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Journal-affiche n° 03
Alain Séchas [tous les titres]
Jannink [tous les titres] Collection 127 [tous les titres]
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extrait
 
Portrait de l’artiste en photographe
Jean-Marc Huitorel


Journal
Visité, hier, l’exposition Meijer de Haan au Musée des Beaux-arts de Quimper. Ce compagnon de Gauguin, comme on appelle tous ceux qui séjournèrent à Pont-Aven ou au Pouldu au tournant des années 1880-90, fut l’éphémère amant de Marie Henry qui tenait la buvette de la plage. Même là-bas, jusque dans les parages de la ferme de Kerzellec, quand c’est Gauguin ou les autres qui peignent, on échappe rarement à un zeste de japonisme, conçu ici comme une manière de décaler le point de vue en introduisant dans le regard une étrangeté dont il convient de rappeler qu’elle n’est pas fatalement inquiétante. Ces chemins, nous les avons parcourus et photographiés en compagnie de Séchas. Alain met toujours un temps infini avant d’appuyer sur le bouton. On dirait que la photographie, chez lui, participe du nécessaire ralentissement de certains moments de la vie, les vacances par exemple, ou les voyages. La Bretagne et le Japon, donc, comme autant de mises au point.

Notice
Pour cette édition, Alain Séchas a choisi une douzaine de photographies qui ont en commun de se référer au Japon : fleurissements printaniers, nature morte nipponne, gravures érotiques du grand Hokusai, contre-plongées de frondaisons, l’artiste lui-même devant l’entrée orange du temple. Elles ressortissent à parts sensiblement égales aux registres de la couleur et du noir et blanc. Non pas le noir et blanc photographique, qui est une esthétique, mais celui qui privilégie l’opposition chromatique des zones noires et des zones blanches. Les jeunes filles prises à contre-jour regardant à travers les vitres blanches comme la structure noire de l’arbre s’inscrivant sur le blanc du ciel, feuilles noires sur la feuille blanche. En filigrane, le trait et la couleur. Nous y voilà.

Critique
Les images ici présentées, chacune considérée à part, les rapports qu’elles entretiennent entre elles, leur totalité même, constituent à vrai dire comme une photographie de l’œuvre d’Alain Séchas. À celui qui examine cet ensemble le soin et la tâche de saisir les raisons qui ont poussé un artiste qui n’est pas photographe à se présenter par le biais de photographies, japonisantes de surcroît. Car si ces images ne sont pas toutes strictement « japonaises », elles parlent sans exception japonais. Si les camélias du parc des Moutiers à Varengeville disent plus ici de Kyoto que de la Normandie de Maupassant, c’est que l’œil de Séchas, revisitant les sources impressionnistes, en décale la perception classique. De même les gravures d’Hokusai, dans leur imbrication avec les images florales, fleurs rougissantes à trop se pencher pour voir, réinstituent, mais photographiquement, l’érotique du trait, ce trait commun au dessin et à l’écriture ; ce trait qu’on tire, ces lettres, comme disait Rabelais, qu’on…trait. Appréhension du monde par le moyen des strates que cette image résolument touristique montrant l’artiste entre les colonnes rutilantes d’un orange récent de l’entrée du Sanjûsangen-dô de Kyoto. C’est ici comme un paravent monumental par lequel on accède au temple où s’alignent les mille et une statues de la déesse Kannon. La peinture affirmée résonne en écho à la vertu contrastée du trait, comme si la photographie, dans l’usage qui en est fait ici, résolvait le conflit ligne / couleur en instaurant une dialectique, équilibrée par le décalage exotique, de la surface chromatique et du trait noir du dessin.
L’une des photographies fait littéralement image en ce qu’elle occupe la surface entière de la feuille dépliée. C’est celle qu’on punaisera au mur. C’est une œuvre d’Alain Séchas. Le léger grain dû à la prise de vue nocturne contrebalance étrangement la saturation du motif japonisant. Évoquant ses dessins, Séchas dit souvent qu’ils apparaissent à la manière d’une révélation photographique, et c’est bien au fond ce que la rougeur du bourgeon comme la turgescence de l’énorme membre de l’amant gravé par Hokusai cherchent à imposer par l’entremise photographique : l’impératif du surgissement.
 
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