Forneret ne faisant d'ailleurs jamais allusion à ses écrits ou à sa musique. C'est pourtant dans cette seule pièce d'archive, – et un ex-libris – que nous retrouvons l'écriture de Xavier Forneret.
(...)



Forneret l'intempestif
François Dominique
(p. 7-11)


Cela se passe sept ans après la bataille d'Hernani. La superbe insolence des bousingots et des Jeunes-France n'a pas gagné la province. « Les arts tremblent en province » écrit amèrement en 1837 Xavier Forneret dans Sans titre, par un homme noir blanc de visage. L'auteur vient d'affronter les sarcasmes du public en publiant à ses frais Rien… Quelque chose et s'apprête à provoquer le scandale le 10 mars 1837, en faisant représenter au théâtre de Dijon L'homme noir, publié deux ans plus tôt.
On peut dire que l'auteur de ce drame « frénétique » a lui-même préparé l'immense chahut dont il sera, et pour longtemps, à la fois le héros et la victime. Il appose sur les colonnes du théâtre des affiches en forme de drap mortuaire ; il fait annoncer le spectacle à la cloche par un homme-sandwich vêtu des mêmes affiches ; et lorsque le public afflue pour siffler et vociférer en agitant des crécelles, « monsieur Forneret rit dans les coulisses ». Le premier acte est inaudible ; au second un personnage entre en scène pour annoncer qu'il doit aussitôt repartir tandis qu'un spectateur accompagne sa sortie à la flute. L'hilarité générale couvre les voix des acteurs. Un commissaire de police se lève dans la salle et annonce au public qu'il est permis de rire. Le troisième acte est couvert par les cris du public, si bien que le directeur du théâtre, excédé, hisse les lumières et laisse la salle dans le noir – tandis que l'auteur se sauve pour échapper aux mécontents qui veulent être remboursés.
Pourtant, la fameuse pièce n'avait rien d'une gaudriole. L'homme noir, dont l'auteur se fera par la suite un surnom pour signer ses ouvrages, s'annonce dès la préface comme une tragédie funèbre : « L'auteur (…) a cherché une innovation dramatique dans un personnage qui ne quitterait point la scène comme un mourant ne quitte pas sa chambre (…) L'auteur a pensé qu'une agonie pouvait bien durer quatorze minutes ».

Le funèbre, les outrances pathétiques ne sont pas rares dans les milieux artistiques de la Restauration, bien que le goût dominant aille au sentimentalisme larmoyant et bien-pensant. Forneret se rattache à un ensemble d'écrivains que leurs adversaires désignent comme « frénétiques ». Comme l'écrit TristanMaya, fondateur du prix Forneret de l'humour noir, « les principales caractéristiques de la frénésie sont la hantise de la mort, la décomposition charnelle, l'anéantissement dans le tombeau, la destruction de soi, mais aussi l'exaspération de l'horreur pour parvenir à des sensations fortes. Les « frénétiques » sont pour la plupart des maudits, amateurs de préfaces incendiaires, d'épitaphes tonitruantes ; de jeunes loups – d'où le nom de lycanthrope – prêts à dévorer le bourgeois et surtout à le faire frissonner ». L'influence des nouvelles traductions de Shakespeare et du roman noir anglais est évidente, mais tout cela est relu après la Révolution et l'Empire, dans le cours d'un bouleversement inachevé où s'exalte la subjectivité de l'individu-citoyen, même quand cet individu croit tourner le dos à la République en restaurant la façade de l'ordre ancien. Cet individu, dès qu'il se pense comme artiste, rejette les formes héritées de l'absolutisme royal et recherche dans le renouvellement des formes le reflet de sa nouvelle singularité.
Le courant « frénétique », absorbé par la suite dans le concept mou de « petits romantiques » par une critique universitaire trop paresseuse, comporte des inventeurs verbaux de tout premier plan, qui seront vite oubliés par leur siècle… avant de ressusciter cent ans plus tard dans le panthéon littéraire du surréalisme. Xavier Forneret se rattache à cette tradition d'isolés qui forment en fait un ensemble remarquable : Alphonse Rabbe, Philothée O'Neddy, Pétrus Borel, Philarète Chasles, Alphonse Esquiros, Lacenaire, Charles Lassailly… Chacun d'eux mériterait le monument que Les presses du réel dressent aujourd'hui à L'homme noir. Tous ont été désignés à juste titre par les dadaïstes et les surréalistes comme précurseurs, et cette vision, en quelque sorte télescopique, de leur apport littéraire est encore valable pour réfléchir à la situation de l'art contemporain.

Écriture et scandale sont intimement liés dans la vie de Forneret. Il s'agit d'abord d'une posture qui oscille entre révolte et dandysme, une disposition d'esprit qui amène par exemple l'auteur à exiger de ses lecteurs qu'ils veuillent bien s'inscrire sur une liste auprès de l'imprimeur, afin d'être sélectionnés par lui !Mais la posture tourne à la défaite humiliante lorsque la dérision se retourne méchamment contre celui qui l'a promue. Le dernier portrait connu de Xavier Forneret montre un visage amer et accablé.

L'admirable poète de Pièce de pièces, Temps perdu n'avait rien négligé pour alarmer le bourgeois bourguignon : Ne dormait-il pas dans un cercueil d'ébène ? n'empêchait-il pas ses concitoyens de dormir en jouant la nuit du violon dans une tour gothique ? ne raillait-il pas le clergé ? ne disait-on pas que les murs de son appartement étaient tapissés de velours noir semé de larmes d'argent, qu'il s'habillait entièrement de velours noir et portait un chapeau étrange ? Autant de facéties qui ne feraient pas même aujourd'hui la matière d'un écho dans la presse people, ni dans une presse branchée qui se voudrait insolente. La « société du spectacle » est passée par là… Mais trois ans après le scandale de Dijon, même le courageux critique Charles Monselet, le seul qui ait alors perçu le talent de son contemporain, ne cache pas son effroi devant Pièce de pièces… : « L'ensemble de ces morceaux est lugubre : il n'y en a pas un sur lequel ne plane la mort ou du moins l'image de la mort. Le moins triste est l'histoire d'un espagnol qui se suicide en avalant, après l'avoir broyé, l'oeil de verre de sa maîtresse ».
Par la suite, et jusqu'à la fin de sa vie, Forneret s'enlise dans d'interminables procédures judiciaires. À la fois querelleur impénitent et victime diffamée, il ne cesse de provoquer raillerie et quolibets, notamment lorsqu'il publie Lettre à Dieu et À mon fils naturel.

En 1927, dans son neuvième numéro, La Révolution Surréaliste publie Et la lune donnait et la rosée tombait de Xavier Forneret puis récidive l'année suivante en publiant quelques-unes de ses Maximes. Dix ans plus tard, Breton publie sur lui un article enthousiaste qui sera repris en 1939 dans son Anthologie de l'humour noir. Le fondateur du surréalisme estime que ce poète annonce Raymond Roussel et Lautréamont. On sait à quel point la question des « précurseurs » fut importante pour l'avant-garde littéraire au lendemain de la guerre de 1914-1918. Certes, la « modernité » existait déjà ; née dans la bouche de Baudelaire en 1848, elle s'épanouit dans les années 1880 mais de façon contradictoire, dans le symbolisme comme dans le naturalisme ou parmi les « décadents ». Tantôt elle entonne le chant du progrès social, tantôt celui de l'innovation esthétique. Les deux ne vont pas forcément de pair ; on se souvient de la terrible anthologie de Lidsky (1970) concernant Les écrivains contre la Commune. La crise révolutionnaire européenne qui traverse et suit la guerre de 14-18 renforce cette contradiction au sein de la modernité. Dada et le surréalisme ne peuvent que révoquer la paternité des écrivains patriotes (cf. le « procès Barrès »). C'est dans cette phase, en pleine ambiguïté, que naît le concept d'avant-garde. Le choc entre révolution et contre-révolution donne partout à la langue des avant-gardes un caractère bifide, comme aux langues des vipères : Qui sera désormais l'avant-gardiste moderne ? le fasciste Marinetti ou le communiste Khlebnikov ? Tous deux participent du renouvellement esthétique des formes. Qui ? – Les deux répondrait la vipère lubrique désormais empaillée par l'histoire, pourvu que la pauvre bête parvienne à expliquer à la docte assemblée des lecteurs que le front politique et social ne coïncide pas forcément avec le front de l'art (1).
La révolution artistique affecte essentiellement la subjectivité créatrice, la révolution sociale affecte les rapports sociaux collectifs ; le lien entre les deux fut dés l'origine du concept d'« avant-garde » très problématique, et la contradiction s'aggrave à l'époque des mass médias, toute audace formelle pouvant s'inverser, devenant standard conformiste et même standard totalitaire. Lorsqu'en 1938, dans le manifeste « Pour un Art Révolutionnaire Indépendant  », Breton, Trotsky et Rivera évoquent cette contradiction, ils la résolvent de façon dynamique et protectrice pour l'art menacé par le fascisme et le stalinisme : « Toute licence en art ». Cette attitude n'a pas perdu de sa pertinence, mais la « société du spectacle » (Guy Debord) nourrit d'abord le processus marchand de réversibilité du scandale, transformable en standard conformiste.
Ces quelques considérations théoriques ne nous éloignent pas du cas Forneret. Nous pouvons percevoir chez lui, comme André Breton, le précurseur de Roussel et de Lautréamont. Nous pourrions même ajouter preuves en main (et le lecteur du présent ouvrage le fera sans doute) : précurseur des hydropathes, zutistes, fumistes fin-de-siècle, précurseur du « performer » Arthur Cravan et du Cabaret Voltaire ; précurseur de la « pataphysique » de Jarry et même de l'Oulipo de Queneau.
Mais le citoyen Forneret ? Où le situer ? Il est effrayé par la Révolution de 1848 et appelle au maintien de l'ordre avec Cavaignac contre « l'anarchie ». Il se moque du clergé mais vante l'excellence de la religion catholique. Il dépense sans compter la fortune familiale pour publier à compte d'auteur mais licencie son personnel. Cet inventeur de formes, ce maître du poème en prose, à l'égal d'Aloysius Bertrand (son aîné de deux ans, qu'il n'a jamais rencontré), cet écrivain courageux est aussi un rentier, fils de propriétaire terrien, qui ne renie rien de sa caste, même s'il préfère un peu la république à la monarchie. C'est un bourgeois conformiste.Mais l'histoire de l'art, à juste titre, retiendra pour longtemps l'inventeur de formes et son humour noir, sans méconnaître la dualité profonde de L'Homme noir blanc de visage.

Charles Monselet, qui ne fut pas seulement un critique de haut vol, mais une sorte de lecteur borgésien avant la lettre, écrivit sous la Restauration : « La France n'a jamais manqué d'écrivains humoristes, mais ils y sont moins appréciés que partout ailleurs ». C'est peut-être l'un des motifs du long purgatoire de Forneret, mais la part faite à l'humour noir dans l'art contemporain, après l'hommage surréaliste, lui ouvre une nouvelle carrière posthume. Forneret l'intempestif n'est jamais là où l'on veut le situer. Il fait partie de ces artistes qui sont toujours ailleurs, et cela se manifeste très récemment :
Décembre 2002. Erik Bullot rend hommage à Forneret au Centre d'Art Contemporain d'Ivry.
Septembre2005. Une performance pour voix, guitare et computer est présentée au « Unpop Festival » de Montréal, sur le poème de Forneret Un pauvre honteux.
Novembre 2006. En Grande Bretagne, le Strange Atraktor Journal, qui « déclare la guerre à la médiocrité et souhaite aux fantassins de la bêtise d'attraper la vérole », rend hommage au « poète maudit » Forneret.
C'est ainsi qu'entre scène, cimaises et littérature, Xavier Forneret continue parmi nous son bonhomme de chemin, fantôme errant de la jeunesse révoltée.


(1) Le geste qui sauve, in : F. Dominique, J.M. Rabaté, D. Legrand, Ulysse fin de siècle – Vers et proses, 1987-2005. Editions Virgile.
 
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