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Germania, tragédie et état d’exception – Une introduction à l’œuvre de Heiner Müller
Michel Deutsch [tous les titres]
MAMCO [tous les titres] Histoire à l'essai & archives contemporaines [tous les titres]
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Introduction
(extrait, p. 11-13)


Heiner Müller interroge la capacité du théâtre à démasquer le réel sous la condition du « socialisme réellement existant » et des crimes du XXe siècle. Communisme, fascisme : en quelle langue faut-il dire les malheurs du siècle ?... « Homme nouveau », totalitarisme, stalinisme, capitalisme, « catastrophe allemande » ?...
En vérité, la littérature, mieux que la théorie, a su dessiller les yeux, confondre le mensonge des idéologies du salut et faire tomber les idoles glacées de leurs piédestaux.
Écrivant à l'époque de la guerre civile européenne, Müller explique dans Guerre sans bataille. Vie sous deux dictatures que, pour des raisons biographiques, il a toujours été obligé de s'intéresser à l'Histoire, singulièrement au dilemme de l'histoire allemande qui contraint à choisir entre Goethe et les Nibelungen.
L'Allemagne se pensant en exception – le Sonderweg des Nibelungen –, en proie à l'húbris, fut démesurément criminelle à l'échelle de l'Europe et du monde. Comment peut-on alors la représenter ? Comment peut-elle se représenter, se demande Müller. Par quelles voix la nommer ? S'il s'agit incontestablement, concernant son histoire, d'un schème tragique, quelle forme lui donner ?

Mais le travail théâtral et l'écriture de Müller se soutiennent d'abord de ce que suppose le communisme. Son œuvre tourne jusqu'au vertige autour de l'implacable et austère concept de communisme tel qu'il s'est incarné dans l'histoire, et de la cristallisation de l'idée d'Allemagne – de la « misère allemande » –, et de ce moment si singulier de l'histoire allemande que fut la RDA. La doxa progressiste affirme qu'il faut dissocier l'idée communiste de son effectuation criminelle par les régimes qui se sont réclamés du « socialisme » et de son accomplissement dans la forme totalitaire de l'État-parti. Il se pourrait toutefois que cette dissociation soit de l'ordre de l'impossible. À partir de la société close de la RDA – de la petite fraternité du banquet spartiate –, Müller a longtemps cherché le principe de la grande communauté humaine communiste.
Dans les années 1970, cependant, il va développer une mise en cause du bolchevisme comme porteur de l'idée communiste en même temps qu'une critique radicale des Lumières et de l'idéologie du progrès. Selon lui, désormais, la techno-science et la bureaucratie qui organisent la société en vue du contrôle de la vie, dans les pays capitalistes comme dans ceux du camp socialiste, sont les instruments de la réification de l'homme. Afin de ne pas percevoir l'Autre et le monde vécu du point de vue du contrôle et de la généralisation unidimensionnelle de l'échange marchand, il incombe, en quelque sorte, à la littérature et au théâtre d'organiser la résistance en prenant parti pour le communisme.
L'écriture de Heiner Müller est une écriture du discord – une écriture critique à l'égard de toute forme de consensus comme de toute espèce d'exigence d'apaisement et de totalité. On observe alors qu'elle a inlassablement démantelé le monument théâtre. Le théâtre dans cette optique est tout entier crise. D'où suit qu'il n'est pas simplement commensurable avec son institution. Le théâtre de Müller trouble les familles académiques et la bonne constitution du théâtre. À partir de la fin des années 1960, en effet, il ne s'embarrasse plus des conventions de l'écriture dramatique et s'intéresse plus particulièrement aux expériences des avant-gardes, aux textes d'Antonin Artaud, de Lautréamont, de Jean Genet, ou encore aux philosophies de Michel Foucault, de Gilles Deleuze...

Les textes de Heiner Müller, comme ceux d'Artaud ou du Brecht de Fatzer et des Lehrstücke, participent d'une littérature de « l'état d'exception » et peuvent être lus, par conséquent, comme une statiologie et une hantologie littéraire. Si stasis veut dire repos, position, arrêt (status), stasis signifie d'abord, pour nous désormais, mouvement (kinesis), trouble, révolte, et guerre civile. La guerre civile européenne, qui durant le terrible XXe siècle a fait entrer le monde dans un état de crise permanent, détermine l'écriture de Müller et fait rage dans ses textes et dans son théâtre...
« Je crois au conflit. Sinon je ne crois à rien. C'est ce que j'essaye de faire dans mon travail : conforter la conscience des conflits ; pour les confrontations et les contradictions. Il n'y a pas d'autre chemin. Les réponses et les solutions ne m'intéressent pas (1). »
Müller s'emploie, par des échappées inattendues dans la consistance ordinaire, à ouvrir la langue allemande à ce qui la hante. Hamlet ose affronter le spectre de son père. Le spectre du père ordonne au fils de le venger. Heiner Müller incarne un Hamlet qui demande des comptes aux spectres (Gespenster) de l'Allemagne en les faisant comparaître sur la scène du théâtre. Dans son « dialogue avec les morts », l'écrivain, l'artiste, ne doit pas se dérober. Il doit avoir le courage d'affronter les fantômes et autres esprits. Mais si autrefois les spectres venaient du passé, aujourd'hui ils nous arrivent aussi de l'avenir, remarque le dramaturge. Les spectres et les revenants du passé habitent son théâtre. Le passé qui n'en finit pas de hanter le présent.
Qu'en est-il du nom de révolution comme maximum du conflit, comme volonté, affirmation supposée bouleverser le sens politique du monde ? se demande encore Müller. La révolution, en convoquant la mort, est une explication avec le passé, et avec les ennemis de la révolution. Qu'en est-il en conséquence de la littérature lorsqu'elle interroge la politique comme effectivitée de la pensée ? L'apaisement et la conciliation sont le propre d'une littérature des situations moyennes, sans ennemis – une littérature du consensus que Müller met en crise en fragmentant le récit, en le surphrasant, en ayant recours au « travail du rêve », en l'orientant vers l'effroi, vers un théâtre dionysiaque du corps démembré (disjecta membra). Tragique contre dialectique, et comme l'écrit Nietzsche à propos de Wagner : on voulait voir un Grec et on se trouve devant un Allemand.
Je tiens que de tous les écrivains allemands de sa génération Heiner Müller est sans doute le plus allemand.

(...)


1. Heiner Müller, Gesammelte Irrtümer, Francfort-sur-le-Main, Verlag der Autoren, 1990.
 
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