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Ecrits divers – Journal, lettres, textes épars, Faustus, poèmes, 1951-1961
Bernard Réquichot [tous les titres]
Les presses du réel – domaine Avant-gardes [tous les titres] – collection L'écart absolu – Fondamentaux [tous les titres]
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Préface : Bernard Réquichot, vers la métaplastique et l’individualisme révolutionnaire

Jean Delpech, évoque, en 1973 les projets du poète qui se suicida la nuit du 4 décembre 1961, deux jours avant le vernissage de son exposition chez Daniel Cordier, à qui il avait envoyé une série de sept Letttres illisibles, en fausses écritures, comme texte de présentation à sa nouvelle exposition : « il avait encore de nombreuses idées. Il voulait par exemple filmer de très près les poils d’une brosse bougeant très doucement. Il avait en projet de faire enregister certains de ses poèmes lus en chœur par dix acteurs. La Chant des Clarisses devait servir de fond sonore. » En novembre 1961, avec Yolande Fièvre, il va voir Marcel Béalu, qui dirige la revue Réalités Secrètes, dans sa librairie Le Pont Traversé, dans le quartier Saint Michel ; il lui propose un poème en langue inventée « Barbaque si Rabaquée », qui sera publié en 1963. Réquichot écrivain est entièrement posthume puisque l’ensemble de ses écrits ne seront publiés qu’en 1973, établis d’après les manuscrits originaux par Marcel Billot, aux éditions La Connaissance, à Bruxelles, en complément de l’unique monographie à ce jour, introduite par Roland Barthes, Alfred Pacquement et Marcel Billot. En 1973 également, François Dufrène, dans le numéro spécial Poésie en question de la revue Opus coordonnée par Alain Joufffroy, évoque celui qu’il n’a jamais rencontré « un lettriste inconnu », « aux antipodes du spectacle, je me sens plus près d’un Réquichot, même si ses phonèmes ne rejoignent en rien mes crirythmes (…) il écrivait en effet des poèmes lettristes pour lui seul. Alain Jouffroy m’a communiqué la dernière strophe de son dernier poème, terriblement « fermé », que l’on peut dater du début de l’année 1960 (il n’a plus rien écrit ensuite, hormis des lettres illisibles) : PA KOK TOÏ TI KOK TO K ».

D’autre part, dans une lettre de janvier 1952 à son ami Jean Criton, il affirme clairement ses positions mondialistes, proches de celles de Breton et du mouvement des « citoyens du monde » de Garry Davis, dont il vend le journal « Le mondialiste » en 1950-51 : « ne sais-tu pas qu’un poète, qu’un artiste, qu’un peintre, qu’un révolutionnaire scandalise, c’est parce qu’il a la mission d’élever le monde au-dessus de lui-même ». Il est difficile d’imaginer un Réquichot retiré du monde et ignorant de la scène politique de son époque et de nombreux débats de la presse culturelle par l’entremise de Combat, du Libertaire, des Lettres Françaises (organe culturel de Parti communiste sous la direction d’Aragon), Arts et Spectacles. Cette position se renforcera, loin de toutes les idéologies culturelles, artistiques ou politiques, vers une conquête de la solitude proche de Stirner et des anciens inspirés : « l’artiste ne devrait créer que lorsque ses yeux d’homme se ferment et que ses yeux de prophète voient le jour » (…) « le monde est un concile de prophètes cachés qui s’ignorent ». De nombreuses notes éparses dans ses écrits et son œuvre plastique exposée (seul ou en groupe) confirme son inscription originale et solitaire dans le champ orageux des transformations esthétiques de son époque entre l’abstraction lyrique (Wols, Bryen, Pollock, Mathieu), le tachisme ou l’art informel (Tàpies, Degottex, Fautrier…), la nouvelle vague révolutionnaire sous la forme de Cobra (Jorn, Constant, Dotremont…) et les défenseurs de l’abstraction géométrique représentée par le salon des Réalités Nouvelles et la nouvelle galerie Denise Renée, face à l’apparition tonitruante et liquidatrice du seul nouveau mouvement des années 50, le Letttrisme, qui depuis sa fondation en 1946 par l’infatigable Isidore Isou, prophète des nouveaux temps et annonciateur des bouleversements futurs, innove dans tous les domaines. Vers les années 1955, les premiers signes d’une nouvelle tendance, qui sera proclamée Nouveau Réalisme en 1960 par Pierre Restany, apparaissent dans les galeries de Collette Allendy (Klein) et d’Iris Clert (Tinguely et Klein) : le monochrome, le dépassement de la peinture (espace bleu), la machine à peindre de Tinguely, les affichistes (Hains, Villéglé, Rotella et bientôt Dufrène) ; la première Biennale de 1959 donne déjà un aperçu de ce bouleversement, à Paris.

Réquichot vit dans ce contexte de remise en cause fondamentale de la peinture et de l’esthétique : il est en relation avec la revue Phases, une mouvance surréaliste indépendante fondée par Jaguer et qui rassemble une véritable internationale de l’art, avec des poètes, des artistes-poètes de tous pays comme Gherasim Luca, Camille Bryen, Alain Jouffroy, Jean-Pierre Duprey, Raoul Hausmann, Arp. C’est là qu’Alain Jouffroy aurait pu le rencontrer, dans ce lieu assez nomade, véritable ouvre-boîte, espace de rencontres des réfractaires alors que la guerre des clans régnait quasiment partout. Réquichot y fait discrètement allusion en se disant loin de tous les fanatiques, splendide solitaire.

Comment imaginer qu’il puisse ignorer les remises en cause de l’écriture depuis la fin de la guerre et surtout depuis 1950 alors qu’une suite d’ouvrages paraissent chez de nouveaux petits éditeurs comme Anthologie de la poésie naturelle de Bryen (ed. K, 1949), Bilan lettriste de Maurice Lemaître (chez Richard Masse, 1955), le dossier « Pour en finir avec le jugement de Dieu » d’Artaud (ed. K, 1949), Héros limite de Luca (Le Soleil noir, 1953), le numéro spécial sur les fous littéraires (Bizarre n°4, 1956, ed. Pauvert), Courrier Dada de Raoul Hausmann (Losfeld, 1958) et les écrits de Dubuffet, Michaux, Queneau, Breton, Daumal, Artaud chez Gallimard. Le journal et les lettres ne mentionnent que des lectures philosophiques et des ouvrages de psychanalyse, la lecture de Jarry et celle, annuelle, de Monsieur Teste de Valéry (une mise en abîme de la littérature et de la pensée). Mais cela ne prouve rien. Aurait-il inventé sa propre langue, son jargon personnel puis une langue phonétique, une glossolalie particulière, cela est bien possible car il arrive au même dépassement, sur le plan plastique, du figuratif et de l’abstrait, par ses collages et découpages ; Réquichot imagine une transformation des arts qu’il ne réalise pas lui-même : dans Faustus « il a bâti dans son cœur une église pour mystique sans dogme », « les mots, simples sonorités, n’ont plus besoin de sens », « aucun bruit n’y échappe et le tintamarre d’une usine devient aussi émouvant par son expression d’une épopée mécanique qu’une symphonie pastorale. Les sonorités actuelles deviennent une musique présente, comme la musique du commencement était le commencement de la musique ».

Il envisage même une abolition de l’art dans l’instant vécu :
« Là le rien est quelque chose, la moindre chose est une chose immense
là sont les voix qui ne sont pas d’un être
là est l’espace qui est aux sons une forme de silence
et sonne la musique du commencement qui fut le commencement de la musique ».
Cet extrême dépassement de toute production éphémère est proche de la pensée du bouddhisme zen ou du Tao : « sait-on si l’art n’aurait pas une limite au-delà de laquelle l’esprit, sans parole ni musique, ni forme pourrait s’en aller seul, atteindre à un art de l’esprit ayant pour thème l’esprit ? Ce départ de l’esprit : miracle de l’instant d’une intensité émotive. » Dans ces mêmes années 1956-59, Yves Klein expose ses zones de sensibilité et son espace bleu immatériel, dans la petite galerie d’Iris Clert, rue des Beaux-Arts, le 28 avril 1958. Coïncidences, rencontres, cheminements parallèles ? Réquichot échappe aux classifications et aux réductions historiques, très lucide quant aux vaines batailles esthétiques, qu’il traverse avec indifférence : « Aveuglement dérisoire aussi que de croire puisque tant de convictions peuvent être contraires (…) À contempler tous ces fanatiques, obstinément limités à eux-mêmes » « je voulais penser au vide des pensées, une espèce d’infini négatif. »

Et pour faire semblant de conclure encore cette réflexion : « si le monde s’offre encore quelque durée, nous sommes la très profonde nuit de l’avenir. La toile blanche (personne ne l’a jamais faite, serait-elle trop théorique ? un carré noir sur un fond blanc ne peut-il souffrir du même défaut ?) serait ensemble la fin du passé et le commencement de l’avenir. »

Michel Giroud, janvier 2002
 
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