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Pour une république des rêves
Gilles A. Tiberghien [tous les titres]
Les presses du réel – domaine Histoire de l'art [tous les titres] – collection Œuvres en sociétés [tous les titres]
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extrait
 
Note sur le livre
(p. 26-27)


Ce livre est divisé en six sections correspondant aux grands thèmes organisant l'exposition qu'il accompagne. Il en reproduit les œuvres en les faisant précéder du texte d'un poète et d'une brève présentation. À la fin de chacune de ces sections est publié un extrait de mes journaux de voyage. Certains sont vieux d'une trentaine d'années, mais jamais je n'indique la date où je les ai écrits bien que tout ce que j'y consigne soit exact.Dans certains cas, plusieurs séjours se télescopent de sorte que l'on regarde le pays visité comme à travers une superposition de calques. Comme dans Casting a Glance, le film de James Benning, montrant Spiral Jetty de Robert Smithson, dont il rend compte dans tous ses états depuis sa création en 1973. Sauf qu'il n'a filmé qu'entre 2006 et 2008 faisant correspondre, après coup, ses images à celles de la spirale photographiée à différentes époques : ainsi tout est vrai et rien n'est vrai.

Les journaux choisis sont liés, de près ou de loin, aux sections dans lesquelles ils figurent. Parfois un passage se trouverait mieux à sa place dans telle autre partie, mais j'ai considéré qu'elles étaient toutes interchangeables et se renvoyaient les unes les autres dessinant, comme sur les fonds des portulans, les lignes de construction des marteloires. Dès lors, ce qui compte, c'est l'ensemble qu'ils composent en formant pour les œuvres montrées ici un système de renvois parfois inattendus. Écrire m'a toujours semblé la meilleure façon de regarder lorsque je voyageais : j'aurais aimé dessiner et je l'ai parfois fait, quoique rarement. J'ai photographié aussi mais parcimonieusement, me méfiant d'un œil auquel je pourrais déléguer le pouvoir de regarder à ma place. Les œuvres des artistes ici reproduites sont les plus fidèles témoins de mon imaginaire ; ce sont elles qui rendent le mieux compte de mes voyages et donnent aux mots de mes journaux le prolongement visuel qu'ils portent secrètement en eux. Grâce à elles j'ai un peu l'impression de voir s'ébaucher, mais avec des moyens plastiques, ce « volume d'une seule ligne » auquel rêvait Gérard de Nerval et dont parle Théophile Gautier dans son Histoire du romantisme (27).

(...)


27. Théophile Gautier raconte, en effet, que le jeune Nerval qu'il connut n'était pas un « homme de cabinet » mais quelqu'un qui appartenait au contraire « à la littérature ambulante comme Jean-Jacques Rousseau et Restif de la Bretonne ». Ainsi, écrit-il : « Il travaillait en marchant et de temps à autre il s'arrêtait brusquement cherchant dans une de ses poches profondes un petit cahier de papier cousu, y écrivait une pensée, une phrase, un mot, un rappel, un signe intelligible seulement pour lui, et refermant le cahier reprenait sa course de plus belle. C'était sa manière de composer. Plus d'une fois nous lui avons entendu exprimer le désir de cheminer dans la vie le long d'une immense bandelette se repliant à mesure derrière lui, sur laquelle il noterait les idées qui lui viendraient en route de façon à former au bout du chemin un volume d'une seule ligne » (Théophile Gautier, Histoire du romantisme, Paris, Le Félin, préface d'Olivier Schefer, 2011, p. 68).
 
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