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Secrets de femmes – Le genre, la génération et les origines de la dissection humaine
Katharine Park [tous les titres]
Les presses du réel – domaine Fabula [tous les titres]
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Introduction
(extrait, p. 9-13)


Une religieuse gratifiée de visions de la Passion du Christ. Une pénitente aveugle et estropiée. Quatre épouses et mères patriciennes. Deux prophétesses dont une vierge mariée et lactante. Une criminelle exécutée. Ces femmes eurent en commun d’avoir leurs corps ouverts et leurs viscères examinés après leur mort. Leurs vies et morts ont fourni la matière de cette histoire de la dissection humaine en Italie au bas Moyen Âge et à la Renaissance. Cette histoire commence à la fin du XIIIe siècle avec l’émergence en Europe occidentale de la dissection humaine comme pratique reconnue quoique rare, implantée dans diverses institutions ecclésiastiques et séculaires. Elle s’achève au milieu du XVIe siècle, à un moment où le savoir anatomique fondé sur cette pratique, devenu l’un des piliers de la médecine savante et de la philosophie naturelle, était en passe d’être adopté par les écrivains laïcs comme voie d’accès privilégiée au corps et au moi. Curieusement, vu la rareté des sources concernant les femmes dans d’autres contextes, la documentation aurait manqué à une histoire de la dissection humaine fondée sur de semblables études de cas masculins. Non que les corps d’hommes furent moins nombreux que les corps de femmes à être ouverts durant cette période, bien que cela ne soit pas exclure, mais cette disparité de sources reflète plutôt l’intérêt de la culture italienne du bas Moyen Âge pour l’ouverture de corps féminins et pour la dissection comme technique la plus apte à en dévoiler les ressorts, ainsi que son émergence comme modèle de compréhension du corps humain en général, indépendamment de son sexe.
Le récit des premières ouvertures de corps humains à fins d’inspection en Europe occidentale a été écrit plusieurs fois (1). Sans m’inscrire en faux contre les travaux de mes prédécesseurs, j’ai cherché à redéfinir le champ en élargissant l’éventail des pratiques, des contextes et des protagonistes. Qu’ils aient fait appel à des sources iconographiques ou textuelles, les historiens ont à ce jour concentré leurs recherches sur un seul type de procédure : l’ouverture et l’inspection de corps humains telles qu’elles furent pratiquées dans les facultés de médecine et les collèges de médecins ou de chirurgiens à des fins pédagogiques ou scientifiques. Ils ont restreint leur attention aux motivations et aux actions d’un seul sujet de savoir – le médecin ou le chirurgien lettrés – et sur un seul sujet d’anatomie – le criminel exécuté, à qui la loi et la coutume réservaient ce genre de dissection. La plupart de ces cadavres étaient masculins, du fait que très peu de femmes étaient exécutées pour des crimes capitaux à cette période, mais aussi parce que l’anatomie se donnait pour tâche de connaître le corps humain au sens générique, lequel était compris comme masculin. Les corps de femmes n’étaient pas seuls à manquer ; jusque vers 1500, date à laquelle les anatomistes commencèrent à se tourner vers les hôpitaux pour leurs sujets d’anatomie, les dissections au service de l’enseignement de la médecine et de la recherche scientifique furent exceptionnelles, quoi qu’ait pu stipuler le règlement des universités et des collèges. Rares furent les criminels exécutés à cette période, plus encore ceux d’entre eux qui étaient éligibles à la dissection, exclusivement pratiquée dans la plupart des villes sur les corps d’étrangers de basse extraction (2). Rien ne fut fait cependant jusqu’au début du XVIe siècle pour alimenter le réservoir de cadavres disponibles tant que l’anatomie ne fut pas considérée comme une matière essentielle du cursus médical. La règle de la séance de dissection annuelle inscrite aux statuts de la plupart des facultés de médecine italiennes de la fin du XIVe et du XVe siècle, était plus souvent ignorée qu’observée.
La dissection humaine prospérait toutefois à l’extérieur des collèges et des universités. Elle se développa de façon rapide et spontanée à partir de 1300 autour d’un ensemble de pratiques culturelles ad hoc qui n’avaient rien à voir avec l’enseignement de la médecine : les rituels funéraires (en particulier l’embaumement par éviscération), le culte des reliques, les autopsies pratiquées dans le cadre de la justice pénale ou à des fins de santé publique, et une pratique obstétrique qui devait prendre le nom d’opération césarienne (cette pratique consistant à extraire le foetus vivant du corps de sa mère morte en couches pour le faire baptiser trouvait alors une expression plus juste sous le terme de sectio in mortua (3)). Si ce n’est qu’elles comportaient l’ouverture de corps humains, souvent réalisée par un chirurgien ou un médecin (mais pas toujours), aucune de ces pratiques n’avait grand-chose en commun avec la dissection académique. Sauf à l’occasion de l’exposition et du démembrement publics d’une sainte dépouille afin d’en multiplier les reliques, ces pratiques parentes de la dissection – embaumement, autopsie, excision de foetus – se déroulaient le plus souvent à l’abri des regards, dans un cadre privé. Aucune n’impliquait le profond déshonneur attaché aux leçons de dissection publiques, dont le sujet nu et anonyme, exposé aux yeux d’un groupe d’observateurs sans lien de parenté avec lui, était en grande partie démantelé, dispositif qui violait à la fois sa qualité de personne et son identité sociale en le rendant méconnaissable et impropre à recevoir les obsèques traditionnelles qui prévoyaient l’exposition du corps vêtu sur sa bière (4). Les autres procédures, qui ne mettaient en jeu que l’ouverture de l’abdomen, laissaient le corps virtuellement intact (5). Du fait qu’elles ne portaient atteinte ni à la dignité de la personne ni à celle de sa famille – il arrivait même fréquemment qu’elles soient pratiquées à la demande des proches –, elles n’inspiraient que peu d’hostilité. L’embaumement, apparemment la forme la plus précoce d’éviscération, était au contraire réservé aux morts vénérés, voire sacrés.
En accordant au moins autant d’attention à ces procédures privées peu intrusives qu’aux dissections institutionnelles de criminels par des professeurs d’université, j’ai voulu restituer à la dissection académique son contexte social et religieux. Les mots des contemporains pour décrire l’ouverture de corps humains trahissent une grande porosité entre le monde universitaire et ceux de la parturition, des procès criminels, des maladies chroniques, des funérailles officielles et du culte chrétien. La littérature médicale recourt au latin anatomia avec ses variantes (nothomia, anathomia) et dérivés vernaculaires pour désigner indifféremment des pratiques distinguées aujourd’hui sous les termes de dissection (ouverture d’un cadavre en vue d’approfondir la connaissance du corps humain en général) et d’autopsie (ouverture d’un cadavre en vue de déterminer quelque chose d’un corps particulier, généralement la cause du décès). L’une et l’autre tombent sous la fameuse définition de l’anatomie donnée au VIIe siècle par le Byzantin Jean d’Alexandrie dans son influent commentaire au De Sectis de Galien : « l’anatomie est l’art d’inciser et l’élucidation des choses cachées à l’intérieur du corps (6). » Mais le terme apparaît aussi parfois dans des textes qui traitent de l’embaumement. L’emploi des verbes marque encore moins de distinction entre ces diverses pratiques. Les auteurs latins ont volontiers recours à des termes non techniques – incidere (inciser), aperire (ouvrir), voire exenterare ou eviscerare (éviscérer) – pour décrire aussi bien une dissection ou une autopsie qu’un embaumement, ou l’ouverture d’une femme morte en couches. Ces quatre pratiques se trouvent plus étroitement liées encore sous la plume d’auteurs profanes italiens qui emploient presque toujours le verbe sparare (privé de substantif), plus ordinairement associé à la préparation d’animaux à des fins culinaires, telle l’action de vider un poisson ou un cochon (7).
Les diverses procédures impliquant l’ouverture du corps humain étaient aussi intimement liées en pratique. Il n’est pour s’en convaincre que de considérer les commentaires sur l’Anothomia de Mondino, réunis en un imposant traité publié par Jacopo Berengario da Carpi en 1521. S’il arrive à Berengario de faire allusion aux dissections publiques officielles qu’il dirigea en tant que professeur d’anatomie et de chirurgie à l’université de Bologne, le traité est surtout riche d’observations contingentes glanées au gré d’une intense activité de chirurgien qui l’amena à pratiquer des autopsies officielles, ou accidentelles quand une opération venait à tourner court (il disséqua aussi des foetus avortés ou mort-nés procurés par des sages-femmes). L’un de ses rapports d’autopsie les plus détaillés concerne la mort subite d’une femme enceinte. Berengario fut appelé pour ouvrir le cadavre dans l’espoir de trouver « deux foetus sinon tout à fait en vie, du moins suffisamment pour être baptisés ». À sa vive surprise, il n’en découvrit qu’un mais logé dans les intestins, hors de l’utérus – « le foetus fut immédiatement baptisé par les femmes de la maison (8) », écrit-il. Procédant à l’ouverture de l’utérus, il y trouva un gros apostème (apostema) à l’origine de sa rupture et de l’éjection du foetus. La sectio in mortua prévue prit cette fois la tournure d’une autopsie impromptue.
L’embaumement et l’autopsie étaient particulièrement liés. L’éviscération des deux saintes femmes du début du XIVe siècle dont les vies forment la trame du chapitre i fut d’abord réalisée dans le but de préserver leurs cadavres. L’inspection de leurs viscères et la découverte d’objets pieux n’intervinrent que plusieurs jours plus tard. L’association naturelle de l’embaumement et de l’autopsie – une fois extraits les organes de l’abdomen pour favoriser la conservation du cadavre, pourquoi ne pas les examiner pour déterminer la cause du décès ? – trouve à s’illustrer à partir de la fin du xve siècle, y compris sur d’éminents notables comme Laurent de Médicis – dit le Magnifique – ou Isabella del Balzo (seconde épouse de Frédéric Ier d’Aragon), décédés respectivement en 1492 et 1533 (9). Les chirurgiens appelés pour embaumer la dépouille d’un personnage illustre purent en profiter pour tirer certaines observations à leur propre usage ; Berengario note par exemple dans ses Commentaria que les personnes grasses ont tendance à accumuler d’importantes quantités de graisse dans la région du coeur et cite l’exemple de Giovanni Francesco della Rovere, archevêque de Turin, dont il éviscéra et prépara le cadavre (10).
En tenant compte de l’ensemble de ces pratiques au lieu d’en isoler la dissection académique, j’ai voulu rétablir leur cohérence culturelle. C’est là un point fondamental : en postulant de manière anachronique que l’ouverture de corps humains fut en premier lieu une procédure médicale, les historiens ont méconnu le phénomène plus large au sein duquel elle a émergé – ou relégué ces autres procédures au rang d’« arrière-plan » ou de « contexte culturel ». Je considère au contraire l’ouverture de corps humains comme un tout. Ses variantes (la dissection proprement dite au sens moderne du terme, l’embaumement, l’autopsie, l’excision de foetus, la « reconnaissance » ou inspection des cadavres de saints hommes et femmes) sont comme une série de miroirs angulaires qui se réfléchissent et s’éclairent les uns les autres. Aucune n’est première, et la dissection (qui fut à tous égards la plus ésotérique) moins que les autres. Pour mettre en évidence leurs points communs et leur degré d’association dans l’esprit des contemporains, j’ai utilisé les mots « dissection » et (plus volontiers) « anatomie » pour les désigner toutes, sauf quand l’exigence de clarté a réclamé un terme plus précis.

(...)


1. Pour un aperçu de la diversité et de la qualité de la littérature sur ce sujet, voir Carlino (Andrea), La fabrica del corpo : libri e dissezione nel Rinascimento, Turin, Einaudi, 1994 ; Sawday (Jonathan), The body emblazoned. Dissection and the human in Renaissance culture, Londres, Routledge, 1996 ; Cunningham (Andrew), The anatomical Renaissance. The resurrection of the anatomical projects of the Ancients, Aldershot, Scolar Press, 1997 et French (Roger K.), Dis-section and vivisection in the European Renaissance, Aldershot, Ashgate, 1999, et la bibliographie afférente. Ces quatre ouvrages ont chacun leurs forces et leurs faiblesses ; pour un bilan historiographique critique, voir Pardo Tomás (José), « Anatomia rinascimentale : un soggetto storiografico rinnovato » in Il teatro dei corpi. Le pitture colorate d’anatomia di Girolamo Fabrici d’Acquapendente dirigé par Rippa Bonati (Maurizio) et Pardo Tomás (José), Milan, Mediamed, 2004, p. 34-43. Pour un tableau synoptique du champ postérieur à l’édition originale de ce livre, voir Mandressi (Rafael), « Dissections et anatomie », in Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello (dirs.), Histoire du corps, t. 1, De la Renaissance aux Lumières, Paris, Seuil, 2005, p. 311-333.
2. Voir Park (Katharine), « The criminal and the saintly body : autopsy and dissection in Renaissance Italy » Renaissance Quarterly, n°47, 1994, p. 12-13.
3. Sur l’histoire de cette pratique chrétienne médiévale, voir Schäfer (Daniel), Geburt aus dem Tod. Der Kaiserschnitt an Verstorbenen in der abendländischen Kultur, Hürtgenwald, Guido Pressler, 1999, chap. ii-iii.
4. Sur la nature et la signification des rituels funéraires en Italie à cette période, voir Strocchia (Sharon T.), Death and ritual in Renaissance Florence, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1992, chap. i-ii ; Ricci (Giovanni), Il principe e la morte. Corpo, cuore, effigie nel Rinascimento, Bologne, Mulino, 1998 ; et Paravicini Bagliani (Agostino), Le Corps du pape, traduit par Dalarun Mitrovitsa (Catherine), Paris, Le Seuil, 1997, p. 143-165.
5. Les anatomies dites privées, ou plutôt particulières (anatomie particulares) constituaient une catégorie intermédiaire. Mises en oeuvre dans le but d’explorer une région particulière du corps et d’exposer sa structure devant une assistance restreinte, elles étaient moins spectaculaires et moins dégradantes que les dissections magistrales, et parfois réalisées sur d’anciens pensionnaires d’hôpitaux. La pratique de la dissection dans les hôpitaux italiens reste amplement à étudier. Pour Milan, voir cependant Azzolini (Monica), « Leonardo da Vinci’s anatomical studies in Milan : a reexamination of sites and sources », in Visualizing medieval medecine and natural history, 1200-1500, dirigé par Givens (Jean A.), Reeds (Karen M.) et Touwaide (Alain), Burlington, Ashgate, 2006, p. 152-154 et 161-167.
6. « Anathomia est artificiosa incisio et clarificatio eorum quae in occulto ascondita sunt in corpora », Opera Galeni, éd. Bonardus (Diomedes), Venise, Philippus Pincius, cité dans Lind (L. R.), Studies in pre-vesalian anatomy. Biography, translations, documents, Philadelphia, American Philosophical Society, 1975, p. 42, n. 1 ; voir aussi French (Roger K.), Canonical medecine. Gentile da Foligno and scholaticism, Leyde, Brill, 2001, p. 132-134. J’ai relevé quelques rares emplois du mot dissectio dans des traités de médecine latins de la fin du XVe siècle et du début du xvie siècle. « Autopsie » et ses dérivés sont apparus au xvie siècle pour désigner toute forme de témoignage oculaire et n’ont pris leur connotation anatomique qu’au milieu du xviie siècle ; voir Cook (Harold), « Medicine » in The Cambridge History of Science, vol. 3 : « Early Modern Science », dirigé par Daston (Lorraine) et Park (Katharine), Cambridge, Cambridge University Press, 2006, p. 414-415.
7. Comme la cuisine ou la boucherie, ces pratiques « anatomiques » exigeaient une connaissance rudimentaire de la structure du corps animal, ce qui explique qu’en l’absence de barbier ou de chirurgien, la tâche de préparer le corps à l’embaumement ait fini par échoir au boucher ou au cuisinier ; voir Ricci (Giovanni), Il principe e la morte, op. cit., p. 67.
8. Berengario da Carpi (Jacopo), Carpi commentaria cum amplissimis additionibus super Anatomia Mundini, Bologne, Giromalo de Benedetti, 1521, fol. 211 v-212 r. Sur la pratique de la sectio in mortua à cette période, voir Park (Katharine), « The death of Isabella della Volpe : four eyewitness accounts of a postmortem caesarean section in 1545 », Bulletin of the History of Medicine, n°82, 2008, p. 169-187.
9. Ricci (Giovanni), Il principe e la morte, op. cit., p. 62, sur Isabella del Balzo et, en général, chap. v. Sur la mort et les funérailles de Laurent de Médicis, voir Strocchia (Sharon T.), Death and ritual, op. cit., p. 215-216 ; sur son autopsie, voir Benivieni (Antonio), De regimine sanitatis ad Laurentium Medicem, édité par Belloni (Luigi), Turin, Società italiana di patologia, 1951, p. 15, n. 4.
10. Berengario da Carpi (Jacopo), Carpi commentaria, op. cit., fol. 345 r.
 
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