les presses du réel

Semaines n° 04

extrait
Gwénola Ménou - Editorial

Particulièrement, les œuvres de Harald Klingelhöller et de Toni Grand touchent, chacune à leur manière, à la structure du langage. L'œuvre de Harald Klingelhöller intègre le processus de l'énonciation, du dit qui constitue le matériau même de l'œuvre et nous met à l'évidence devant la plénitude du vide. La lecture de chaque lettre est rendue difficile par sa matérialité, et renvoie au cœur de la complexité du langage lui-même. L'œuvre de Harald Klingelhôller creuse l'écart entre les mots et les choses. Lexpression et le concept se mesurent sur l'échelle de l'œuvre : masses de lettres et tourbillons de phrases rappellent le poids et la fragilité des signes. Le non-dit rejoint le dit sur le plan de la pertinence. Il préserve le potentiel du langage et retient sa déception. L'énoncé doit s'entourer de multiples précautions qui néanmoins ne parviendront pas à lui restituer la limpidité du non-dit. Les enchevêtrements et les enlacements des lettres de Harald Klingelhöller ne disent pas la complexité du langage, ils sont cette complexité.

Rien n'est commun entre l'œuvre de Harald Klingelhôller et celle de Toni Grand, ce qui n'est pas pour nous déplaire. Leur juxtaposition ici ne peut les réunir. Elle participe seulement à estimer plus encore leurs valeurs respectives, et peut-être établit leur éventuelle relativité. Car, si l'œuvre de Harald Klingelhöller nous met devant les écarts du langage, celle de Toni Grand nous met plutôt devant un détachement du langage. Tout ici semble être parvenu à imprégner le sens au point de ne plus rien nécessiter de l'énonciation. L'œuvre de Toni Grand semble contenir en elle tout le potentiel du langage, sans jamais aller se perdre dans son expression. L'œuvre est là, comme un concentré de sens dans la matière, retenant toute velléité de dire, et forte de ce renoncement. Dans l'œuvre de Toni Grand, le sens se détache de son expression, comme si le langage abandonnait toute structure hiérarchique et linéaire, comme si l'énoncé rejoignait le sens sans jamais s'en être détaché. Ces œuvres travailleraient-elles à l'entropie du langage? Leur force est-elle celle d'une dé-hiérarchisation du langage, d'une ruine du démonstratif ? Souhaitons que Semaines fasse également preuve de suffisamment de renoncement pour les laisser trouver leur expression propre, ou seulement une place.


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