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Les promesses du zéro – Robert Smithson, Carsten Höller, Ed Ruscha, Martin Creed, John M Armleder, Tino Sehgal
Michel Gauthier [tous les titres]
Les presses du réel – domaine Critique, théorie & documents [tous les titres] – collection Hors série [tous les titres]
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extrait
 
Préambule
(p. 7-8)
© Les presses du réel / Mamco / l'auteur


Longtemps vous avez pensé que l'art vous permettrait d'accroître vos compétences perceptives, qu'il ferait de vous un spectateur maître de lui-même et de son rapport à l'œuvre. Puis vous avez plongé les yeux dans Mirror Vortex de Robert Smithson et avez tenté de comprendre son voyage au Yucatán. Vos certitudes se sont évanouies. « Pourquoi ne pas reconstruire notre incapacité à voir ? » demande, en effet, Smithson à l'issue de son périple mexicain. Et si vous venez à glisser, en criant de joie et de peur tout à la fois, tel un enfant, sur les toboggans de Carsten Höller, dans un musée transformé en amusement park, ou si vous fermez les yeux, au bord de l'épilepsie, devant les centaines d'ampoules clignotantes de son Light Wall, le renversement de vos convictions prendra encore de l'ampleur. Pendant les quelques secondes de la chute ou de votre exposition à ces battements lumineux, vous ne vous contrôliez plus, vous n'étiez plus vous-même. Pourquoi ne pas construire notre capacité à nous perdre ?
Longtemps vous avez également cru que l'art avait pour vocation de donner du sens. Puis vous avez parcouru les livres d'Ed Ruscha et avez compris que l'une des tâches de l'œuvre pouvait être de s'efforcer de n'en pas donner. Une photographie de station-service, de piscine ou de cactus qui ne veut être rien d'autre qu'une photographie de stationservice, de piscine ou de cactus. Ce littéralisme foncier, vous en avez perçu un écho tout contemporain quand Martin Creed décida d'emprunter les voies de l'algèbre pour énoncer son credo esthétique : « le monde entier + l'œuvre = le monde entier ». L'art, en quête d'une hypothétique neutralité, proclamait sa valeur : un zéro.
Depuis quelque temps déjà, vous vous étiez fait une raison : la réification est une fatalité pour l'art, l'art est peut-être même l'autre nom de la réification. Marcel Broodthaers et Andy Warhol, chacun à sa manière, vous en avaient forgé la triste conviction. Mais vous fréquentiez assidûment les Furniture Sculptures de John M Armleder, qui ne se soucient plus aucunement de l'essence de l'art, promise, dit-on, depuis Manet. L'inédit formalisme postmoderne de ces œuvres aux libres manipulations de styles et d'objets, pratiquées en l'absence de toute hiérarchie et de toute susceptibilité ontologique, ouvre une perspective inouïe : envisager la réification comme une fête. Cela vous fut un réconfort, car, il vous avait fallu l'admettre, les grandes tentatives historiques de résistance à la réification avaient, pour diverses raisons, connu l'échec. L'énoncé conceptuel était devenu une image et le certificat, une précieuse relique. Pourtant, dans les premières années du siècle nouveau, les quelques « situations scénographiées » de Tino Sehgal auxquelles il vous a été donné d'assister, et que, l'artiste y veille, rien ne vient documenter, ont marqué, d'une façon inattendue, la reprise du projet anti-réificateur. Entre la promesse d'une fête et la relance d'une entreprise d'émancipation à l'égard d'un universel devenir-chose de l'art, la conjoncture avait décidément changé.
 
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