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Richard Hamilton – Peintre des apparences contemporaines (1950-2007)
Brigitte Aubry [tous les titres]
Les presses du réel – domaine Histoire de l'art [tous les titres] – collection Inflexion [tous les titres]
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Introduction, p. 22-25


(...) c’est l’examen de la méthode forgée par Richard Hamilton pour construire ses représentations des « apparences contemporaines » qui guide les pages suivantes. Revenir sur son élaboration, son développement et ses enjeux, implique d’opérer au plus près des œuvres dont il s’agira d’analyser la structure, suivant en cela la démarche adoptée par Daniel Arasse dans son étude brillante de l’œuvre de Vermeer (42). Décrire et déchiffrer la « structure Hamilton », pour reprendre le mot à l’historien – en rapport à un contenu –, c’est adopter un modèle monographique opératoire dans l’étude d’une œuvre qui a pâti d’un manque de visibilité. S’agissant aussi d’en mesurer l’éventuelle différence par rapport aux pratiques picturales communes d’une époque, c’est dans un mouvement parallèle à l’examen de ses circonstances historiques et de ses conjonctures artistiques que nous reviendrons sur la construction de cet art. D’un point de vue méthodologique, l’analyse sémiologique sera privilégiée, celle-ci permettant de démonter les mécanismes de la signification et de révéler les qualités formalistes des œuvres. La coupler à une approche de type comparatif – seront convoqués les travaux d’artistes tels Eduardo Paolozzi, Andy Warhol, Gerhard Richter, pour n’en citer que quelques-uns – offrira par ailleurs de replacer les œuvres ainsi examinées dans leur contexte historique et artistique propre, et de les y confronter. Au modèle canonique de la monographie d’artiste classique (la biographie – l’œuvre– la fortune critique), qui du reste est « entré en crise » (Éric de Chassey), a donc été préféré celui de la « monographie problématisée » pour utiliser une expression de Jean-Marc Poinsot (43). Et, sans prétendre à l’exhaustivité, il s’est agi de faire un choix d’œuvres significatif qui soit à même de donner une impression de complétude. La démarche qui fut suivie correspond aux parties successives de ce livre.
Dans la mesure où l’on comprend le passé par le présent, c’est à partir de ce que Richard Hamilton est devenu – pour ainsi dire à l’automne de sa vie – que ce parcours est initié. S’il est amorcé en 1970, avec la sérigraphie Kent State – première des œuvres que l’artiste a créées à partir d’une image télévisuelle –, l’analyse sera largement dévolue à l’examen des trois diptyques qu’il a consacrés à la question irlandaise de 1982 à 1993. Notre enquête se veut patiente et opère par vagues successives. Examiner en détail le processus qui conduit Hamilton du choix des sources à la réalisation de ses peintures éclairera le déplacement que celles-ci imposent, d’une approche thématique à une autre, portant sur les problématiques de l’image et sur sa capacité à condenser plusieurs récits. Les divers aspects de l’œuvre seront envisagés car il conviendra de surdéterminer la lecture de la forme et du sens.
Les conclusions apportées ouvrent la réflexion engagée ensuite, à rebours de ce premier moment. L’ouvrage se poursuit en effet suivant un déroulement chronologique, dans la mesure où c’est ainsi que s’organisent les ensembles d’œuvres élaborés par l’artiste. D’une modalité au temps présent, nous passerons donc à une autre, avec l’examen des premières peintures qui, en 1950, attestent de la recherche mise en place par Hamilton, et l’évocation des expositions dont il a été le témoin et l’acteur; expositions qui comme Growth and Form en 1951, et Man, Machine and Motion en 1955, sont à la fois commentaires du passé ou du présent, et œuvres, par leur conception, leur scénographie et les productions plastiques induites. L’élaboration de sa méthode sera envisagée en relation aux thèmes et aux questions abordés dans la diversité des enjeux du modernisme, car Hamilton s’est trouvé au centre du débat sur la modernité entrepris dans le cadre des activités de l’Independent Group dont il fut, à l’Institute of Contemporary Arts de Londres, l’un des fondateurs. Sa présence dans l’histoire de ce groupe et de ses expositions conduira à en faire le récit d’une manière qui se distingue de celles destinées à l’introduction du seul Pop Art. Nous pourrons dès lors mesurer combien ouvrir son art à ces « vues synthétiques » du monde qu’offrent les mass médias – dont Just what is it… constitue en 1956 une première application concrète – ne peut s’effectuer, pour Hamilton, qu’une fois une structure spécifique construite.
Le Pop Art n’est pas négligé pour autant, puisqu’il apparaît au centre des questions relatives à un groupe d’œuvres initié en 1957 avec Hommage à Chrysler Corp., et achevé en 1964 avec Epiphany qui en établit aussi la synthèse. L’iconographie publicitaire est au cœur des peintures sur lesquelles portera notre attention. Enrichir la lecture de l’image permettra de rendre compte de ces thèmes que Hamilton partageait avec ses contemporains, et au travers desquels il a fait montre de sa singularité. Il apparaîtra aussi que sa démarche devient un véritable « programme », dont certains des composants pointent des références insuffisamment exploitées dans ce cadre (en particulier Marcel Duchamp et James Joyce). La mise en évidence de ces matériaux propres à une « stratégie plastique » qui organise les signes en relation à un contenu nous amènera enfin à examiner les modalités d’inscription des œuvres de Hamilton dans l’histoire du Pop Art – et à prendre la mesure de la déviation qu’elles présentent.
Le dernier chapitre consacré aux relations du peintre à la photographie – dans la diversité de ses supports (de la coupure de presse à la carte postale) et des univers qu’elle convoque (du fait social aux loisirs) – s’inscrit sur un nombre plus important d’œuvres exécutées entre 1964 et 1969. Cette même quête de l’image, jamais coupée de sa contemporanéité (voire de son actualité), et de sa méthode, met en lumière un corpus dont l’originalité doit être distinguée. En effet, nous serons en mesure d’affirmer le précédent historique de Hamilton dans son exploration des rapports entre la peinture et la photographie.
Les pages qui suivent voudraient proposer un nouvel éclairage sur les développements de la carrière d’un artiste dont l’œuvre, depuis plus d’un demi-siècle, se partage entre vif éclat et éclipse. Dans la mesure où Richard Hamilton en fut un témoin ou un acteur particulièrement aigu, ce parcours voudrait aussi offrir de traverser une partie passionnante de l’histoire de l’art du XXe siècle.


42 Voir Daniel Arasse (1944-2003), L’Ambition de Vermeer, Paris, Adam Biro, 1993, 2001.
43 À ce sujet, il convient notamment de se reporter au dossier « La monographie d’artiste », in Perspective. La revue de l’INHA, 2006-4.
 
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