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L’exposition d’un film
Mathieu Copeland éditions [tous les titres]
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extrait
 
Mathieu Copeland
L'Exposition d'un Film
(p. 4-6)



Partant autant de la réalité du film que de l'ensemble des textures que recouvre le cinéma, « L'Exposition d'un Film » propose une chorégraphie polyphonique qui ne se pense pas comme un « épique » film structurel et structuraliste, et se situe à l'opposé d'une suite de séquences s'ajoutant les unes aux autres. Discrépante, chaque strate constitutive de l'ensemble s'offre comme autant de champs d'action possibles. Exposition pour un contexte, soit un film présenté en salle de cinéma, contrainte par les propriétés intrinsèques de cet espace social, « L'Exposition d'un Film » s'affirme à la fois comme un film exposé, le film d'une exposition ou encore comme une exposition filmée.

Construite par la réalité de l'espace du cinéma – lieu générique –, « L'Exposition d'un Film » en met en exergue les modalités : un écran, une spatialisation du son, une durée… L'exposition convoque autant le cinéma lettriste d'Isidore Isou et le cadre supertemporel de Lemaître que le cadre de Ben Vautier signant la réalité fragmentée, et ainsi recomposée, du monde. Filmer des corps – danseurs et performeurs – dans le corps de l'institution – l'Institute of Contemporary Arts à Londres où un ensemble de scènes a été tourné – donne au lieu de l'institution une matérialité cinématographique. Dans l'inframince du paratexte que consti-tuent les partitions, les performeurs incarnent les œuvres et réalisent une autre chorégraphie de l'exposition. L'ensemble des œuvres expose une proposition finie d'arrangements possibles, la dramaturgie d'un film non narratif écrite par Tim Etchells.

Situer sa réalité et sa matérialité interroge l'œuvre envisagée. S'agit-il de l'œuvre créée pour un film, du résultat filmé ? Rendre compte de l'exposition – et ainsi créer sa mémoire – propose un point de vue sur un film qui s'expose, et expose l'exposition d'un film. La question est posée de comment filmer l'œuvre et lui rendre une dimension cinématographique. S'agit-il de créer un document, ou de filmer un document ? Pour reprendre la phrase de Liam Gillick, une exposition est-elle documentaire ou fictionnelle ? Les œuvres sont ici indexées à, et par, l'écran. Elles deviennent autant d'accessoires d'un film, tout en conservant leur statut d'œuvres autonomes. Si le film s'affirme par son apparente immatérialité, posons la question de la rematérialisation de l'œuvre d'art – ou, comme nous le rappelle Lawrence Weiner, d'une « présentation simultanée autre ». Quel est le statut de l'œuvre et comment la situer de manière objectale et objective ? « L'Exposition d'un Film » nie la réalité physique de l'objet tout en créant un objet conceptuel. Pour reprendre cette phrase de Pierre Leguillon, nous ne sommes pas dans la documentation d'un geste mais dans la fabrication à l'intérieur de l'image d'un espace propre pour des objets spécifiques à cet espace.

Si le cinéma est le lieu de l'oubli de soi, ainsi que nous le rappelle Morgan Fisher, « L'Exposition d'un Film » affirme le spectateur. Le musée se construit sur une chorégraphie plus ou moins libre du spectateur. À l'opposé, pensons une sculpture sociale, ainsi que l'analyse Claudia Mesch, en tant qu'anti-institution. La salle obscure du cinéma nie au spectateur autant sa mobilité que sa perception de l'espace. « L'Exposition d'un Film » l'invite au contraire à récuser sa passivité face au film, et à endosser un rôle actif dans la construction de l'ensemble en concentrant son atten- tion sur une œuvre choisie, sur la confrontation entre les œuvres, et en contribuant à la création de cette dramaturgie mentale.

« L'Exposition d'un Film » s'articule autour de reprises, de leit-motivs, qui donnent au film son rythme, et insiste sur le temps, et la durée, de l'exposition. Dans cette unité de lieu, d'espace et de temps, le générique du film s'annonce comme le cartel de l'exposition. Pensée comme une matérialité autre, « L'Exposition d'un Film » se révèle comme une architecture sensible et insiste sur le fait qu'elle n'existe pas sans les œuvres qui la composent, produisant ainsi un objet immatériel et pérenne.

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