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Dalí et le dynamisme des formes – L’élaboration de l’activité « paranoïaque-critique » dans le contexte socioculturel des années 1920-1930
Astrid Ruffa [tous les titres]
Les presses du réel – domaine Histoire de l'art [tous les titres] – collection Inflexion [tous les titres]
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Préface
Le surréalisme et la pensée « iconique »
(p. 5-8)

Une page se tourne dans le monde de la recherche sur le surréalisme grâce au livre d’Astrid Ruffa. Le « hasard objectif » a voulu que ce soit le fait d’une Tessinoise travaillant à Lausanne : c’est qu’il fallait sans doute être aux périphéries de la communauté interprétative française pour prendre en compte le fait que le mouvement surréaliste n’a pas tout inventé à Paris, et qu’il n’est pas à considérer sous le seul angle d’André Breton. Ce recentrement de la révolution de la civilisation occidentale des années 1920, comprise désormais comme une ellipse à double foyer, est une performance qui, en quelque sorte, reproduit à son propre niveau le travail de vivification accompli par Dalí lui-même, en se permettant, venant des confins, d’apporter une vision en décalage qui réenclenche un dynamisme intellectuel.
Loin des positions communes qui oscillent entre fascination et mépris pour le « personnage » de Salvador Dalí vu comme un génie autoproclamé ou un faiseur, Astrid Ruffa a focalisé son regard sur l’œuvre globale (plastique et littéraire) qu’elle a abordée avec sérieux, armée des outils de l’histoire des idées, de la linguistique et de la sémiotique ; c’est avec ces garde-fous qu’elle a pu prendre en charge cette création polymorphe, difficile à appréhender du fait de la pluralité et de l’hybridité de ses éléments, déroutante, mouvante, instable, non clairement délimitée ni thématiquement, ni sur le plan des genres, ni même au sens linguistique, et moins encore sur le plan de l’identité intellectuelle ou de la frontière ontologique entre le fictif et le réel.
L’apport fondamental de cette analyse est de faire apparaître, grâce à une recherche historiquement et sémiotiquement fondée – un duo heuristique trop rarement activé en sciences humaines –, la nature profonde de l’antagonisme Dalí / Breton, que l’on a souvent compris en regard du seul alibi politique. Non seulement elle fait apparaître l’ancrage de la pensée de Dalí dans un « Zeitgeist », sa dette à l’égard des influences d’époque, son positionnement par rapport aux outils conceptuels qui ont cours dans sa jeunesse, mais surtout, elle montre comment ceux-ci lui permettent d’élaborer un imaginaire personnel évolutif mais cohérent, fondé sur « l’icône » (au sens peircien), alors que celui de l’écrivain André Breton repose sur « l’indice ». Sur cet horizon sémiotique, on saisit clairement le lien de rivalité entre les deux systèmes, et l’apport de l’artiste catalan qui arrive à point nommé pour repenser la place, jusque-là problématique, des arts visuels dans le mouvement surréaliste, et dont la présence dans le groupe parisien implique l’exigence d’un repositionnement de chacun à l’égard du programme de Breton.
Par ailleurs, cet ancrage épistémologique permet à Astrid Ruffa d’esquisser – et elle fait office de pionnière à cet égard – en quoi le parcours de Dalí ne se présente pas, comme on le croit communément, en ligne brisée à partir de l’après-guerre, mais en continuité, car le fonctionnement « iconique » (au sens peircien) qui sous-tend la « paranoïa-critique » et l’image double est à la base même de l’intérêt de l’artiste catalan pour la Renaissance et de son retour à un mode de figuration classique, reposant sur la même tension entre la tendance à la dissémination et le désir de totalisation. On découvre ici un visage méconnu de Dalí, une présentation inédite et convaincante de son œuvre comme une armature structurelle d’une solidité imparable, quand on n’y a vu jusque-là que des béquilles.
Il est clair que la prise en compte du corpus textuel, très peu étudié, est pour beaucoup dans ce changement de perspectives : les écrits de Dalí sont de telles énigmes que l’on se doit de les examiner sérieusement, au-delà des boutades et des contrepèteries qui sont à leur surface. Astrid Ruffa leur octroie la place qui leur revient et, en conséquence, l’œuvre complète reconstituée invite à une reconsidération de l’équilibre d’ensemble, qui fait apparaître sa dynamique singulière : tant Dalí esthète que Dalí Moustache témoignent de la sensibilité « iconique » ; ils sont des aspects particuliers de ce Dalí manifestaire ou documentaire qui est ici pour la première fois étudié. Le lecteur découvre un stratège intellectuel autant qu’un créateur, une belle mécanique sémiotique autant qu’un être intuitif, un homme pétri d’angoisses et d’incertitudes, et dont la création peut être comprise comme une sorte d’espace transitionnel au sens où l’entend Winicott, c’est-à-dire un espace de jeu où il teste les possibles et où il tente de gérer à distance, et sans assurance aucune, l’angoisse du réel. Car il y a aussi des tremblements dans l’œuvre de Dalí, du jeu au double sens de l’activité ludique et de la distance qui permet le mouvement ; c’est pourquoi la démonstration d’Astrid Ruffa commence par l’image-devinette, et sa conclusion insiste sur l’importance de l’ironie.
Ce parcours critique, novateur dans son corpus comme dans sa méthode et ses objectifs, marque ainsi une étape essentielle dans les recherches sur l’ouverture du surréalisme à la pensée « iconique ». Henri Michaux disait dans Poteaux d’angle : « Veille périodiquement à te susciter des obstacles, obstacles pour lesquels tu vas devoir trouver une parade et une nouvelle intelligence. » L’intelligence des propos d’Astrid Ruffa, qui n’a pas esquivé les obstacles, tient ici le lecteur en haleine de la première à la dernière page, tant et si bien qu’il se retrouve sans l’avoir remarqué à la page de conclusion, désolé d’avoir à refermer l’ouvrage. On rêve de voir se prolonger cette démonstration grâce à une étude qui porterait sur le Dalí d’après-guerre, jusqu’ici le plus souvent boudé par la critique, alors qu’on en propose ici une clé interprétative particulièrement prometteuse. À moins qu’Astrid Ruffa ne poursuive son travail d’Isis, plus largement, par ces nombreuses œuvres polymorphes, surréalistes ou non, dont la critique tronque trop souvent l’œuvre faute d’outils interprétatifs adaptés. Car Dalí, au sein du mouvement surréaliste, a pleinement participé à l’inauguration du mouvement de complexification médiologique de la création qui aboutit aujourd’hui aux œuvres hypermédiatiques. Or là est le défi de la critique contemporaine : faire voir comment les mutations artistiques appellent à comprendre une mutation de civilisation. Ce livre offre sur cette question un pan d’éclairage substantiel.

Myriam Watthee-Delmotte
Maître de recherche du Fonds National de la Recherche Scientifique belge
Professeur à l’Université catholique de Louvain (Louvain-la-Neuve)
 
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