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Saâdane Afif – Saturne et les remakes
Michel Gauthier [tous les titres]
M19 [tous les titres] Collection 20/27 [tous les titres]
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extrait
 
Têtes de mort, bulles et volutes de fumée, blues, tictac, NDE ou dodécaèdre – Saturne aurait-il remplacé Mercure ?
(p. 98-101)
© Michel Gauthier, M19


L’œuvre de Saâdane Afif révèle donc deux axes principaux : Vanitas et mélancolie, d’un côté ; lyrics et remakes variés des pièces, de l’autre. Entre les deux, entre l’humeur et la méthode, faut-il supposer un rapport ? À ne considérer que les transpositions musicales des œuvres d’Afif, un esprit plein de bon sens pourrait toujours avancer une hypothèse : comme il est mélancolique, l’artiste souhaite se distraire et éclairer son horizon avec des chansons. Depuis le XVe siècle et Marsile Ficin, la musique a la réputation d’être l’un des remèdes les plus sûrs à la mélancolie. À la fin de La Nausée, Roquentin écoute son air préféré, Some of these Days, en espérant que la musique parviendra à l’arracher à son spleen. Mais alors pourquoi produire des remakes, comme les quatorze que l’exposition de Rotterdam a présentés, et ne pas se contenter des chansons ? Et puis la mélancolie d’Afif n’est-elle pas avant tout, comme l’indique la référence à la fameuse gravure de Dürer, celle d’un artiste ?

Une relation dialectique existe entre les paradigmes : la méthode est l’antidote à l’humeur. Lyrics et remakes contre le blues. Pour en comprendre la raison, un petit détour historique n’est peut-être pas inutile. En 1964, le littérateur Marcel Broodthaers consacre son arrivée sur la scène des arts plastiques en plâtrant « à moitié » les exemplaires invendus d’une plaquette de poèmes, parue l’année précédente. Le geste est crucial. Plus qu’un simple changement de stratégie médiatique et l’abandon consécutif de la littérature pour la sculpture, Pense- Bête allégorise, en effet, le processus de réification du langage, de transformation de la parole en marchandise en quoi, selon Broodthaers, consisterait fondamentalement l’œuvre d’art. Quarante ans après, Afif accomplit le geste inverse : il transforme sa sculpture en poème pour éviter que le plâtre de celle-ci ne prenne définitivement. Il faut savoir être attentif à l’antagonisme des deux propositions pour que, par-delà la psychologie de l’artiste, se dévoile la signification profonde de sa poétique. C’est pour échapper à la mélancolie engendrée par la réification, la pétrification objectale, bref la mort de l’œuvre, que celle-ci se voit transposée en poème, en chanson, en disque, en concert, que de nouvelles versions d’elle naissent. Vassili Rozanov, l’une des voix historiques du nihilisme, écrivait : « Je croyais que tout était immortel. Et je chantais. Maintenant je sais que tout finira. Et ma chanson s’est tue (92). » Afif a la position diamétralement inverse. C’est parce qu’il sait que l’art est mortel qu’il transforme le sien en chansons. À l’occurrence il revient d’exprimer la mélancolie, la peur de la mort, la crainte d’être victime de la réification ; à la méthode il appartient d’éloigner la funeste menace. Aussi Afif est-il un artiste tout à la fois pessimiste et optimiste, sombre et allègre. Le tic-tac de l’horloge, qu’émet le polyèdre qui nous rappelle la gravure de Dürer, dit la vanité de l’œuvre à prétendre ne pas être très vite rien d’autre qu’un cadavre, une dépouille. Mais déjà, dans l’autre salle ou sur le disque, le fatal battement s’est transformé en une mélodie, des accords de guitare, des mots chantés. L’objet s’est métamorphosé en autre chose que lui-même. La caisse de résonance de la guitare de Blue Time qui, elle aussi, bat la mesure est devenue double dans l’une des trois « Ruines » (c’est ainsi que les nomme l’artiste), recouvertes de papier argenté (2009) (93), et se transforme, de la sorte, en signe de l’infini. Son titre est une profession de foi : Infinity Is My Duty (94) – « Le monde […] nous est redevenu “infini” une fois de plus : pour autant que nous ne saurions ignorer la possibilité qu’il renferme des interprétations à l’infini (95) ». De même, les trois points noirs de Suspense désignent l’inéluctabilité de la fuite du temps, même si le cadran des horloges s’est soustrait à notre vue. Ils répètent trois fois le point noir de Nerval (96), trois fois « le Soleil noir de la Mélancolie (97) ». Mais ils marquent aussi le pointillé de l’inachèvement, le refus de cette clôture par laquelle tout s’achève, par laquelle, selon l’étymologie du mot, tout « vient à chef ». La partie doit rester ouverte… Ce goût de l’inachèvement se traduit parfois par le lancement d’entreprises interminables, comme The Fountain Archives (2008) : la collecte des reproductions de l’urinoir de Duchamp dans des livres, catalogues, revues ou magazines. Une fois trouvée, la page avec la photographie est déchirée de sa publication d’origine, encadrée et mise sous verre. La publication, amputée, prend place dans le fonds documentaire, la bibliothèque de l’œuvre. Nul achèvement possible pour pareil projet : répertorier toutes les publications comportant une image de la Fontaine est une tâche pratiquement impossible ; en outre, chaque jour ou presque, de nouvelles voient le jour.

Afif est l’artiste qui dit la menace de la fin, de la réification et, en même temps, la possibilité de les déjouer. Par un curieux paradoxe esthétique, il sera revenu à une pop song de conjurer le destin réificateur auquel le pop art warholien avait condamné l’œuvre d’art.


92 Vassili Rozanov, Feuilles tombées [1913-1915], trad. J. Michaut, Lausanne, L’Âge d’homme, 1984, p. 9.
93 L’une des deux autres est la reprise du pan de mur de la Mélancolie de Cranach.
94 Un titre qui provient du texte écrit par Lili Reynaud-Dewar à partir de Blue Time : « Infinity’s the heavy duty / Of a songwriter like me ».
95 Nietzsche, Le Gai Savoir, § 374, trad. P. Klossowski et M. B. de Launay, Gallimard, coll. « Folio Essais », 1982, p. 284.
96 « Quiconque a regardé le soleil fixement / Croit voir devant ses jeux voler obstinément / Autour de lui, dans l’air, une tache livide. // Ainsi, tout jeune encore et plus audacieux, / Sur la gloire un instant j’osai fixer les yeux : / Un point noir est resté, dans mon regard avide. // Depuis, mêlée à tout comme un signe de deuil, / Partout, sur quelque endroit que s’arrête mon œil, / Je la vois se poser aussi, la tache noire ! / Quoi, toujours ? Entre moi sans cesse et le bonheur ! / Oh ! c’est que l’aigle seul – malheur à vous, malheur ! / Contemple impunément le Soleil et la Gloire », Gérard de Nerval, « Le point noir », Odelettes.
97 « … et mon luth constellé / Porte le Soleil noir de la Mélancolie », G. de Nerval, « El Desdichado », Les Chimères.
 
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