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Live Bootleg (+ CD)
Brandon LaBelle [tous les titres]
Les presses du réel – domaine Arts de la scène & arts sonores [tous les titres] – collection Ohcetecho (arts sonores) [tous les titres]
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Ken Ehrlich (1) – À propos de Live Bootleg (p. 6-10)

Brièvement, un état intense d’attention coexiste avec une sensation confuse de distraction. Les sons se multiplient. Des mélodies de fragments musicaux se mêlent aux bruits de la rue et au subtil écho résiduel des techniques d’enregistrement… Les citations sonores déclenchent inéluctablement des souvenirs. Ces souvenirs individuels viennent se frotter à l’agitation urbaine. Ils envahissent la mémoire. La ville se contracte et se dilate au-delà de ses propres limites. Le lieu et la perception se télescopent à cet instant-là. Un glissement se produit alors : l’attention se focalise sur l’écoute grâce aux installations musicales dans l’espace public et convoque ainsi les souvenirs musicaux individuels. Ce glissement repose sur une réception active qui canalise et oriente les enregistrements audio et vidéo dans un mouvement de va-et-vient entre un espace extrêmement intime et celui souvent anonyme de la ville.
En conduisant une réflexion sur les différentes notions de musique, le cheminement de Brandon LaBelle traduit un engagement continu et persistant pour ce qu’il appelle « le social ». Pour lui, qui utilise le son comme matériau premier, la musique est un cadre de référence incontournable, le fantôme qui hante l’expérience de l’écoute. Eloigné d’une tradition qui chercherait à détruire les conventions et les codes musicaux, Brandon LaBelle souhaite plutôt se focaliser sur les dimensions sociales de l’écoute et sur la manière dont le son, en de multiples variations, agit sur l’espace public. Il est ainsi à même d’établir des connections entre différents médias et d’introduire du vocabulaire vidéo, architectural ou sculptural dans un champ plus large de problématiques rhétoriques et spatiales.

À la fois écrivain, commissaire d’expositions et artiste, Brandon LaBelle nourrit une réflexion théorique sur sa pratique qui complète richement l’expérience physique qu’il est possible d’avoir avec ses installations. Deux préoccupations centrales émergent de son travail actuel : la performance publique et l’espace radiophonique. Mais l’observation des musiciens de rue ou l’écoute de la radio ne sont
pas traitées ici comme des questions closes. Pour Brandon LaBelle, chacune participe à un vaste réseau dans lequel l’expérience individuelle — la subjectivité — est placée en situation de dialogues contradictoires. Les langages de ces dialogues sont multiples : des langages visuels et sonores débordent subrepticement de leur cadre pour finir par se mélanger et se contaminer mutuellement ; l’espace du public est compris comme étant historiquement contingent et souligne aussi la nature fluctuante de la perception ; enfin, la grammaire stricte du Design urbain se heurte à la nostalgie et à la sentimentalité des paysages émotionnels.

Avec Street Music, l’artiste recrée l’environnement d’une salle de concert imaginaire. À la place de musiciens réels, il met en scène sept moniteurs vidéo, lesquels diffusent plusieurs séquences où apparaissent et disparaissent des musiciens de rue. Les manipulations numériques du montage vidéo traduisent alors l’expérience de la performance publique vécue par le spectateur. Si les dynamiques mouvantes de l’installation mettent en évidence la diversité des styles musicaux et des musiciens eux-mêmes, elles nous conduisent également — et plus puissamment encore — à réfléchir à la nature même de la performance publique. En ce sens, l’œuvre est auto-réflexive et, bien que cette pièce soit présentée dans l’espace de la galerie, elle constitue elle-même une sorte de performance publique.

La pièce Radio Memory se concentre davantage sur les souvenirs individuels et s’inscrit dans le contexte d’une histoire musicale donnée. Alors que Street Music s’intéresse principalement aux différentes notions de représentation publique (de la musique, mais aussi de l’individu considéré à la fois comme Performer et comme auditeur), Radio Memory adopte une approche plus archivistique des souvenirs intimes et spécifiques. En présentant un corpus de chansons et de souvenirs liés à ces chansons collectés auprès de nombreux participants du monde entier, Brandon LaBelle fusionne les questions de mémoire et de recontextualisation des sons musicaux. Si la perception ou les sens peuvent déclencher ou ancrer un souvenir, l’artiste propose de forcer le langage de la mémoire pour convoquer la joie, la peine, la nostalgie, l’attente, la peur, c’est-à-dire constituer un panel de phénomènes à la fois socialement construits et historiquement connexes.
En reliant la mémoire aux sens, et en l’occurrence à l’ouïe, il ne s’agit pas de focaliser démesurément l’attention sur la signification de souvenirs spécifiques, mais de contribuer plutôt à recontextualiser ces souvenirs dispersés et à les réactiver grâce à l’écoute. Radio Memory offre donc la possibilité d’amplifier des récits personnels et des états émotionnels tout en complexifiant leur relation au spectateur grâce à la nature évolutive de ce dispositif.

Conjointement à ces deux œuvres, une troisième production résume et dissémine toute l’exposition. En diffusant en direct des sons de l’espace de l’exposition hors de la galerie via plusieurs micros soigneusement disposés, Brandon LaBelle enveloppe les deux installations dans une sorte de couverture sonore. Dans Building Broadcast, des fragments de sons émanant de l’exposition sont captés, amplifiés puis diffusés dans les environs du bâtiment. Tandis que le visiteur transporte ce qui vient de l’extérieur à l’intérieur de l’espace de l’exposition, les sons de l’exposition sont rediffusés au dehors, créant ainsi un jeu de réciprocités sonores.

L’invitation persistante de Brandon LaBelle à prendre en compte la dimension sociale du son induit plusieurs niveaux de lecture. Elle appelle à considérer la perception comme un phénomène enraciné dans le contexte des relations socio-historiques. Elle affirme également le lien qui existe entre les souvenirs individuels et les sons. Et peut-être, avant tout, reflète-t-elle une forme de réception qui ne soit plus entièrement passive, mais qui cherche plutôt à entendre de nouvelles choses, même dans les lieux les plus familiers.


1. Artiste et écrivain, Ken Ehrlich vit et travaille à Los Angeles. Il expose internationalement et explore différents médias comme la vidéo, la sculpture et la photographie. L’un de ses projets récents, Elna Bakker Memorial Windmill, a été présenté au Elyria Canyon Park de Los Angeles. Il a co-édité avec Brandon LaBelle Surface Tension: Problematics of Site (2003). Il enseigne au département des Arts de l’Université de Californie-Riverside et au CalArts (California Institute of the Arts).
 
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