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les presses du réel

8 poèmes

extrait
Préface : Il entend tout (p. 5)

Huysman entend tout, voit tout, se souvient de tout.
Et il est au bord de –. Et il invente un mystère laïque, en huit séquences, épouvantable labyrinthe où il ne peut s'apaiser, épopée carnavalesque où il est sujet à des pressentiments, des visions, des sensations étouffantes, des accès d'hilarité. Huysman rit et pleure et il est hanté.

S'il est concerné par les barbaries et les scandales divers, il rêve d'assemblages, de déclarations d'amour et de possibles étreintes. S'il rêve de prairies paisibles, il traverse des « chemins souillés », dits aussi « chemins des petits meurtres ». Qu'en est-il donc de la fraternité ? Où en est la communauté des hommes ? Elle est mise à mal, il en est bouleversé.

Huysman assimile la catastrophe, et de cet événement il fait un hymne, rend ces choses qui nous entourent, saisissables, bouleversantes, inoubliables, et délivrées du coup provisoirement par la force de l'écrit, du poème (l'événement de l'écriture ne nous tient-il pas en vie, ne promet-il pas la rédemption ?), il évoque tendrement la liste des amis, des frères, des collaborateurs, des témoins, ceux que l'on fréquente et qui viennent à votre secours.

Conscience éperdue du temps, surprésence au monde, le poète établit un abécédaire de la désolation, et s'il subodore des moyens de consolation, c'est l'ironie qui vient à son secours ; l'ironie comme arme de résistance, force incantatoire ; une façon de ne pas capituler, de s'activer, de crier victoire.

Huysman écrit superbement, de façon charnue, architecturée. Lamentos hachés, oratorios pétaradants, poèmes à plusieurs voix, sa musique est claire, nette et tranchée.

Christophe est avec moi, avec nous, ami fidèle, guerrier solaire. Il nous accompagne.

Philippe Minyana



La Course au désastre (p. 7-28)
53 mesures d'urgences

La prophétie

Des mains tendues des fusils des armes légères transportables terribles qui font mal qui vont faire mal et dont personne ne saura se dépêtrer avant longtemps il faut il faudra du temps de la vermine des massacres encore des villes détruites des peuples gorgés de haine des cimetières de contaminés de morts des charniers il faudra du temps pour recommencer lorsque le meurtre serti la porte de poussière de larme de sperme et de sang et l'entier intérieur d'une incalculable crédulité et l'entier intérieur d'un insondable profit une odeur tenace de toute part suinte morbide et guerrière l'impossibilité de lever le siège : un peuple ensemble voué à la diarrhée l'être fixé dans sa plus belle expression de courage de résistance fraternelle une bataille une main tendue une autre sous le cul même plus seulement des armes chimiques explosives celle intestinale atteignable gratuite facile abordable pour tout le monde irréparable parce qu'il n'y a pas d'autre issue dans le bordel Comme le dévouement l'humanité a le rêve planté dans le désastre c'est de la chance elle est multiple comme lui batailler d'un coup rejetée la tête s'attend au pire des mains tendues des armes légères des tableaux enfin de perte à perte de vue des tableaux de merdes de déchirements sanglants de batailles resplendissantes avec au fond l'image de médicaments amoncelés et périmés de bouffe empilée devenue avariée et profitable aux bestioles en tout genre sur pattes grouillantes proches et prêtes à crever pour un lardon de fortune des tableaux de silence où l'être près du morcellement se cabre muet rampe disproportionné la main toujours tendue les veines bouillonnantes pétées éclatées au fragment de lui volé pris broyé des tableaux de chasse des tableaux de cours des tableaux plus misérables à première vue où nous aurons une place sublime primordiale un tableau de tout ce que tu trouveras pour tromper et cingler le regard de celui qui croit voir dans l'ultime respiration.

1
D'un coup rejetée la tête s'attend au pire
Crispations multiples des organes divers et variés
ne pas flancher
tenir résister
mais d'un coup d'aplomb fixe l'image reprend son sens si
dérisoire soit-il se replace dans le cadre tous les cadres où et
comme elle fut depuis longtemps placée
à perte perspectives et les cadres de merde
ça crève partout tout près très près
et toujours pas de quoi s'affoler
pas de quoi s'alarmer
longtemps laisser faire
couler
depuis si peu de jours remuer ciel et terre et ne plus les
trouver
prostrés
dans la fureur fixe la parole
peu de vue
quelques visions de tableaux exécutés cernés à même le sol
de colère de cendres d'hommes de femmes d'enfants
de chair pêle-mêle pas de quoi s'affoler

2
Traqué encore civilisé
si tuer était à l'ordre du jour je tuerai pour de bon
sans me poser de question
dans une grande barbarie où l'homme supplie l'humanité
dans sa capacité de catastrophe
Je serais dedans à l'aise à l'endroit

3
Disparu
jusqu'au dernier souffle
Disparu
dans un fatras insolite d'objets de chairs d'affection et de
machines
et tout va disparaître
Changer l'ordre établi des faits des traces
échapper dans un sursaut de grâce
et de fureur
à la justice des hommes tenter
dans l'urgence la promiscuité et le souvenir
à ne pas trancher
ou hâtivement résoudre quoi que ce soit

4
L'avenir
C'est peut-être ça l'avenir
avoir peur et avoir faim

5
Mon amour
Je voudrais mon amour là devant
je ne saurais pas quoi en faire mais
Il serait venu jusque-là pour moi
bouleversé le reste peu importe
Savoir que rien ne suffirait à la soif
ne trouver en nul endroit la possibilité de s'étancher
Je passe
Sauver ce qui est sauvable
un œil dans un bocal
une dent
La seule chose que j'ai pu offrir je l'ai offerte
c'est moi entièrement
sans aucune fatuité

6
Tout m'échappe des mains
tout se heurte hors
sur le passage blessé
La douleur est supportable pas le heurt
Chute coups bleus geste large voix forte
se tenir à carreau pour rester propre
Je perds l'espace
la vitesse annule le cri la douleur
les retrouvailles
Dépossédé du cri je hurle dans la course

7
La vie
je la sais belle somptueuse
J'ai le privilège de la déguster
elle est partout sur les murs le macadam les lumières
et le flot allégé des hommes
la nuit elle est somptueuse
La voir la perdre
Par chaque pore chaque pli abandonné
je l'aime qu'elle m'aime
elle doit m'aimer

8
La réconciliation
Se taire et respirer profondément
dans la chance du jour tombé
j'attends ce moment-là pour me réconcilier

9
Viens
S'extraire
Viens
La confusion remarquable une sensation d'absolution
pardonner l'acte accepter la peine évincer la terreur
consentir à l'oubli dans l'absence indolente à soi
anéanti
Rejoindre
absorbé dans la chair vibrante d'abandon accepter
le battement de l'organe n'être que lui
liquide
Rejoindre
Reste la tête et le repos décider
la noyade pour ne pas y rester
obligeamment couler
sans lutte compatissante ni conjuration
ni protocole

10
La misère
Je la sais aux creux des mains
pressée coincée
inexpiable à mon regard je l'ai touchée
dans le velours
le voyage et l'amour
dans les entreprises et dans la rue

11
Ne pas s'attarder ou fléchir catastrophé
dans les salles rutilantes de chairs fraîches
prêtes aux pillages au massacre du banquet
Viens t'attabler
dévorer déglutir dégueuler
dans les couloirs miteux les porches
les bars martyre dans l'abandon
dans l'ivresse à même le sol tétant
vautré dedans l'être
et foutre et fin viens
Dans le regard le piétinement
et le meurtre insoluble
Viens

12
Je laisse tout à même le sol
écœuré tapi dans la crasse
sans élan sans amour et sans cri

13
Tout se trame avant de bouger
chaque risque mesuré aucune fantaisie
sourire à tout hasard dire « bonjour »
s'excuser poliment de n'avoir rien à résoudre Mécanique improbable d'obscurités
et d'appétits soudains

14
Mon amour
Si je pouvais davantage je le ferais sans aucune difficulté je ne
sais pas quoi faire alors je ne fais rien c'est tellement simple
que cela semble insurmontable c'est peut-être ça l'amour
chaque instant rendre la vie légère cette vie loin Comment
rejoindre ce qui était sans sursaut sans peur sans disparaître ?

Rejoindre
mourir
d'être

15
Je me suis assis sur un banc sous la flotte fatigué J'ai la vue
large Je sentais dans mon dos toutes les intempéries j'ai eu
froid brièvement tout au long de l'échine un froid violent qui
n'avait rien à voir avec le temps un froid enfoncé précisément
à un endroit d'une vivacité telle perforant d'un seul coup le
dos en deux de bas en haut comme les bestiaux j'étais dans un
bel abattoir avec une vue imprenable sur l'océan
j'étais vivant

16
La désinvolture
J'en fais de la vie
avec de quelconques masses passagères
si peu de temps qu'elle puisse durer j'en fais de la vie
bouleversée
et élégante charnelle
Dedans l'estime j'ai trouvé la colère

17
Et l'argent
Maigrir de la capacité à n'absoudre plus rien
Forts et morts

18
Verrouillé close la bouche
surexposition arbitraire
plus toujours plus
ne plus savoir arrêter
distordre jusqu'à la douleur de l'os
et croire un jour s'y trouver

19
Je regarde mes mains quelquefois longtemps
l'intérieur l'extérieur
l'intérieur Je regarde la sueur
les lignes les coups les tâches
les doigts les vaisseaux près du pouce
les veines et je pleure
ce sont mes mains je pleure
Et voilà mes mains d'enfant qui viennent me labourer le cœur
je vois les menottes des gosses quand ils sont encore gosses
je croise des doigts plus de doigts que de gens figure-toi
invivable ce rythme-là
des doigts d'enfant recroquevillés plissés chauds
les atteindre les toucher sans frissonner
Je suis ému bouleversé
Oui regarder
ses mains et penser
j'ai eu de toutes petites mains chaudes plissées et
recroquevillées
je ne les ai jamais oubliées

20
Je resterai toujours quelqu'un de seul
et dans la vie et dans la maladie et dans la mort
alors je préfère rester dans la vie
je vois des paysages des soulagements
des visages et je me sens moins nu
sans pitié ni à offrir ni à recevoir
C'est mon unique sécurité

21
Je suis beau
J'ai un nez comme une poire une tête de patate des lèvres
comme des cornichons un petit ventre mou comme un
camembert je crois que je suis beau

22
Des sourires carnivores défigurants tout semblant
d'harmonie celle-là l'harmonie on l'a laissée dans les meubles
les tissus les tapis de somptueux intérieurs où la frigidité ou la
fluidité de cernables démences marquent de leurs lignes par
leurs associations de couleurs de matières de pleins de lignes
droites et de déliés les territoires privés
Je parle de ces sourires
cris de gorge tensions
entre ces élégances ces meubles
gorges grâciées
ces murs peu importe
cris sacrés foulant de toutes les démarches imaginables les
chaussées les passages les marbres les tomettes les tapis ce qui
construit et répété canalise les foulées les gestes la démesure
la masse

23
Cette masse si compacte où chaque jour je m'épuise à
rechercher à retrouver le petit défaut secret cette faille
magnifique qui me permettra d'espérer qu'aucune parcelle de
ce qui me constitue n'est encore ni même jamais accomplie
que rien en ce monde ni appartenance ni apparat ne me
suffira à résoudre entièrement ce que je suis

24
Musée
Emmagasiner mitraille marcher crisser
dans le corps Je fais corps
dans l'organe déjeté d'appels crus
Gravir croître recueillir avec voracité
la saloperie conservée que chacun déversait
musée vivant marchant
braillant musée merdique des plaies
de chaque plaie usine à répéter
à dons prise d'assaut

25
Se déchirer dans un trou la langue usée
les dents hargneuses les gencives éclatées
gorgée du meurtre lape j'y suis bête
à dévorer la bête
hurlante dans la viande difforme
de douleurs consenties les organes tressaillants palpitants
c'est moi
un par un
mâcher au rythme
affolé mâcher des circuits
du sang supplicié
J'ai cette folie du rugissement

26
Le carnage
Quêter téter quémander
le don avant de le crever
jusqu'aux déjections les étrons après
dépossédé
l'être du plaisir dans meilleur pire
la possibilité du jouir
sans sécrétion jouir
dans le filet sanguinolent
l'épuiser
vider fissurer sans douleur
évider
hors la peur et le cri étreint vider la vie
Jouir la chair mortellement d'un seul chant
carnation
tuer des mains du sexe et des boyaux
du carnage disparaître
Manger

27
Emu
Projeté en arrière brusquement le vide
n'est plus devant
de l'être ment
d'un seul coup mais derrière
impossible s'agripper
agripper quoi
Œil respiration salive
déglutir la bouche enfin ouverte pas un seul cri
appeler qui ?

28
Griffés emmochés dans l'élan les mains jointes tendues extirpées de la destruction je l'entends sourdre dans chaque particule véhiculée par tout ce qui remue et tout remue tout sur les genoux j'y suis sans coussinet ni vêtement nu à même la rocaille toutes les rugosités les douceurs les abandons
descendre jusqu'à ma cavité dedans le soubassement pénétrer jusqu'à ce que je n'imagine pas que je n'oserais imaginer
estimé hors de moi
est-il nécessaire de prier je suis une prière
dans ce va-et-vient bouleversé baigné gouttes de larme
je lutte je suis encore en désolation
extrémité d'un corps redressé dans sa fornication

29
Les petites fables aguicheuses et égalitaires et universelles de l'homme en harmonie avec lui-même je te les offre comme elles sont pleines de dents ciselées
et d'incompétences de gains d'ego
je les ai rencontrées estimées au jour le jour occupe-t-en

30
Je vais découper de la viande
et effectuer des réserves avant le déluge
Je vais bouffer de la viande
une bonne viande qui en a bouffé d'autres
Et ne plus fréquenter personne

31
Tout s'accélère rien n'est droit
Des sanglots secs dans le rire
long trop longs épuisés
Des rues des rampes des escaliers
des trucs à accrocher concrets
et vite frapper frapper
Cherche Dieu de l'argent ou autre chose cherche sans rien
trouver
Penché

32
A vif
Instant bref où le sang jaillit de la veine entamée
où les creux les pleins et les déliés
se répondent encore sous le tremblement
de moins en moins perceptible des nerfs

33
Succession de tableaux évolutifs dans un ordre précis où tout
serait riche de signes porteurs de sens j'en garde
l'accomplissement dont je suis l'unique rescapé

34
J'en prépare le support
Posé dans un équilibre précaire
rien n'a pu modifier la position destinée
Aucun changement brusque climatique n'aura de prise sur
l'entêtement
ce doit être le fruit d'un très long travail d'une recherche
méticuleuse
inventer chaque jour le nouvel épuisement
pour ne pas s'ennuyer
Patiente voilà l'écrin
Pas d'évolution dans cette course
s'annule tout
Victoire Désastre
l'époque signe cadre
Ni perspective
d'aucune tentation impérieuse d'implorer la gloire ou
l'humilité
Plus je disparais plus j'admire

35
Rare que je sois ravi
je suis ravi

36
La crasse
Sur cette table posée
masse
amalgame dans un lieu se poser
en bloc
la question de l'issue avant
la saleté je l'ai raclée et placée
enduit un coin
Je la garde elle me regarde
je fais partie d'elle elle appelle
purge juge et prend
sa revanche je la fixe
elle est là concentrée toujours fixe toujours face
plus déjetée que moi la crasse m'aime et me regarde
j'ai cru posséder

37
Je regarde devant moi
c'est pas joli
et puis au fond de toi c'est pas mieux
alors je suis au milieu en âge d'une vie
rien d'autre
avec ma gueule ouverte enfin
ne sachant plus
où dans les secondes
mon regard me soutiendra
et ma respiration
si je supporte ça
seul

38
Je regarde par-dessus mon épaule c'est pas joli je perds la
dent ma dentition bien rangée éclatement gencives en état
prêtes n'attendent que le passage goulu de l'aspiration à
n'être plus
perdre le droit de cité dont je ne tiens ni clé ni vision
je serais curieux je suis curieux
Plan
Noyade joyeuse je n'y suis plus
je

39
Penché même sans consolation je n'ai pas tant de peine
sans désir de main secourable d'un geste
penchais-je sans crédulité de n'avoir rien à sauver
rien à résoudre
tout est clair net l'os propre dépouillé
Tant d'énergie dans l'espoir de mener quelque part
fortune carcasse
en fin
j'y participe de mon corps fixe
je ne saurais plus
sans abandonner
bouger
sans expirer l'ultime tressaillement et lâcher dans ce souffle
un chant

Voilà le seul événement qui puisse me laisser déguster la
perversité d'une infinie compassion
futile estime de l'humain fixé
à l'humain à moi

40
J'entends l'animation fracassante avec laquelle j'ai courroucé
la vie entamée sans secours
grandeur ce chant
craquelé l'homme d'erreurs d'images mortes
j'ai de la chance définitivement je suis sur la planète la planète
d'enfant et les étoiles et le calme si soudain me permet la
visite m'accueille et en chemin soumet des égarements des
sensations toutes humaines toutes moins vaines
celles où le flot tari ne fait aucune promesse celles creusées
dans le corps au centre du ventre
respirées haletantes permissives nouvelles illimitées

41
Des actes venus de gestes d'amour il n'existe que cela
des actes désespérés de soi
bouffi retordu chaque fois fondu
à la limite de la vaine et nulle
obscurité d'amour venu du geste d'amour
vers soi tendu remuer
je ne peux plus

42
Je reprends tout
les yeux flasques et avides la lumière et la crasse posée en tas
en coin
l'urgence l'auréole violacée des paupières boursouflées
Reste la peau et la fonction dans l'émerveillement

43
Mon amour laisse ta main contre la mienne et n'aie peur de
rien
ça n'en vaut pas la peine aucune
reste près de moi avec ta peau ton sommeil
ne te presse pas surtout je ne pourrais pas le supporter
je suis là et je ne serais plus là

44
Cesser d'être visible
et raconter ce que les yeux ne verront plus
se taire et légende laisser le désastre dedans sa course fasciner
tout y est avec précision se taire dans la perspective et mentir
Aucune mesure ni décomposition du temps ne reconstitueront
la part de mensonge d'amour d'abandon
la capacité de retournement de fureur le creux

45
Surdoués
nous sommes du massacre

46
Luxe et ravage d'un pauvre petit monde déboussolé toujours
aussi vaste inchangé en superficie intensité du nombre
croissant d'hommes bientôt sans territoire sans nourriture
dans la perte contemplatifs du profit peu révoltés
chaque morceau de présence d'homme à fouiller à nommer
coûte que coûte
Fin
Luxe et ravage décidé

47
Le son d'un siècle ou bien plus
Même plus idée ou prétention d'être
parvenus à rouir sans lumière chaque ferment
jusqu'à la fibre perdre
toute compensation le devenir
Nous n'avons plus besoin ni de l'un ni de l'autre maintenant
que tout s'épuise en creux d'aplats dans la fureur du geste et
de la vue

48
C'est après un grand silence
je me laisserai submerger
je veux entendre après un long silence sinon

j'arriverais trop vite tout le monde serait surpris

49
Pose ta paume sur ma joue
Il ne s'agit pas de pratique mais de mystère et de reconnaissance
c'est chaud ça gargouille ça remue c'est magnifique
Je connais toutes les femmes les hommes
je suis tout près d'être prêt
contre
c'est chaud je les connais
la taille de leurs doigts ce qu'on peut voir ce qu'on devine
et ce qui jamais ne sera su ni dû
dénudé d'existence
les rugosités les lâchetés tout est cramponné
regarde tout
j'aime tout

50
Reçois un baiser fortuit aussi doux qu'un effleurement puisse
l'être qu'il accompagne chaque chemin et chaque destinée
dans le crime l'abandon et le mensonge
J'ai regardé la vie bouger
cris saccadés vite fait elle voulait des baisers

51
J'ai un cri encore
mais plus d'organe ni de gencive
où sommes-nous étreints par tant de lassitude si tôt ?
la vie est superbe je m'y noie reste mes oreilles
n'aller nulle part dans aucune rubrique

52
Sans plus de fioritures ni un rajout hâtif de dernière minute
aucun geste aucune parole ne peut maintenant résorber
l'étendue de la plaie dans le ventre bouger l'os le presque œil
et le lit de couleurs
Entends la respiration il ne reste qu'elle et le cœur seul dans
son impeccable mécanique ignorante

53
Le cœur battant perdure virtuose défiant l'esprit quoi que je
fasse insultant la matière et le massacre aspirant tout dans son
rythme ses coups la porte est verrouillée tout est jeté la maison
vaste et nue limitée de murs et d'objets peu d'événements me
surprendront

Je suis mort

Le long d'une ligne droite si possible je lance la morve et le dernier souffle qu'ils chavirent ensemble le mur si mur il y a qu'ils empestent aussi lorsqu'on relèvera mon corps plusieurs vies parallèles compactes s'y sont depuis longtemps glissées cimentées par le relent d'un monde où je me suis promené entre autres choses en compagnie d'hommes et de femmes en compagnie de remarquables cadavres et pourtant imposables travailleurs et drôles souvent de superbes crevures comme moi à l'époque vivants gorgés palpitants d'une vie que je ne croise plus jamais peureux désormais recroquevillées dans de tristes matières mortes il n'est plus nécessaire de refermer les yeux la bouche les orifices battent et se frictionnent sans que je puisse plus réagir ou régir d'où me vient cette voix si plus aucune gesticulation ne me porte d'où me vient cette vue si plus rien ne peut être vu ? Sursaut sans destinée ni destination j'entre directement dans le cadre aux contours cendrés ciselés au centre jetés le geste du vainqueur la défigure pêle-mêle j'y suis de ce monde sans boussole le long d'une ligne droite si possible je tâcherai d'extraire du cadre un geste une pensée une liberté je resterai avec mon sexe ma charpente désossée dans le titre et mon amour j'ai appris à attendre même à ne faire que ça à supporter que ma mort soit modeste ne soit faite que de ça et ma vie je ne participerai d'aucun déluge aucune arche ne m'accueille je ne ferai pas « ramdamchiquito » j'aurais tant aimé la violer lui serrer le kiki lui planter un tournevis dans sa gueule et lui rouler dessus c'est la mort rions un bon coup avant d'avoir vraiment peur et d'être vraiment pauvre et vraiment seul.

1994


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