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les presses du réel

Ce qui vient (coffret)Les Ateliers de Rennes – Biennale d'art contemporain #2

extrait
Question de sens – De ce qui vient à nous à ce qui vient de nous
Raphaële Jeune
(Opuscule 1, extrait, p. 2-9)



Ce n'est pas la moindre qualité d'une crise que d'engager à reconsidérer les conditions de l'existence. D'inviter à l'examen critique du cours rompu des choses, et de faire entrevoir la possibilité d'un changement.
Ce qui vient est né d'une réflexion sur la brèche ouverte par la tempête financière de l'automne 2008 et les « promesses » avec lesquelles celle-ci autorisait à renouer. Non pas la promesse d'un avenir meilleur pour tous, enfin rendu possible par la destitution d'une logique de profit à court terme que remplacerait une redistribution socialement équitable, mais celle du devenir obscène de notre passivité, de la schizophrénie de nos vies : si les méthodes des géants financiers nous révoltent, l'apparente éternité et la grande complexité du système nous le rendent acceptable… Plus redoutable que les autres, cette crise a achevé de mettre à nu l'absurdité et l'irrationalité d'un fonctionnement devenu autarcique, et fait entrevoir la possibilité d'un changement de paradigme.
Le problème se pose alors pour les acteurs culturels, les artistes, les intellectuels et les chercheurs, de leur responsabilité et du rôle qu'ils auront à jouer pour prendre en main à leur manière, avec leurs outils, des questions essentielles pour la suite. Et la première d'entre elles semble être : que veut dire penser l'avenir aujourd'hui ?

La période moderne, avec son idéologie de progrès, suivie d'une courte phase postmoderne, sa mise en miroir bégayante et désabusée, est aujourd'hui épuisée. « Devant l'indifférence générale, demain est annulé », annonçait un slogan choisi par les artistes Chapuis & Touyard pour l'exposition Valeurs croisées, au printemps 2008 (1), comme pour fermer définitivement le théâtre moderne sur la vacuité d'un monde éconduit par les errances financières de quelques-uns. Quatre mois plus tard, la chute des grandes multinationales de la finance a bousculé cette indifférence. Quelque chose s'est enrayé dans la belle fête de la croissance folle, dans cette fuite en avant que Peter Sloterdijk nomme l'utopie cinétique (2) de la modernité : la tentation qui anime l'Homme de mobiliser – de mettre en mouvement – le monde selon ses besoins et de faire concorder la nature à ses projets. Cette utopie s'avère désormais calamiteuse, l'Homme ayant oublié dans l'écriture de l'Histoire une dimension essentielle de la vie : le mouvement propre à toute chose, la propension au chaos. À vouloir conformer le monde à sa vision, il a créé des mouvements qui en entraînent d'autres qui le dépassent et le réduisent à une nouvelle forme d'impuissance et de passivité. On peut avoir l'intuition de cette situation dans les bouchons automobiles ou lorsque l'on avale à contrecoeur des aliments que l'on sait empoisonnés. « L'histoire et le destin se battent à nouveau en duels imprévus (3) », activité et passivité se répondent, et l'un des symptômes de ce malaise dialectique semble être le devenir assurance du monde : plutôt que d'accepter la fatalité de la situation, comme chez les prémodernes, ou de s'ériger en agent modificateur de réel, comme chez les modernes, on adopte une position ambivalente – active-passive – qui consiste à se prémunir contre tous les risques, y compris contre ceux dont la cause dépasse la maîtrise humaine, comme les risques climatiques. Ces derniers font d'ailleurs l'objet d'un genre particulier de spéculation avec des dérivés financiers nés à la fin des années 1990, dont s'empare le duo d'artistes suédois Goldin+Senneby dans sa proposition pour Rennes, inédite, The Temperature of Speculation.
En ce début de XXIe siècle, l'utopie cinétique dont parle Sloterdijk trouve donc son aboutissement désastreux dans les déséquilibres financiers et écologiques que nous connaissons. Et les notions si mobilisatrices de progrès, de développement ou encore de croissance, font l'objet d'une remise en cause aussi urgente que profonde, tout en continuant, étonnamment, à alimenter la plupart des discours de politique économique (4).

Si le credo moderne consistait à inventer l'Histoire de l'humanité dans le décor d'une nature rendue docile et exploitable, l'Homme peine aujourd'hui à formuler un nouveau projet qui tienne compte d'un milieu rétréci, épuisé et finalement, redevenu hostile, par ses activités et son « empreinte ». Quelle direction va-t-il pouvoir prendre afin de faire concorder sa quête essentielle de perpétuation de l'espèce avec la prolongation de l'idéal moderne d'un allègement de la vie ? Une désorientation prévaut partout et nous ne savons plus comment renouveler ou remplacer ces paradigmes issus des Lumières qui, tels quels, sont arrivés à terme.
Doit-on pour autant célébrer, avec Mauro Cerqueira, la fin du monde ? Certes, la pensée de la finitude du monde nous étreint chaque jour un peu plus, et l'effacement de l'avenir (5), c'est-à-dire la désintégration de toute perspective engageante pour demain, entraîne la multiplication des discours sur l'utopie, sur le « réenchantement » du monde, sur des horizons à r everdir, ou tout au contraire, celle de visions catastrophistes. Mais s'est-on vraiment penché sur les enjeux complexes de notre relation à l'avenir, sur ses fondamentaux, sur son mouvement intrinsèque ?

(...)


1. Cf. le catalogue Valeurs croisées, Les presses du réel, 2008, p. 302-305.Valeurs croisées est l'édition 2008 des Ateliers de Rennes - Biennale d'art contemporain, dont l'auteur de ce texte avait été le commissaire.
2. Peter Sloterdijk définit ainsi l'utopie cinétique de la période moderne : « Le caractère projectif de cette ère nouvelle résulte de la supposition grandiose selon laquelle on pourra bientôt faire évoluer le cours du monde de telle manière que seul se mouvra ce que nous voudrons raisonnablement maintenir en marche par nos propres activités. », in La Mobilisation infinie, Points, Christian Bourgois Éditeur, 2000, p. 23.
3. Id., p. 28.
4. Notons toutefois que l'on parle désormais moins du progrès que des « avancées » scientifiques ou techniques.
5. Cf. Pierre-André Taguieff, L'Effacement de l'avenir, Paris, Collection Débats, Galilée, 2000.


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