les presses du réel

Précession des équinoxesPeintures 1994-2010

extrait
Souvenirs
Verne Dawson
p. 80-87 (extraits)


Lorsque, jeune étudiant en art, j'arrivai à New York en 1976 et commençai à m'engager dans l'art contemporain, les valeurs de l'industrialisation étaient déjà présentes dans ce qui était considéré alors comme les développements artistiques les plus importants. Donald Judd et Robert Morris occupaient une place prépondérante, de même que Roy Lichtenstein et Andy Warhol avec leurs peintures semi-mécaniques, ou Frank Stella avec ses peintures implacablement plates. Bien plus chaleureux et plus humains étaient Robert Rauschenberg et Jasper Johns, deux types du Sud. Ils m'intéressaient beaucoup parce qu'ils avaient toujours un pied dans la peinture, et dans la sensualité de l'expressionnisme abstrait d'avant. Le minimalisme en revanche ne racontait pas d'histoire autre que celle de l'art récent elle-même. Il y avait très peu d'intérêt à monopoliser les capacités intellectuelles de l'homme pour lui expliquer que, sur un plan pictural en deux dimensions, un univers imaginaire peut être créé et qu'il est compréhensible par tout esprit réceptif. après tout, personne ne s'est jamais senti « dupé » par l'illusionnisme en peinture. Nous avons toujours su que c'était de la peinture. Y a-t-il eu des gens assez idiots pour tenter une incursion dans une toile de Poussin ? Et si ce fut le cas, le problème depuis s'est trouvé résolu par toute une génération d'artistes ayant abandonné la perspective. Le XXe siècle, dans sa quête d'honnêteté et de mise à nu de l'essence de l'art, donna donc très peu de choses en échange de notre amour et de notre célébration des effets déshumanisants de la vie moderne. Cette tendance s'est poursuivie plus récemment quand le mercantilisme et le consumérisme ont été accueillis à bras ouverts et célébrés dans l'art, au départ avec ironie et humour noir, et finalement, avec retour à l'envoyeur, l'art lui-même se trouvant moqué à présent.
(...)

Ce que je n'ai pas encore dit, c'est que, depuis l'école élémentaire, au collège, à l'armée et même sur mon petit bateau de pêche, je dessinais et peignais régulièrement, avec quelque capacité. Même lorsque je fus convaincu – pendant une courte période – que mon futur était dans l'art conceptuel, je continuai de dessiner et de peindre. Une année passée dans la classe de sculpture de Hans Haacke, où chaque semaine les étudiants apportaient une quinzaine de projets d'art conceptuel, m'avait persuadé que le plus intéressant que pouvait faire un artiste conceptuel, le plus grand défi qu'il pouvait relever était la préservation du passé, et de la peinture. On dit souvent que la peinture a un trop lourd héritage, une trop longue histoire derrière elle, difficile à porter pour un artiste contemporain. Je comprends cet argument, notamment si le but que l'on se fixe est d'exprimer des états temporels. Toutefois, en ce qui me concerne, la peinture, c'était la possibilité tant désirée d'échapper au temps. Au cours de mes pérégrinations dans les grands musées du monde, dans les ateliers d'artistes, ou même dans les sites d'art préhistorique, il m'est apparu que ce qui fait une grande toile, c'est exactement la même chose aujourd'hui qu'à n'importe quel moment du passé ; les valeurs n'ont pas changé. Les peintures des grottes de Lascaux ou de Chauvet, les peintures de de Kooning, Watteau, Picasso, Rembrandt, Rauschenberg ou Velázquez se situent toutes sur un continuum de valeurs culturelles fondées sur cette capacité insaisissable à révéler un sujet, un geste et des matériaux et à les combiner en un tout. Ces valeurs et traditions constituent un rempart face à la compression de plus en plus forte du temps dans notre monde. Bien sûr, les thèmes et les styles changent. Mais, pour ce qui est de l'application à la main de pigments et d'un liant sur une surface en vue de représenter un état de la réalité intérieure ou extérieure, les principes de base sont restés stables, tout du moins depuis quarante mille ans, et sont un jalon dans le continuum de la conscience humaine. nous savons que le monde a atteint un point critique, que nous vivons une époque d'extinction de masse, que les peuples aborigènes et leurs cultures ont été détruits après dix mille ans d'existence. Et nous regardons. Nous voyons de vastes écosystèmes, des millions d'années de développement, sacrifiés pour les besoins de l'homme moderne ou du fait de sa négligence. Entre la nature, agraire ou sauvage, et le XXIe siècle – ses équipements et infrastructures, la densité de sa population, ses réalisations impressionnantes dans les domaines scientifiques et technologiques –, la cohabitation n'a jamais été aussi peu une possibilité qu'aujourd'hui. Je pleure de penser que la bataille est peut-être déjà perdue.
Les relations entre le folklore et la religion, et l'astronomie furent un de mes grands sujets d'intérêt. Sujet fascinant, qui vint jusqu'à moi par l'intermédiaire d'un professeur génial, Arthur Corwin qui enseignait à Cooper Union. Son cours s'intitulait « Art et Maths ». Il postulait cette idée étonnante que les nombres spécifiques utilisés dans les religions et les traditions folkloriques, révélés dans les célébrations rituelles et les superstitions, sont des vestiges d'une science et d'une astronomie archaïques. Et même si l'on remonte bien plus loin dans le temps, à une époque pour laquelle nous n'avons aucune preuve physique de l'existence d'une culture, où tout ce qui a pu être fait en cuir, bois et même pierre s'est désintégré depuis longtemps, des traditions orales convaincantes démontrent la préoccupation des premiers hommes à l'égard du ciel et la volonté de noter le passage du temps. Dans les années 1940, l'anthropologue Marcel Griaule réalisa sur une période de seize ans de nombreux entretiens avec un chef de la tribu des Dogons dans ce qui était alors la Haute-Volta, aujourd'hui le Burkina-Faso, en Afrique. Ce chef, Ogotemmêli, lui raconta une histoire, un important mythe dogon autour de Sirius. Cette étoile, également appelée étoile du chien, apparaît dans d'innombrables mythes, et fut utilisée pour la mesure du temps dans de nombreuses cultures. L'histoire d'Ogotemmêli parlait d'une étoile qui orbite autour de Sirius, une très petite étoile impossible à voir de nos jours sans télescope. Dans sa version, et dans les faits, cette étoile fait le tour de Sirius en 50 ans et constituerait, si on pouvait la voir, un très utile indicateur du temps. Or les astronomes d'aujourd'hui considèrent qu'elle était clairement visible il y a quatre-vingt mille ans lorsqu'elle était une massive supernova : à la suite d'un formidable jaillissement d'énergie et de lumière, elle s'effondra en quelque chose de trop petit pour être visible à l'œil nu. Cette histoire, ce mythe, cette description précise de l'explosion d'une supernova aurait-elle été transmise par le biais des traditions orales depuis quatre-vingt mille ans ? Pourquoi pas, après tout ? Le grand livre sur ce sujet doit encore être écrit, même si l'ouvrage de Giorgio de Santillana et Hertha von Deschend, Hamlet's Mill, constitue un honorable début. Je suis convaincu que des informations mathématiques sur les mouvements des planètes et de la Lune et la personnification des phénomènes célestes observés sur une période de plusieurs précessions des équinoxes ont été transmises jusqu'à aujourd'hui par les traditions orales, généralement sous la forme de contes et de récits racontés aux enfants.
Pourquoi Blanche Neige a-t-elle sept nains ? Pourquoi le Père Noël, métaphore du Soleil ou plus précisément du Solstice d'hiver, parcourt-il le ciel avec ses sept rennes ? Pourquoi Jésus est-il né le jour du solstice d'hiver et saint Jean le jour du solstice d'été ?
(...)
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