flux RSS (nouvelles parutions)
 



English version
Richter, peintre d’Allemagne – Le drame d’une famille  (livre numérique)
Jürgen Schreiber [tous les titres]
Les presses du réel – domaine Critique, théorie & documents [tous les titres] – collection Fama [tous les titres]
acheter imprimer envoyer un lien
retour au descriptif lire un extrait (PDF) sommaire revue de presse
 
extrait
 
Le feu
(extrait, p. 6-8)


Le garçon deviendra peintre. Gerhard Richter vient d'avoir 13 ans. Pas d'anniversaire, cela ne se faisait pas en 1945. C'est la guerre depuis 1993 jours, presque la moitié de sa vie. Les Russes arrivent. Réfugié en Saxe avec sa mère Hildegard et sa sœur Gisela, dans le village de Waltersdorf, une paroisse isolée à la frontière du protectorat tchèque. Le père, Horst Richter, se bat sur le front ouest. Venus de l'Est, des avions tirent en rase-motte, balayant l'Oberlausitz, rabattant dans les fossés les files de réfugiés et le flot de soldats de la Wehrmacht hitlérienne. Tonnerre de la bataille en direction de Görlitz. La violence broie l'arrière-pays. Éxécutions. Pillages. Viols. Amis ou ennemis, l'enfant éloigne l'horreur en jouant. L'adulte se souviendra plus tard de la guerre comme d'une passionnante aventure. Le garçon sera un jour mondialement connu.

À 70 kilomètres à vol d'oiseau, les bombardiers anglais réduisent en cendres sa ville natale, Dresde. Violentes attaques du 13 février 1945 sous le manteau de la nuit. La ville, à laquelle Adolf Hitler avait promis que « le national-socialisme lui donnerait sa véritable forme », doit disparaître. 650 000 charges incendiaires et 529 mines aériennes pleuvent, pour ne parler que du plus gros, métamorphosant ce qui fut autrefois une résidence royale en un piège mortel pour des dizaines de milliers d'êtres humains. L'escadron de chasseurs bombardiers américain « Florence de l'Elbe », achève la besogne à l'aube du 14 février. Des ruines à perte de vue, une étendue couverte de cendres. Ce vide béant n'a pas été représenté, sauf dans les tableaux d'un fils célèbre de la ville, Gerhard Richter.

Dans les années cinquante, jour après jour, l'étudiant foule les gravats de l'Académie des Beaux-arts, sur le sentier qui traverse le squelette du bâtiment de la Frauenkirche. Aujourd'hui encore, le vide laissé par cette ville anéantie en quelques heures pèse sur les âmes comme une douleur fantôme. « Steppe de briques », « néant » sont les qualificatifs qu'utilisent les chroniqueurs pour désigner les épaves de ces monuments de la culture si souvent décrits, ainsi Éric Kästner écrit-il : « On a l'impression de traverser Sodome et Gomorrhe. » Ce vague à l'âme dresdois à nul autre comparable, laisse la sensation d'une perte incommensurable. Aucune construction nouvelle, aucune réédification ne pourra le guérir. Ce qui a « volé en éclats », comme on dit encore sous le choc, ne pourra jamais renaître. Richter ne s'est jamais senti « chez lui » dans ce provisoire qui a duré. L'oppression de ce paysage urbain monstrueusement déchiqueté renforce en lui le sentiment de désespoir politique. Finalement, en 1961, la désillusion le poussera à fuir le socialisme pour le capitalisme.

Lors des célébrations du 50e anniversaire de la destruction de Dresde, sa toile Zwei Kerzen (Deux bougies), imprimée sur une bannière de 19 x 23 mètres, est accrochée sur les Brühlsche Terrasse (croûtes noires de la catastrophe de février conservées dans le grès de l'Elbe, comme s'il fallait porter un deuil éternel). Symbole de la mémoire et du retour de l'enfant prodige, formé ici, à l'Académie des Beaux-arts, « moyennement démolie » à en croire le rapport d'état des lieux, ce qui signifiait que dans l'urgence le bâtiment était réparable. Même en ruine, ses colonnes, ses niches, ses statues, ses médaillons et toute l'ornementation sculptée dans la pierre ou travaillée dans le cuivre étaient « incroyablement imposants » pour les yeux du néophyte. Au-dessus de la porte principale : « Le Génie de l'Art. » Richter swingue littéralement en franchissant l'arc de triomphe, sa porte ouverte sur le monde. Des débuts au-delà de toute espérance : « juste le fait d'être là et parce que les professeurs étaient de véritables artistes ». Des gens célèbres, comme Otto Dix, Kretzschmar, Rudolph, ou les Grundig, ont connu la statue. L'architecte Mart Stam en a parlé, à l'occasion de la cérémonie de réouverture, comme d'une « effigie imposante ». Comme un flot brûlant, le bonheur des premiers pas submerge Richter. Rares sont les jours de fêtes comparables à celui-là.

À côté, l'ÖL, « Örtliche Luftschutzleitung (Direction locale de la protection aérienne) », s'était repliée dans la splendeur du Musée Albertinum. C'est ici, en février 45, qu'arrivaient les rapports d'alerte : « Avions de chasse rapides sur route nord-est. »

(...)
 
[haut de page]