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Balance de la nature
Marie Le Masson Le Golft [see all titles]
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Préface, par Marc Décimo (p. 11-32)

Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft fut la femme qui notait la nature. Après avoir pris soin de se choisir des critères selon les items qu’elle examine, par exemple la forme, la couleur, l’instinct pour les quadrupèdes ; la forme, la couleur, la saveur, l’odeur pour les fruits ; la saveur, la couleur, la forme pour les poissons ; la forme, la couleur, l’odeur pour les fleurs, elle attribue pour chacune des rubriques une note allant de 0 à 20. Ainsi de suite elle pèse des oiseaux, des crustacés, des mollusques, des coquillages, des arbres, des insectes selon leurs caractéristiques principales. En tout, 997 articles. 112 quadrupèdes, 188 oiseaux, 147 poissons, 31 crustacés, 20 mollusques, 100 coquillages, 181 insectes, 76 arbres, 104 fleurs, 90 fruits, 11 pierres précieuses et 7 métaux sont ainsi estimés.
En 1784, Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft en fait un tout petit livre, au texte compact, sans marges, sans blancs, sans parure : La Balance de la nature. Native du Havre, d’une culture étendue et d’une grande curiosité, elle évalue les articles exotiques que les marins lui présentent à leur passage. « Le Havre est un port de grand commerce, décrit-elle en juillet 1784 ; ses vaisseaux et ceux qui y abordent fréquentent toutes les parties du monde, d’où ils nous rapportent des animaux de tous genres […] j’ai balancé dans les pêcheries ceux des poissons qui fréquentent nos rivages... J’ai de plus consulté les pêcheurs et les navigateurs sur ce qu’ils ont vu… Si je l’avais fait uniquement sur le rapport de mes sens, cette balance eût été arbitraire, mais non je me suis formée des principes… s’ils sont faux les conséquences sont inutiles, si au contraire ils émanent de la connaissance des choses, ils sont raisonnés, ils peuvent former une base solide et alors les conséquences suivent immédiatement. »
La méthode se veut délibérément empirique. Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft collectionne les articles ; elle les classe par espèce ; elle définit ses critères de jugement et, enfin, elle attribue une note. Cependant, elle ne hiérarchise pas les éléments. Elle ne se livre pas aux calculs qui consisteraient pour chaque espèce à savoir quel item a de tous la forme la plus accomplie, la couleur la plus chatoyante, l’instinct le plus développé, l’odeur ou la saveur la plus subtile. Dans son catalogue, chaque élément concourt à la belle totalité du grand œuvre du grand Architecte. Elle ne précise pas davantage quel est le plus (ou le moins) réussi des quadrupèdes, des oiseaux, des poissons, des crustacés, des mollusques, des coquillages, des insectes, des arbres, des fleurs, des fruits, des pierres précieuses et des métaux, parce que tout dans la Nature concourt à l’Harmonie. Il en faut pour tous les goûts. Les poissons, par exemple, entrent en proportion dans l’ensemble de l’édifice comme les colonnes antiques dans l’économie du temple. Et le crapaud exprime la beauté d’un autre genre : le pittoresque. Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft ne tient pas les comptes. Don Juan non plus. Il revient au lecteur de faire ce travail de moyenne, s’il le souhaite. Sganarelle tient ce rôle.
Par exemple, dans le rang des quadrupèdes, le cheval obtient 16 de moyenne générale. Il totalise 48 points. Il arrive premier. Le dogue compte 39 points. L’unau a 6, la souris 7 (ça ne s’invente pas). Le paresseux et le rat 8. L’écureuil, la gazelle, le lynx et la mangouste atteignent la moyenne.
Pour ce qui est de la couleur des quadrupèdes, il est à remarquer que Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft n’aime pas le gris. Le rat, la souris ont 3 tout comme l’éléphant, la marmotte, la musaraigne et le mulot. L’ocelot mâle se voit attribuer 20 et le léopard 16. Pour ce qui est de l’instinct, le paresseux, le cochon, le cochon d’Inde itou, la girafe et le rhinocéros ont 1, tandis que le chien de berger et l’éléphant ont 20.
Au royaume des poissons, la sardine l’emporte. Sa couleur est particulièrement appréciée. Le flétan et la sole ne présentent d’autre intérêt que d’être les derniers. La saveur de la truite saumonée dépasse celle de l’esturgeon et du surmulet. Quant au saumon, à l’ablette, au colin et à l’hirondelle de mer, on les remarque pour leur forme certainement plus charmante que celle du Saint-Pierre et de la torpille. De tous les animaux marins, la baleine est la plus défavorisée de la Nature.
Le nautile cannelé papiracé, noté 20, retient par sa forme ainsi que, a contrario, l’huître enclume, notée 6. Par sa couleur, la moule bleue d’Alger obtient 20 et l’huître enclume 3 : c’est lui assurer parmi cent coquillages la plus mauvaise appréciation. Le nautile, la porcelaine Peau de Tigre et la moule bleue d’Alger sont considérés comme les plus ornementaux.
Les insectes sont bien représentés : 181 sont épinglés. La cochenille kermès, le trips à pointe opposent leur forme singulière à celle du papillon à queue de fenouil, qui obtient 18. La couleur de l’abeille cardeuse et celle du charançon brun du bled obtiennent 3, tandis que le chrysèle à galons, la chenille mineuse et le ver luisant femelle plafonnent à 20. Pour leur industrie, il faut remarquer les mouches dorées, divers scarabées et volucelle à ventre blanc et s’élever jusqu’à l’abeille des ruches. Le papillon Grand Paon les domine tous avec 14,66 de moyenne générale.
C’est connaître mieux Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft que de la suivre ainsi dans son cabinet de curiosités parmi les quadrupèdes, les insectes, les arbres, les fruits et les fleurs. Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft est très honnête dans son jugement. Elle s’efface lorsqu’elle ne connaît pas et, lorsqu’elle n’a pas pu éprouver d’une manière ou d’une autre ce qu’elle doit estimer, elle ne se prononce pas. L’observation est sa méthode et, à défaut, la lecture vient suppléer à l’immédiateté du témoignage. Les études qu’elle entreprend par ailleurs sur les moules, les hirondelles et l’ébullition du lait (ci-jointes en fin de cet ouvrage) confirment ce trait. L’entreprise de Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft est encyclopédique et, si elle n’inclut pas les hommes dans sa description générale, c’est qu’il en va de son exigence scientifique : « Quelle balance plus intéressante que celle des variétés du genre humain ? et quoi de plus naturel que de placer l’homme à la tête d’un ouvrage qui embrasse les principaux objets… J’aurais pu considérer l’homme sous ses quatre rapports, beauté, bonté, esprit, savoir, mais… il est des considérations si délicates… comment balancer des nations à peines connues ? »
Comme le poète aime le saule au feuillage éploré planté au cimetière, Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft cède pour les cèdres. Elle se pâme pour les palmiers. Mais plus encore, le chêne est la deuxième chose au monde qu’elle préfère parmi les créatures de la Nature (il est vrai que dans ses Tableaux n’entrent pas les hommes). Est par-dessus tous remarquable pour sa forme, sa couleur et l’utilité de son bois, le chêne. Il obtient 19,75 de moyenne générale. Le cèdre n’est pas bien loin : il totalise 17,5.
Au classement général, Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft honore le lys qui, quelles que soient les qualités en lice, obtient partout 20. Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft était-elle royaliste qu’elle n’eût pas défendu mieux la forme, la couleur et l’odeur du lys. Lorsqu’elle examine les arbres, force est de constater que, face à un chêne, un cèdre ou même un sapin, le néflier, le coudrier ou le lierre en arbre font piètre figure. Qui plus est, remarque-t-elle, ils sont relativement peu rentables. Le figuier ne fait lui que des figues et le cognassier que des coings. Mais Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft ne s’est pas donnée d’en apprécier là les fruits, puisque les fruits bénéficient d’une rubrique à part entière. L’odeur du lys, de la rose et de la violette la charment de même qu’elle est sensible à la forme et à la saveur de l’ananas, à la couleur de la pêche et à l’odeur des framboises. Elle déteste les pastèques et n’aime guère les patates, les calebasses et les citrouilles. Rien n’égale pour elle l’odeur du citron et la saveur de la prune reine-claude ; elle trouve infâme la noisette, la noix et la noix d’acajou. Comme la plupart des femmes enfin, elle est mystérieusement attirée par les diamants.
Pour récapitulation – avec 20 de moyenne générale –, le lys est en tête. Il devance le chêne d’un quart de point. Viennent ensuite la rose (19), le cèdre (17,5), le melon (16,75), l’éperonnier (16,5), la sardine (16,33) et ainsi de suite. À n’en pas douter, avec de tels critères, le monde végétal lui paraît plus accompli que le règne animal. Au plus bas de l’échelle figure un quadrupède, l’unau (2) et l’informe, un mollusque qui porte un nom qui le prédestine.

Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft naît au Havre le 25 octobre 1749. Son instruction est habilement dirigée par un abbé alors célèbre, du nom de Diquemare. C’est lui qui, dit-on, l’initie aux grands mystères de la Science. C’est lui qui la fait savante. C’est lui qui la fait naturaliste. Né lui aussi au Havre (1733-1789), l’abbé Jacques-François Diquemare est un ancien ami de son père (1). Hydrographe, astronome et surtout naturaliste, il se voue de façon toute spéciale à l’étude des animaux marins qu’il cherche, pêche et décrit avec une exactitude et une netteté si remarquables que sa réputation devient presque européenne, grâce surtout à ses découvertes sur les anémones de mer et sur les deux fonds de la mer. Il fournit le résultat de ses observations au Journal de Physique sous la forme de soixante-dix Mémoires dont plusieurs sont même traduits en anglais. Il publie : Idée générale de l’astronomie, 1760 ; Description du Cosmoplane, 1769 ; La connaissance de l’astronomie rendue aisée et mise à la portée de tout le monde, 1771 ; etc. N. N. Oursel, la seule et unique biographe de Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft, dit de sa biographiée qu’elle est « une vieille fille savante » et que sa vie n’offre pas le moindre épisode sensationnel, ni la moindre surprise (2). Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft mène une vie bourgeoise, tout unie ; la vie d’une travailleuse d’un labeur incessant dont tous les travaux dorment aujourd’hui sous la poussière. Elle appartient, dit-elle, à cette phalange de petits dans lesquels doit être honoré ou le progrès réalisé ou l’effort accompli ou le sceau d’une époque. On peut très bien aujourd’hui ne pas lire Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft. On peut même l’ignorer sauf si, assure-t-elle, on est Normand et, qui plus est, du Havre, ce qui était le cas de Raymond Queneau. Il possédait donc un exemplaire de la Balance de la nature dans sa bibliothèque (3).
Marie Le Masson Le Golft a rédigé sur le Havre une monographie de 1450 à 1778 dans laquelle se trouve une liste des curés du Havre depuis 1508, suivie d’un Journal qui va du 8 février 1778 au 15 octobre 1790 sur les petits faits qui se sont déroulés dans sa ville natale. La rédaction s’arrête lorsqu’elle part à Paris puis à Rouen en 1797. Elle y enseigne la géographie et le dessin. Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft est successivement associée à diverses sociétés, au Cercle des Philadelphes au Cap, aux Académies de Saint-Pétersbourg, d’Arras, de Lyon, de Madrid, à la Société Basque et à la Société de Bilbao. Elle vit plutôt pauvre et elle meurt le 3 janvier 1826 à Rouen (ce que relate le Journal de Rouen du 10 janvier 1826), ayant pris soin de léguer à la ville sa bibliothèque.

Depuis le collège des Jésuites au moins et les écrits d’Ignace de Loyola et de ses disciples, dans le Ratio Studiorum (1599) par exemple, la note est traditionnellement pensée comme le principe pédagogique censé stimuler l’émulation des élèves entre eux (4). À cette école de la mesure, Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft a appris à regarder, à classer et à hiérarchiser les éléments de la Nature dans un souci constant d’évaluation esthétique. Dans la Balance de la nature, la note est le résultat d’un effort. Elle exige d’avoir développé des capacités intellectuelles et artistiques ; elle certifie surtout de la constance de la recherche esthétique. La sensation est transmuée en perception : l’existence du monde ne peut se justifier que comme un vaste phénomène esthétique. À chaque objet qui tombe sous l’expérience sensible correspond une note. Cette note confirme la perception de la diversité. Elle confirme la prise en considération de chacun des éléments, pris dans le grand tout de l’Harmonie universelle et qu’une vision panoramique du monde embrasse. Le savoir esthétique est découpé en éléments simples – deux, trois ou quatre critères au plus. Armé de ces critères, le spectateur peut attribuer des valeurs à chaque élément. Ici comme ailleurs, de tels barèmes dessinent des courbes de Gauss, où se rangent quelques « bons » éléments, beaucoup de « moyens » et quelques « mauvais ». La docimologie montrerait que cette courbe est en cloche.
La question cruciale que pose l’utilisation d’une telle échelle chiffrée est de définir qui fixe l’évaluation. Résulte-t-elle de l’appréciation générale ? De la tendance du goût de l’époque ? Ou bien est-elle le bricolage de Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft ? La tentative de Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft est-elle le fait de la subjectivité et une invitation à en faire autant ou bien vise-t-elle à fixer une norme ? S’agit-il par cet acte existentiel d’exprimer et d’affirmer son individualité ou bien la note est-elle un étalon convenu à prétention universelle ? Est-elle immuable, comme le suggérerait une autre échelle, celle des êtres ? Ou bien change-t-elle avec le temps ? Le relatif s’oppose-t-il à l’absolu ?
Si elle avait été méditerranéenne, Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft aurait probablement ajouté à ses critères celui, concernant les arbres, de la qualité de l’ombre. La fraîcheur du mûrier n’a en effet pas la qualité de fraîcheur du noyer, du platane, de l’olivier, du figuier ou de l’eucalyptus. C’est dire que le choix même de critères fixe une modalité par laquelle s’apprécie le fait d’être au monde. Le sort de l’individualité et le mouvement du goût risquent donc bien d’être liés aux connaissances du temps, à l’élaboration d’une certaine conception sociale du goût, à des contingences spatio-temporelles et, sans doute aussi, pourquoi pas, à des déterminations affectives. Chacun a-t-il (ou pas) la possibilité de modifier à son gré les critères ? La question serait de se demander si seraient obtenues autant de notes différentes que d’opinions ou bien si l’individu ne prend finalement, mises à part quelques variantes, que la mesure du goût ambiant et régnant. Ainsi, les intuitions esthétiques de Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft doivent-elles être regardées comme une science exacte et même une science achevée, comme la science de la connaissance ? Ou bien, y a-t-il une antinomie entre deux conceptions, celle de la science et celle du simple point de vue ? Entre la théorie de la connaissance (la perception) et la sensation ?
Tout jugement présente sans doute un caractère d’impersonnalité et d’universalité mais entre aussi dans tout jugement une part de désir. Sans doute ces deux tendances sont-elles inséparables et il n’est pas de sensation sans quelque mélange de connaissance, non plus qu’il y a de perception absolument pure de toute émotion et de tout désir. Chaque article de la Nature, Nature conçue comme une œuvre toute faite, serait là pour faire son effet. Mais qui du créateur ou de Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft privilégie l’effet visuel (forme, couleur) sans, toutefois, ne pas négliger l’effet olfactif et gustatif et, parfois, l’utilité ? Plus que de la chose elle-même, c’est d’elle dont Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft rend compte comme être historique, comme être social et comme être affectif. On est tenté de citer la célèbre formule attribuée à Ferdinand de Saussure : « Bien loin que l’objet précède le point de vue, on dirait que c’est le point de vue qui crée l’objet. » (5)

L’attitude de Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft est purement esthétique. Celle de Marcel Duchamp ne l’est pour ainsi dire pas. L’indifférence est un degré nouveau, inventé sur le spectre de l’interprétation esthétique, un par-delà beau et laid, que vient illustrer dans un musée la présence d’un porte-bouteilles ou d’un urinoir. Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft se serait-elle promenée dans les pages d’un catalogue, celui par exemple des Manufactures de Saint-Étienne ou dans les rayons d’un grand magasin comme le B.H.V. (le Bazar de l’Hôtel de Ville), elle eût apprécié ces objets d’industrie selon des principes esthétiques, selon leurs qualités (leur stylisme, leur utilité, leur prix). Parmi ces objets, Duchamp imagine d’isoler celui qui, ni beau ni laid mais banal, laisse dans l’indifférence esthétique ses regardeurs. Il en suspend l’utilité. Ainsi l’objet se présente-t-il concrètement dans l’évidence et donne-t-il alors à méditer sur les critères qui soutiennent le sentiment de qualité même. Pourquoi ne pas proposer de classer les peignes par le nombre de leurs dents ?
L’étude des phénomènes naturels renvoie pour Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft à la Création. Dieu est son champion. Sa posture est celle de la science. De la vision panoramique des articles de ce monde à la connaissance monadologique de chacun d’entre eux selon des critères préétablis, elle a par cette science l’impression de pénétrer dans la peinture spirituelle de l’Univers. L’esthétique s’insinue dans tout acte de connaissance. L’état spectaculaire (mais aussi olfactif et gustatif) est mêlé à l’esthétique et à l’idée d’une transcendance sous sa forme élémentaire de perception puis sous les formes de la curiosité, depuis les plus vulgaires jusqu’aux plus nobles. Si les items de la Nature mettent en jeu l’acte élémentaire de la pensée, la perception – et cela chez n’importe quel sujet –, cet état ne prend pourtant tout son développement et sa réalisation plénière qu’en quelques esprits qui mettent leur joie suprême dans l’acte contemplatif. Tels objets de la Nature et tels objets d’industrie n’existent à peu près pas pour la plupart des gens, comme n’existent du reste à peu près pas la Madone de Raphaël, le Don Juan de Mozart, l’Hamlet de Shakespeare et le Faust de Goethe (6). L’originalité de cette optique montre que toute activité, en tant que fait de pensée, se récupère dans la contemplation en faisant apparaître des aspects nouveaux et plus précis du phénomène : en ce sens cette optique est la description de l’intelligence humaine en tant que générateur de l’illusion cosmique et elle est aussi une description de cette illusion même. Cette optique (celle que se constitue le regardeur) présente l’image d’un monde qui se contemple lui-même jouissant de sa propre beauté par une sorte de narcissisme. L’attitude contemplative comme plaisir de comprendre est profondément narcissique. L’intellect est à lui-même sa propre fin ; il ne poursuit d’autre but que la pure satisfaction logique et esthétique. Devant l’exotisme de l’objet (celui de la Nature ou celui produit d’Industrie), devant l’énigme qu’il pose, l’aptitude à mesurer le réel ou la tentative de l’apprivoiser, de le pacifier par quelque moyen intellectuel que ce soit (la perception plutôt que la sensation), signe que la contemplation est une des formes ultimes de l’instinct de vie. Elle procure la joie tout intellectuelle d’être.
Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft emprunte ce modèle. Dans sa préface, elle avoue l’influence de Roger de Piles : « En jetant les yeux sur quelques livres j’aperçus une table où les talents des plus grands peintres sont appréciés, cela me fit naître l’idée d’un tableau où le mérite de chacun des principaux objets que la nature nous présente serait balancé et cette idée me devint d’autant plus chère qu’elle pouvait en quelque sorte me procurer comme le pendant d’un autre tableau que j’avais esquissé depuis longtemps. » Peintre, graveur, diplomate et écrivain d’art, membre de l’Académie de peinture, Roger de Piles (1635-1709) publie en 1708 une Balance des peintres en appendice de son Cours de peinture par principes (7).
Étant donné un nombre d’artistes – cinquante-sept classés alphabétiquement de Albane à Federigo Zuccaro –, Roger de Piles classe leurs qualités sous quatre séries principales (composition ; dessin ; coloris ; expression) et il attribue à chacune de ces qualités une note. Qu’on additionne et le total donne la valeur de l’artiste. Il ressort que, sur fonds de querelle entre les rubénistes (les partisans de la couleur) et les poussinistes (les partisans du dessin), Roger de Piles gâte les coloristes et les Français. À la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècle, cette sensibilité répond aux appréciations du public et de la mode ; il rate les peintres de la Renaissance. L’anecdote laisse entrevoir combien tout fait s’inscrit dans une histoire du goût : de tels avis risquent en effet d’être tous les vingt ans caducs (8). Avec 65 points, Rubens arrive premier. Raphaël obtient 55 points. Corrège 53. Rembrandt 50 (son dessin laisse à désirer). À cause d’une mauvaise prestation en couleur, Léonard totalise 49 points, ex aequo avec Lesueur. Otto Venius compte 47 points. Dürer 36 (10 en dessin et en couleur et 8 en composition et expression). Perugin 30. Giovanni Bellini 24. Si Roger de Piles n’attribue jamais ni 20 ni 19, la raison est simple : aucune œuvre humaine ne saurait atteindre la perfection. En revanche, Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft peut s’enthousiasmer plus volontiers. La Nature n’est-elle pas l’œuvre de Dieu ? Paraît surtout divin le lys.
Roger de Piles imagine bien qu’il sera discuté et qu’il a produit là une fantaisie. Il est en conséquence prudent : « J’ai fait cet essai pour me divertir plutôt que pour attirer les autres dans mon sentiment. Les jugements sont trop différents sur cette matière pour croire qu’on ait tout seul raison. Tout ce que je demande en ceci, c’est qu’on me donne la liberté d’exposer ce que je pense, comme je la laisse aux autres de conserver l’idée qu’ils pourraient avoir toute différente de la mienne. [...] Je n’ai pas assez bonne opinion de mes sentiments pour n’être pas persuadé qu’ils ne soient pas sévèrement critiqués (9). » Traduit en anglais en 1743 (The Principles of Paintings), le livre de Roger de Piles exerce cependant une influence assez considérable et son système de balance est souvent adopté. Par Jonathan Richardson dans Essay on the Theory of Paintings (1715-1725), puis dans Essay on the whole Art of Criticism as it relates to Painting (1719). Richardson élargit même la palette des critères, y ajoutant les notes « Grace and Greatness », « Invention », « Expression », « Composition », « Colouring » et « Handling ». L’abbé Du Bos, dans ses Réflexions critiques sur la poésie et la peinture (1733), subit l’influence et critique sévèrement ce système d’interprétation. La vogue des Balances se fait sentir pour les poètes qui, eux aussi, sont « balancés » par Mark Akenside (10) notamment puis, en 1769, par une publication périodique de Londres, The Town and the Country Magazine (p. 487), cette référence est du reste connue de Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft. En 1752, est publié le Crito or a Dialogue on Beauty de Joseph Spence, sous le pseudonyme de Sir Harry Beaumont ; puis vient la critique de cet ouvrage par Allan Ramsay, Dialogue on Taste, publiée en 1755 dans The Investigator n° 322. Certaines allusions de Laurence Sterne dans Tristram Shandy (1759) confirment que l’ouvrage de Roger de Piles connut son heure de gloire. La Balance de la nature de Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft s’inscrit donc bien dans cette sensibilité. C’est le Mercure de France du 6 novembre 1784 (p. 31) qui se charge du compte rendu du livre : « La Balance de la nature trouvera même des partisans parmi ces êtres privilégiés pour qui la nature n’a rien de caché ; en concourant à l’avancement des sciences on acquiert des droits à la reconnaissance de ceux qui les cultivent avec plus de succès. Tel est l’ouvrage de Mlle Le Masson Le Golft. La Balance de la nature, au premier coup d’œil, n’a l’air que d’un amusement ; il cache sous cet extérieur modeste beaucoup d’intérêt ; … il soustrait à nos yeux le dédale effrayant du système, jusqu’au moment où, pénétrées de ses beautés, nos idées s’agrandissent, notre âme s’élève… Chacun a sa manière de voir et de juger ; les productions de la nature n’ont point une égale beauté, mais chacune a sa beauté particulière ; la culture, le climat jettent entre elles des différences considérables, tout est prévu… L’auteur réfléchissant à l’influence de la lumière sur les couleurs… en fait la plus heureuse application… Une couleur peut être aperçue, dit l’auteur ou telle est éclairée du soleil ou dans une demi-teinte, ou même dans une ombre légère ; elle peut encore recevoir des altérations ou un nouveau degré d’intensité par la réflexion des corps voisins… Les couleurs reçoivent encore un degré de beauté différent à raison de l’état actuel des surfaces plus ou moins lisses… (11) »
Dans cette filiation encore, doit être citée l’Esquisse d’un tableau du genre humain. Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft, qui avait connaissance du Tableau méthodique des minéraux suivant leur différente nature et avec des caractères distinctifs apparents ou faciles à reconnaître (1784-1801) de Louis Jean-Marie Daubenton, réalise ainsi vers 1780 une sorte de « balance des nations (12) ». Gravé par Maurice Moithey (1752-1810), ingénieur, professeur de mathématique et géographe, ce travail se présente telle une mappemonde. Par des signes conventionnels, les traits caractéristiques de tous les peuples connus sont soumis. L’exacte description de la planche montre les deux hémisphères. En tête, est inscrit le commentaire suivant : Esquisse d’un tableau du genre humain où l’on aperçoit d’un seul coup d’œil les religions et les mœurs des différents peuples, les climats sous lesquels ils habitent et les principales variétés de forme et de couleur de chacun d’eux. En bas, à droite et à gauche, la liste des signes conventionnels : Religion. Mœurs. Couleurs. Formes. Civilisation, etc. Puis une instruction dans laquelle l’auteur dévoile son plan, son but, justifie les raisons qui l’ont guidé. Il y a des détails, précise-t-elle, que l’on ne doit pas exiger, notamment « pour des peuples à peine connus puisque plusieurs de nos meilleurs livres, qui d’ailleurs ne s’accordent guère, n’en dévoilent pas davantage qu’on n’en trouve ici ». « On dit des choses assez singulières quelquefois même contradictoires sur les nègres blancs et les nègres pies… tout ceci est trop accidentel ou trop incertain pour trouver place dans une esquisse… Quant aux mœurs, il paraît qu’on a souvent jugé d’un peuple par quelqu’individu. Il y a des exceptions, des mélanges de religions, de mœurs, de couleurs, etc., occasionnés par des migrations dont un plan général n’est guère susceptible... C’est à peu près au midi de la mer Caspienne et de la mer Noire que le genre humain a pris son origine et s’est renouvelé, l’esprit et le corps semblent au premier coup d’œil tellement dégénérés loin de ce centre commun (excepté les colonies européennes) qu’on en tirerait des conséquences affligeantes si on ne savait d’ailleurs qu’une partie des nations, que nous nommons sauvages, ne le sont guère que par la comparaison que nous faisons des idées que nous avons adoptées et de nos usages avec les leurs car, tous ou presque tous, reconnaissent un Être suprême qui a créé toutes choses, croient l’immortalité de l’âme, distinguent le bien et le mal, forment des sociétés, ont d’eux-mêmes des idées avantageuses, s’estiment plus que les autres, ont des arts, une intelligence, un discernement qui feraient souvent honneur à l’homme civilisé.
Ceux qui paraissent avoir le moins dégénéré de la forme et de la couleur primitive en général et à quelques exceptions près, sont les moins éloignés du lieu où il paraît qu’Adam fut placé : c’est ce que nous nommons l’Arménie… On pourrait croire qu’il manque ici une religion, la judaïque ; mais le peuple qui la retient en apparence, étant un phénomène entre tous les autres, errant, partout étranger, sans autel, sans sacrifices, sans chef, il n’a pu entrer dans mon plan général ; on sait qu’il y en a beaucoup en Asie et en Afrique, moins en Europe, peu ou point en Amérique… »
Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft a dessiné en haut de gracieuses allégories ; en bas le Paradis terrestre et pour séparer les deux hémisphères les armes du Havre : peut-être, Mademoiselle Marie Le Masson Le Golft était-elle un peu chauvine.

De telles Balances pourraient être généralisées avec profit. Ainsi, Paul Éluard et quelques surréalistes envisagent par exemple de soumettre la Femme dans les différentes parties du corps et ses principales qualités et défauts au jeu de la notation scolaire (13). En attribuant des notes allant de – 20 à + 20, Breton, Péret, Simone, Desnos, Morise et Éluard doivent chacun leur tour estimer les seins, les cheveux, la bouche, les yeux, les dents, les jambes, le ventre, les bras, les poils, la langue, le sexe, les fesses, les mains, les oreilles, les pieds, la nuque, le cou, la saignée (raturé !), les hanches, la marche, le sommeil, le déshabillage, la pudeur, le rire, le regard, le nez, la propreté, la saleté (biffé), la politesse, la vulgarité, la méchanceté, la bonté, la perversité, la vérité (rayé), la vigueur, l’odeur (20 à l’unanimité), le parfum, le prénom, le silence en faisant l’amour, l’initiative (20, 19, rien, 20, 17, 20), la jeunesse-vieillesse, la tendresse, la jalousie (– 20, – 20, – 20, – 20, – 18, – 20), la liberté d’esprit, la grande élégance, l’étrangeté. Pour les seins, Breton note 16, Péret 16, Simone 18, Desnos 13, Morise 17, Éluard 20).
On pourrait voir avec joie se publier là une Balance de l’Amitié, ici une Balance de l’Amour et toutes sortes d’autres Balances à toutes fins utiles. Du reste je ne suis pas certain qu’elles n’existent pas plus ou moins dans chaque conscience, dissimulées parfois sous forme d’intuitions…


1. Jean Le Masson, né à Dieppe, était capitaine de navires ; il périt vraisemblablement en mer. La mère de Marie, fille d’un négociant, se nommait Anne Le Golft. Marie réunit plus tard les deux noms pour former sa signature.
2. N. N. Oursel, Une Havraise oubliée Marie Le Masson Le Golft 1749-1826, Évreux, imprimerie de l’Eure, 1908.
3. G. Oberlé, Fous à lier lire, Fous à relier relire, catalogue n° 18, Manoir de Pron, 1985.
4. C’est en 1890 que la France adopte une graduation de 0 à 20. L’école républicaine, qui s’oppose à l’enseignement des Jésuites, en récupère néanmoins les technologies. La note apprécie le travail de l’élève et sa qualité.
5. Ferdinand de Saussure, [1916], Cours de linguistique générale, Payot, Paris, 1982, p. 23.
6. Ces idées sont développées par Schopenhauer dans Parerga. Philosophies et philosophes, traduction Dietrich, F. Alcan, 1907, p. 121 et suivantes.
7. Chez J. Estienne, Paris, 1708, In-12. J’utilise la réédition parue chez Jacqueline Chambon en 1990 (p. 489-498), à l’initiative de Thomas Puttfarken. Celui-ci a fait paraître en 1985 une thèse intitulée Roger de Piles’s Theory of Art, Yale University Press, New Haven, Londres.
8. Clément de Ris, Gazette des Beaux-Arts, t. 25, janvier-juin 1882, p. 569.
9. Roger de Piles, p. 218.
10. Sa « Balance des Poètes » trouve place dans Robert Dodsley, Museum II n° 19, le 11 décembre 1746.
11. Des articles similaires parurent dans d’autres périodiques dont les Affiches annonces ou Journal général de France le 28 août 1784.
12. Collaborateur de Buffon, Daubenton (1716-1800) est professeur d’histoire naturelle au Collège de France.
13. André Breton, 42 rue Fontaine, Manuscrits, Calmels Cohen, catalogue de la vente n° 2142, 11-12 avril 2003, p. 114-115 (une page in folio à l’encre bleue « la Femme »).
 
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