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Dada à Zurich – Le mot et l’image (1915-1916)
Hugo Ball [tous les titres]
Les presses du réel – domaine Avant-gardes [tous les titres] – collection L'écart absolu – Poche [tous les titres]
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Dans la confusion (très actuelle) autour de Dada et de ses avatars, il était nécessaire de donner vraiment la parole à Hugo Ball, qui, dès le commencement des événements dada, s’était méfié de ses débordements tapageurs : ce que le Premier manifeste dada du 14 juillet 1916 annonce. Dès le lancement de Dada (le jour même), il critique ses dérives. Dada n’est pas une protestation, encore moins une illusion révolutionnaire, ni une destruction de la culture ou un quelconque nihilisme (stupidités ressassées depuis bientôt un siècle). Dada n’est pas non plus un mouvement d’avant-garde (avec son cortège de prétentions) de la modernité : mise en garde, avertissement, c’est une critique de tous les ismes et le symptôme d’une refondation qui se dessine déjà depuis longtemps. Approfondis-sement et distanciation. Le mot, l’image, la sonorité, le geste, le théâtre des masques, tout doit être sans cesse renouvelé. Avec Satie et Jarry, l’entreprise avait déjà commencé, bien avant 1916. On se débarrasse des effets de manche du dada politique (Berlin), des provocations anti bourgeoises (Cologne et Paris) et l’on se dirige plutôt vers Schwitters, Arp, Hausmann, Van Doesburg, Sophie Taeuber. Dada, un état d’esprit, une attitude, aux multiples manifestations surprenantes. Une lame de fond qui repose sur le socle d’une tradition innovatrice sans cesse occultée.

Michel Giroud, 7 novembre, in alpina.


Premier manifeste Dada

Dada est une nouvelle tendance artistique, on s’en rend bien compte, puisque, jusqu’à aujourd’hui, personne n’en savait rien et que demain tout Zurich en parlera. Dada a son origine dans le dictionnaire. C’est terriblement simple. En français cela signifie « cheval de bois ». En allemand « va te faire, au revoir, à la prochaine ». En roumain « oui en effet, vous avez raison, c’est ça, d’accord, vraiment, en s’en occupe », etc. C’est un mot international. Seulement un mot et ce mot comme mouvement. Très facile à comprendre. Lorsqu’on en fait une tendance artistique, cela revient à vouloir supprimer les complications. Psychologie Dada. Allemagne Dada y compris indigestions et crampes brouillardeuses, littérature Dada, bourgeoisie Dada et vous, très vénérés poètes, vous qui avez toujours fait de la poésie avec des mots, mais qui n’en faites jamais du mot lui-même, vous qui tournez autour d’un simple point en poétisant. Guerre mondiale Dada et pas de fin, révolution Dada et pas de commencement. Dada, amis et soi-disant poètes, très estimés fabricateurs et évangélistes Dada Tzara, Dada Huelsenbeck, Dada m’dada, Dada m’dada, Dada mhm, dada dera dada, Dada Hue, Dada Tza. Comment obtenir la béatitude ? En disant Dada. Comment devenir célèbre ? En disant Dada. D’un geste noble et avec des manières raffinées. Jusqu’à la folie. Jusqu’à l’évanouissement. Comment en finir avec tout ce qui est journalisticaille, anguille, tout ce qui est gentil et propret, borné, vermoulu de morale, européanisé, énervé ? En disant Dada. Dada c’est l’âme du monde, Dada c’est le grand truc. Dada c’est le meilleur savon au lait de lys du monde. Dada Monsieur Rubiner, Dada Monsieur Korrodi, Dada Monsieur Anastasius Lilienstein. Cela veut dire en allemand : l’hospitalité de la Suisse est infiniment appréciable. Et en esthétique, ce qui compte, c’est la qualité. Je lis des vers qui n’ont d’autre but que de renoncer au langage conventionnel, de s’en défaire. Dada Johann Fuchsgang Goethe. Dada Stendhal, Dada Dalaï-lama, Bouddha, Bible et Nietzsche. Dada m’dada. Dada mhm dada da. Ce qui importe, c’est la liaison et que, tout d’abord, elle soit quelque peu interrompue.

Je ne veux pas de mots inventés par quelqu’un d’autre. Tous les mots ont été inventés par les autres. Je revendique mes propres bêtises, mon propre rythme et des voyelles et des consonnes qui vont avec, qui y correspondent, qui soient les miens. Si une vibration mesure sept aunes, je veux, bien entendu, des mots qui mesurent sept aunes. Les mots de Monsieur Dupont ne mesurent que deux centimètres et demi. On voit alors parfaitement bien comment se produit le langage articulé. Je laisse galipetter les voyelles, je laisse tout simplement tomber les sons, à peu près comme miaule un chat… Des mots surgissent, des épaules de mots, des jambes, des bras, des mains de mots. AU. OI. U. Il ne faut pas laisser venir trop de mots. Un vers c’est l’occasion de se défaire de toute la saleté. Je voulais laisser tomber le langage lui-même, ce sacré langage, tout souillé, comme les pièces de monnaies usées par des marchands. Je veux le mot là où il s’arrête et là où il commence. Dada, c’est le cœur des mots. Toute chose a son mot, mais le mot est devenu une chose en soi. Pourquoi ne le trouverais-je pas, moi ? Pourquoi l’arbre ne pourrait-il pas s’appeler Plouplouche et Plouploubache quand il a plu ? Le mot, le mot, le mot à l’extérieur de votre sphère, de votre air méphitique, de cette ridicule impuissance, de votre sidérante satisfaction de vous-mêmes. Loin de tout ce radotage répétitif, de votre évidente stupidité. Le mot, messieurs, le mot est une affaire publique de tout premier ordre.

Hugo Ball, Zurich, le 14 juillet 1916.


Cabaret Voltaire

Lorsque je fondai le Cabaret Voltaire, j’étais convaincu qu’il y aurait en Suisse quelques jeunes hommes qui voudraient comme moi, non seulement jouir de leur indépendance, mais aussi la prouver.
Je me rendis chez Mr Ephraïm, le propriétaire de la « Meierei » et lui dis : « Je vous prie, Mr Ephraïm, de me donner la salle. Je voudrais fonder un Cabaret artistique. » Nous nous entendîmes et Mr Ephraïm me donna la salle. J’allais chez quelques connaissances. « Donnez-moi, je vous prie un tableau, un dessin, une gravure. J’aimerais associer une petite exposition à mon cabaret. » À la presse accueillante de Zurich, je dis : « Aidez-moi. Je veux faire un Cabaret international : nous ferons de belles choses. » On me donna des tableaux, on publia les entrefilets. Alors nous eûmes le 5 février un cabaret. Mme Hennings et Mme Leconte chantèrent en français et en danois. Mr Tristan Tzara lut de ses poésies roumaines. Un orchestre de balalaïka joua des chansons populaires et des danses russes.

Je trouvai beaucoup d’appui et de sympathie chez Mr Slodki qui grava l’affiche du Cabaret et chez Mr Arp qui mit à ma disposition des œuvres originales, quelques eaux-fortes de Picasso, des tableaux de ses amis O. van Rees et Artur Segall. Beaucoup d’appui encore chez Mrs Tristan Tzara, Marcel Janko et Max Oppenheimer qui parurent maintes fois sur la scène. Nous organisâmes une soirée russe, puis une française (on y lut des œuvres d’Apollinaire, Max Jacob, André Salmon, Jarry, Laforgue et Rimbaud). Le 26 février arriva Richard Huelsenbeck de Berlin et le 30 mars nous jouâmes deux admirables chants nègres (toujours avec la grosse caisse : bonn bonn bonn bonn drabatja mo gere, drabatja mo bonnooooooooooooooo). Monsieur Laban y assistait et fût émerveillé. Et sur l’initiative de Mr Tristan Tzara : Mrs Huelsenbeck, Janko et Tzara interprétèrent (pour la première fois à Zurich et dans le monde entier) les vers simultanés de Mrs Henri Barzun et Fernand Divoire, et un poème simultané composé par eux-mêmes. Aujourd’hui et avec l’aide de nos amis de France, d’Italie et de Russie nous publions ce petit cahier. Il doit préciser l’activité de ce Cabaret dont le but est de rappeler qu’il y a, au-delà de la guerre et des patries, des hommes indépendants qui vivent d’autres idéaux.
L’intention des artistes assemblés ici est de publier une revue internationale. La revue paraîtra à Zurich et portera le nom « DADA » Dada Dada Dada Dada.

Hugo Ball, Zurich, le 15 mai 1916.
 
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