les presses du réel

La Famille du Chasseur

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Pii au Musée de la Chasse et de la Nature
Claude d'Anthenaise, Conservateur en chef du Musée de la Chasse et de la Nature
(p. 4-5)


Je ne voudrais pas que l'on se méprenne. N'importe quel conservateur d'un musée consacré à la chasse aurait agi de la même manière. Lorsqu'on m'a écrit de Belgique pour me proposer de recevoir Pii, je n'ai pas hésité un seul instant. L'inventeur du fusil à tirer dans les coins allait sans doute me fournir un exemplaire manquant à la collection, et enrichir l'ensemble déjà vaste d'armes insolites telles qu'arbalètes à cranequin, fusils à vent, épieux combinés de pistolets, arquebuses à mèche, platines à miquelet… Le fusil de Pii complèterait opportunément la vitrine consacrée à la chasse des animaux rares, à la capture du lièvre cornu, du dahu de Sibérie ou de l'unicorne malgache. En général, c'est ce que préfère le public.
Je ne me suis pas méfié. J'avoue avoir manqué de circonspection. L'homme n'avait rien d'inquiétant : grand, calme et réservé, rien qui permit de suspecter un quelconque dérangement psychologique. J'ai promis d'installer son arme dans la vitrine et l'ai raccompagné à la porte de mon bureau.
C'est seulement à la fermeture du musée que l'on m'a informé qu'il n'était pas venu restituer son badge à l'accueil. J'ai cru à une négligence du personnel en charge de la sécurité.
Le lendemain, je n'ai pas immédiatement fait le rapprochement quand l'équipe de nettoyage m'a averti de la découverte de ces étranges casseroles à puce électronique dans les vitrines de faïences du cabinet des singes. J'ai cru à une plaisanterie de mes collaborateurs. Mais le jour suivant, on trouvait ce nouvel objet insolite, cet ordinateur portable absurdement fondu en bronze, disposé dans l'armoire vitrée du salon des chiens. Pourtant, aucune mention d'emprunt au registre des clés. J'ai pu penser que l'on se payait ma tête jusqu'à ce que le gardien de nuit m'appelle avant-hier à deux heures du matin. Sur son écran de surveillance, il était là, bizarrement vêtu, le fusil à la main, quelque part au deuxième sous-sol. Ses bottes équipées de lampes fluorescentes projetaient un halo lumineux sur le sol. Conformément à la directive S-2937 de la Direction des Musées de France, j'ai demandé au surveillant de ne pas bouger : l'individu était peut-être dangereux, en proie à un délire agressif ou membre d'une secte zoophile.
Arrivé sur place avec un personnel de renfort, j'ai aussitôt procédé à la visite de tout l'immeuble, de fond en comble. L'homme est resté introuvable. Pourtant, au matin, de nouvelles traces de sa présence étaient disséminées dans les salles : carabine à crosse vertébrée, iPod en bois massif, objets improbables issus du cerveau déréglé d'un inven-teur maniaque. J'ai fait fouiller à nouveau, y compris la réserve de boutons et accessoires de vénerie, le local technique, l'entrepôt des animaux naturalisés hors d'usage, l'atelier où sont stockées les caisses pour le transport des oeuvres… Rien ! C'est à devenir fou ! Depuis, je n'ai plus quitté le musée. La nuit dernière, nouvelle alerte. Les caméras de surveillance l'ont détecté dans la salle François Desportes. Bien sûr, je n'ai pu fermer l'oeil. Et ce soir, je suis toujours là, seul, dans la pénombre de mon bureau, au deuxième étage, à attendre une nouvelle apparition. Mais un rai de lumière apparaît sous la porte. À n'en pas douter, c'est lui ! Il se tient immobile derrière le battant. Va-t-il entrer ?


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