fermeture estivale & interruption des expéditions jusqu'au 29 août (les commandes seront traitées en priorité dès notre retour – merci pour votre patience !)
les presses du réel

Chorégraphier l'exposition

extrait
Julie Pellegrin
Ceci n'est pas un catalogue
(p. 5-6)


Cette exposition aura habité mon temps et mon espace detravail. Elle est sûrement celle que j'aurai le plus fréquentée. Vue une vingtaine de fois, peut-être plus. Presque chaque jour, de mon bureau, je descends, pour « accompagner » les danseurs un moment mais aussi pour le plaisir de me laisser prendre dans le flot de mouvements et de gestes, et surprendre par la nouvelle tournure qu'ils ont prise depuis la veille. Je ne sais jamais ce que je vais voir : les pièces s'enchaînent sans interruption et sans programme imposé, et l'exposition évolue de jour en jour. Lorsque je ne suis pas là, je sais que ça continue à « jouer », que le fil se déroule, avec ou sans spectateurs.
De ma fenêtre, j'aperçois parfois les danseurs qui traversent la cour à petite foulée et je me souviens qu'il s'agit d'une des propositions de Jennifer Lacey. Les pièces intègrent nombre de gestes quotidiens (marcher, fumer, manger, s'habiller…) qui font de l'exposition un théâtre d'activités qui viennent se mêler aux nôtres. Le spectateur s'installe dans l'espace pour plusieurs heures, lit, discute, se repose…
Le centre d'art est totalement vide et pourtant totalement habité. Chaque œuvre en révèle une dimension – architecturale, dynamique, acoustique... En entrant, on ne voit pas immédiatement les danseurs, on les entend au loin, on les cherche, en rencontre un dans une salle, un autre ailleurs. Impossible de tout voir en même temps, il nous faut choisir, ou aller de l'un à l'autre. L'exposition s'étire dans le temps mais aussi dans l'espace. Ce dernier devient une scène, un laboratoire, un lieu de vie et de travail. Aujourd'hui, il reste hanté par cette exposition qui, bien au-delà des traces physiques laissées sur les sols ou les murs, résonne encore. Définitivement présente.
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Décembre 2008. Le Centre d'art contemporain de la Ferme du Buisson accueillait « Une Exposition Chorégraphiée » de Mathieu Copeland après un premier volet à la Kunsthalle de Saint Gall. L'exposition, composée exclusivement de mouvements interprétés par trois danseurs du Clubdes5, s'est déployée sur presque deux mois, six heures par jour, respectant les horaires d'ouverture du lieu. Les pièces, commandées à huit artistes (Jonah Bokaer, Philipp Egli, Karl Holmqvist, Jennifer Lacey, Roman Ondàk, Michael Parsons, Fia Backström et Michael Portnoy), étaient assemblées en une partition générale et évolutive. Elles s'enchaînaient, se répétaient parfois ou se préparaient simultanément, leurs structures s'additionnant les unes aux autres. Les danseurs réécrivaient chaque jour la partition pour développer une chorégraphie de gestes, de figures et de déplacements composant une variation infinie. En l'absence de décor, de lumière spécifique ou de musique, les gestes et les voix résonnaient dans la galerie vide comme autant d'abstractions dérivant dans l'espace et dans le temps. Les spectateurs étaient confrontés non seulement à ce qui était à voir, mais aussi à la manière dont ils négociaient leurs propres mouvements, inscrits eux aussi dans la chorégraphie.
Cinq ans plus tard. Au-delà de l'expérience unique qu'elle a constituée pour ceux qui l'ont vécue, « Une Exposition Chorégraphiée » a nourri une multitude de questions qui ont fait leur chemin pour donner naissance à ce livre. Il a très vite été question de ne pas le concevoir comme un catalogue, une trace rétrospective de ce qui avait été, mais comme un champ de réflexion prospectif de ce qui pourrait être.
Dans le contexte actuel de recrudescence de l'intérêt porté par les musées et centres d'art à la performance et à la danse, cet ouvrage propose une lecture, à la fois étendue et spécifique, des relations entre exposition et chorégraphie. Loin d'établir un simple état des lieux, il se construit sur une approche discursive, singulière et plurielle. Il nous est apparu nécessaire de composer un paysage hétérogène en réunissant des figures de la danse, des arts plastiques, de la musique, du cinéma, du curating et de la théorie pour croiser les points de vue, créer des passages et des connivences mais aussi provoquer des lignes de tension et des contradictions essentielles à l'élaboration d'une pensée. Le résultat est un livre choral où les voix des uns et des autres résonnent, divergent ou se répondent.
Cette polyphonie a été savamment orchestrée par Mathieu Copeland pour produire un formidable panorama des articulations possibles entre chorégraphie et exposition, par les prismes du corps, de la partition, de l'espace, du temps et de la mémoire. Chorégraphier l'exposition s'inscrit dans la droite ligne de ses recherches curatoriales – de « Vides » à « Mandala mental » en passant par les expositions à être lues et expositions parlées – menées autour d'une conception de l'exposition qui ne se fixe jamais dans une forme mais qui intègre les possibilités de la nature immatérielle et temporelle de l'œuvre d'art. Celles-ci l'amènent ici à poser cette question fondamentale en forme d'hommage à Harald Szeemann qui parlait d'« écrire les expositions » : qu'est-ce que chorégraphier une exposition ?
Qu'il soit ici chaleureusement salué pour son travail, son enthousiasme et son exigence. Notre gratitude va aussi à tous les auteurs qui nous ont offert dans une grande générosité ces textes passionnants et inédits. Nous nous félicitons également d'avoir eu la chance de pouvoir republier trois textes fondamentaux pour les questions qui nous concernent : ceux d'Abby Hoffmann, Amy Greenfield et Myriam van Imschoot. Nos remerciements vont enfin à Giovanni Carmine et la Kunst Halle Sankt Gallen dont la collaboration a été à l'origine de tout.


1 PELLEGRIN Julie. « Une Exposition chorégraphiée », Roven, n°2, automne-hiver 2009–2010, p. 70