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Œuvres natatoires
Jean-Pierre Brisset [tous les titres]
Les presses du réel – domaine Avant-gardes [tous les titres] – collection L'écart absolu – Poche [tous les titres]
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« La natation mène à tout » (Préface de Marc Décimo, p. 9-41)

C’est par un jour de juin 1883 à Angers que Jésus (rien que ça) visite Jean-Pierre Brisset (1837- 1919). Il lui révèle que « le latin est un langage artificiel », qu’« il n'y a pas eu de langue romane » et que le sanscrit, le zend, l’hébreu, le grec et le latin sont d’ « infâmes argots », des langues artificielles, inventées comme quelque volapük... Enfin libéré des langues mortes, Brisset entend bientôt dans les langues vivantes (et surtout dans la langue française) coasser les grenouilles : quoi ? coa ? C’est la première leçon. Et le son qu’elles émettent (les grenouilles n’ont pas de sexe apparent), c’est celui qu’elles poussèrent à l’aube de l’humanité lorsque, dans d’horribles souffrances, elles se découvrirent au bas de leur ventre un appendice qui pointait : « coa ? quoi ? qu’est-ce que c’est ? que sexe est ? Kékséksa ? ». Dans les marais Saint-Serge, non loin de la gare du même nom, à Angers, où Brisset officie depuis trois ans en qualité de commissaire de surveillance administrative aux Chemins de fer, il va la nuit vérifier et, ce qu’il entend, ne laisse aucun doute : les grenouilles répètent continûment comme litanies cette archaïque scène. Dès lors, comme un train peut en cacher un autre, révélations et livres se succèdent et les mots de raconter leurs maux, d’expliquer tous les Mystères, la véritable création de l’homme, l’histoire des origines batraciennes, les premiers temps… Jésus lui a découvert que l’homme descend de la grenouille. Les voies du Seigneur jusque là impénétrables le conduisent dans l’étang reculé (les temps reculés) des origines : la mare, la mer, la mère. Dans l’océan. L’ancêtre avait l’eau séant. Vers l’être de l’étang. Alors le sens d’un texte composé treize ans plus tôt s’éclaire.

Ce texte, publié en 1870, alors que Brisset était encore militaire, c’est La Natation ou l’Art de nager appris seul en moins d’une heure. Il paraît aux éditions Garnier frères, à Paris, et chez Méra, à Lyon (il est imprimé dans cette même ville chez Vingtrimier). À considérer qu’il s’agit d’un art pour apprendre à nager la brasse, ou nage à la grenouille, on comprend désormais mieux pourquoi il s’agit là d’un texte prophétique. À l’époque où il l’écrit, Brisset, est, semble-t-il, innocent. Jésus l’a laissé dans l’ignorance de ses desseins. Ce n’est qu’après la révélation de 1883, la Révolution de 1889 (à ne confondre avec aucune autre) et une rétro-lecture avisée, que la pratique de la natation jusque là plus ou moins négligée par les foules devient un indispensable exercice. La natation relie l’homme à son état amphibien antérieur. Ainsi Brisset consacre à cet art essentiel, la natation, un opuscule définitif, avant d’asseoir ses théories sur l’origine de l’homme et des langues, avant d’apprendre à lire les prophéties dans la langue et la morphologie des mots, avant d’avoir reçu de Jésus une visite, ce que Brisset désigne comme sa Révolution, celle par laquelle est donnée la Loi de la Parole : « les dents, la bouche », « les dents la bouchent », « l’aide en la bouche », etc. Et l’Art de nager de figurer au rang des textes sacrés à côté des Évangiles. On ne saurait donc prendre à la légère ce texte : la natation mène à tout, à Dieu, à la littérature (celle de Brisset) et en tout point du globe lorsqu’il s’agissait pour les ancêtres de se déplacer sur des aires dangereuses recouvertes d’eau. Il faut pour se sauver (et être sauvé) un Saint Sauveur qui indique sur les eaux la marche à suivre. On se souvient bien sûr non seulement des prouesses de Jésus sur le lac Tibériade comme sa propension, au passage, à prendre appui sur des homophones et l’antanaclase Pierre/pierre pour étayer sa doctrine : Saint-Pierre ou Pierre Brisset sont les jalons sur lesquels Jésus s’appuie et construit son église. La première fois qu’IL choisit de Se manifester à Brisset, les circonstances sont dramatiques. C’est la guerre et Brisset, – il a trente-trois ans (tout de même) –, canonné avant d’être canonisé, reçoit comme une crucifixion l’éclat d’une révélation frontale le 1er septembre 1870 à la bataille de Sedan (la bouche) sur le Mont Calvaire (ça ne s’invente pas). Jésus lui a fait lancer par voie céleste une pierre détachée du ciel, un obus, qui le laisse inerte, terré d’effroi sur le champ de bataille boueux comme grenouille enfouie, avant de lui envoyer des monstres verts apocalyptiques, des dragons, les soldats de la cavalerie prussienne pour, qu’au cours d’une dragonnade, tels des héraults, ils le ramassent, le fassent prisonnier et le déportent vers leur tanière en Saxe prussienne.

On sait qu’avant de se jeter à l’eau, il est recommandé de se mouiller un peu et de se rafraîchir pour n’être point tout entier saisi, frappé d’hydrocution. Il convient de n’être saisi par qui ou quoi que ce soit. De même il est salutaire de s’initier à l’art de la natation avant de nager. C’est ce qu’a résolu d’apprendre à ses lecteurs Brisset. Ce n’est pas dans le bain qu’on s’y met. Mais avant. Et d’offrir au lecteur un nécessaire complet de natation idéal, un manuel et, pour aider les débuts dans l’eau, les plans brevetés d’une bouée, la « ceinture-caleçon aérifère de natation à double réservoir compensateur », à l’usage des deux sexes. Cela peut toujours servir, on ne sait jamais, à s’en sortir la tête haute. Brisset, en vérité, semble indiquer comme un onzième commandement : « Tu ne te noieras point », ce que la glose ne manquerait pas d’expliciter par une phrase telle que « Tu ne te mettras pas en danger » et, quels que soient les courants, « Tu ne te laisseras ni aller ni emporter ». C’est probablement la raison pour laquelle Brisset, très terre à terre, préconise l’apprentissage au sec de la natation. Celle-ci, et particulièrement la brasse, s’apprend en effet facilement et d’autant plus facilement que l’on n’est pas dans l’eau et que rien n’est à craindre. De plus, la brasse, contrairement à d’autres nages, est sans prétention, ce qui se trouve être parfaitement en accord avec la philosophie de Jésus. Enfin, la brasse, si l’on s’exerce souvent, rend les êtres naturellement beaux comme des dieux. Si le culte de la beauté rapproche de Dieu (la philosophie néo-platonicienne, celle de Marsile Ficin a suffisamment insisté là-dessus), alors l’Art de nager et la pratique de la natation, et de la brasse en particulier, rapprochent de Dieu. Nul doute donc que le salut passe par la pratique de la natation, ce que tout ancêtre pêcheur (j’hésite sur l’accent, « ê » ou « é ») ne pouvait ignorer. Nourritures terrestres et nourritures spirituelles se confondent volontiers dans le langage prophétique : celui qui sait nager, même entre deux eaux, s’en tire toujours et il sait distinguer le bon poisson, l’ichtus (on se souvient qu’est ainsi parfois désigné Jésus Christ). Tel est sans aucun doute le sens de l’enseignement du message confirmé par Jésus à son disciple Brisset lorsqu’il lui déclare : « Qu’est-ce que l’Amen ? Amen, amène ou à Maine est un appel valant : à la nage arrive ». (1) Ou, si l’on préfère : rame (2). En favorisant la grenouillisation de l’homme, l’Art de nager met concrètement et métaphoriquement sur la voie le novice qui va bientôt plonger et surnager à la fois dans l’eau et dans l’Œuvre de Jean-Pierre Brisset. Il s’agit de ne pas s’y noyer. (3)

L’Art de nager se veut un ouvrage facile et pratique, à l’usage des deux sexes, pour tous les âges et dont les exercices puissent s’exécuter en tout temps et en tout lieu. Un ouvrage prophylactique. Pour être sain(t) de corps et d’esprit (y a-t-il un « t » à « sain » ou pas ?), il est indispensable et salutaire de cultiver non seulement l’esprit mais le corps quand ce n’est pas son jardin. Pour que la vie de l’esprit soit en pleine prospérité, le corps doit conserver sa force et nul n’ignore que la natation est un sport prétendu complet, un exercice spirituel enfin (dans le sens loyolesque du terme), il suffit pour s’en convaincre de regarder les figures (4). Comme il se veut facilement accessible il n’est ni volumineux, ni de grand format mais facile à enfouir dans quelque poche ; aussi ne compte-t-il que trente-cinq pages, la couverture est-elle de papier et ne coûte-t-il que cinquante centimes, contrairement aux livres en vente à cette époque sur ce sujet. Aussi le plan et le but de l’ouvrage sont calculés pour venir en aide au besoin général comme pour fournir dans chaque cas particulier un point de départ ; il ne nécessite pas de professeur tant les explications sont claires et précises (cinq gravures en creux aident à la compréhension), ni de piscine ou bassin, ni de rivière ou océan, ni de mare ou marais. On peut pratiquer tout simplement chez soi. Dans son appartement ou partout ailleurs, excepté dans l’eau. Les exercices sont sans danger, faciles, et je ne connais point de bipèdes mâles qui, voulant devenir prince charmant, n’ait par cette méthode douté de se transformer en grenouille. Ces exercices, ou prolégomènes si l’on veut, permettent d’aborder dans les meilleures dispositions d’esprit et de corps (mens sana in corpore sano), non seulement la natation et la vie et, par suite, l’Œuvre de Jean-Pierre Brisset aux éditions des Presses du Réel bien sûr. L’apprentissage de la natation est donc un acte indispensable. Ne disait-on à Rome d’un individu qu’il était inculte s’il ne savait ni lire ni nager.

Brisset, longtemps militaire, en voulant imposer une initiation aux techniques natatoires aux recrues qui les négligeaient, a dû songer à l’intérêt national. Il a voulu renouer avec une antique tradition où l’art de la natation était très en honneur. Comment, en effet, sans bons nageurs, construire des ponts, savoir s’ils doivent être établis sur chevalets, avec des pontons, des bateaux ou des pilotis si l’on ne connaît pas la profondeur de la rivière, du fleuve, de la mare, de l’étang, de la mer, ni la nature de son lit ? L’utilité de tels hommes dans les corps de génie, l’application de la natation à l’art de la guerre est un bienfait dont les généraux sont conscients. Il faut familiariser l’homme à « l’élément hostile », le rendre amphibie. Comment ne pas se souvenir de débâcles funestes à traverser quelque rivière subitement en crue ?

Pourquoi enfin délaisser les plaisirs et ignorer les bénéfices variés qu’on tirerait du bain ? C’est dans l’eau du temps. Le traitement par les eaux est très en vogue. On va aux eaux. Gagnée sur la forêt d’Andaine, s’ouvre en 1896 la station de Bagnoles-del’Orne, non loin du village de naissance de Brisset. On y pratique les eaux sulfureuses et ferrugineuses. Et les aliénistes préconisent volontiers pour thérapie des diverses manies la douche froide, laquelle se reçoit de zéro à quinze degrés. (5) En 1837, les premières courses ont lieu à Londres et le premier championnat se tient en Australie en 1846. Le premier championnat du monde se déroule en 1858 et, en 1896, à Athènes, s’ouvrent les premières compétitions olympiques (elles seront permises aux femmes à partir de 1912 aux Jeux de Stockholm)… L’esprit du siècle nage.

Avant Brisset, on se bornait à enseigner la natation dans l’eau. On ne s’occupait pas préalablement de faire apprendre à terre les mouvements de la locomotion dans l’eau. De là, deux difficultés à surmonter à la fois surgissaient : la crainte de l’eau avec laquelle on n’est pas forcément familiarisé et l’action des membres qu’il faut diriger dans certaines conditions toutes différentes de celles de la locomotion à en l’acquisition des mouvements à sec et sur le dos. Elle est inspirée d’un capitaine champion de gymnastique, Charles Henri Louis d’Argy et de son Instruction pratique pour l’enseignement élémentaire de la natation dans l’armée (J. Dumaine, Paris, 1851). Ainsi, c’est en toute saison, en tout lieu, avec un grand nombre d’hommes à la fois si l’on veut, qu’on pourra se préparer. Comment pouvait-on sans perfidie précipiter des montagnards qui de leur vie jamais n’avaient pris un bain dans quelque trou d’eau ? ! Comment pouvait-on parler des « plaisirs du bain » quand c’était dans la peur qu’on immergeait le néophyte ?

Le fait de se soutenir dans l’eau, de s’y diriger en divers sens et d’y plonger est une faculté qu’on acquiert. L’homme est obligé de prendre des attitudes et des positions qui lui sont peu aisées pour s’immerger. Il faut apprendre. La natation est donc le fruit de la pensée, de la réflexion et du travail : c’est un art. Parmi les diverses nages qui existent, « nage en triton », « nage assis », la « coupe » (sorte de crawl) (5), « nage sur le dos », « nage à coups de pieds et de poings » très convenante pour traverser une rivière couverte de peu d’épaisseur de glace, etc., il faut que l’apprenant choisisse celle qui convient à ses besoins (se relaxer, aller vite d’un point à un autre, lire son journal, etc.).

Pour Brisset, il faut choisir celle qui sera la plus appropriée aux mouvements naturels de l’homme. Il opte pour la brasse, ou « nage à la grenouille », car il est moins extraordinaire d’emprunter à une grenouille qu’à un chien une manière de nager, puisque la grenouille est un animal amphibie qui vit plus longtemps dans l’eau que sur la terre.

« Pour nager en grenouille, les bras doivent être pliés, les mains bien tendues (la paume tournée vers le fond de l’eau) rapprochées l’une de l’autre, de sorte que les deux pouces se touchent exactement par le bout. Les coudes doivent être au niveau des épaules et les mains au niveau des coudes ; elles doivent en outre toucher le corps de manière que la main droite forme en dehors un angle rentrant d’environ 145° avec l’avant-bras droit, ainsi réciproquement. Dans cette position étendez-vous avec lenteur sur le ventre, et lorsque vous serez couché, rapprochez de vos fesses vos talons en tâchant qu’ils se touchent, éloignez vos genoux l’un de l’autre le plus que vous pourrez, chassez vigoureusement de la plante des pieds l’eau qui se trouvera dans leur direction. N’oubliez pas surtout que tous les mouvements doivent être simultanés, c’est-à-dire, que vos pieds et vos mains, vos bras et vos jambes, comme si un même ressort les avait fait partir à la fois, se déploieront au même instant, vos mains se porteront en avant et à la hauteur des épaules, et ne se sépareront que lorsque vos bras seront déployés dans toute leur longueur. Cet élan, auquel vos membres seuls doivent avoir participé, vous a fait avancer en raison de la promptitude que vous avez mise ; il ne faut pas vous hâter de rassembler vos membres, parce que votre mouvement subsiste encore, quoique la cause qui l’a produit ne subsiste plus. Attendez, pour changer de posture, qu’il soit presque fini ; ce que qui vous fera un peu enfoncer ; alors vous disposerez vos membres tels qu’ils étaient avant de faire l’élan, et vous recommencerez.
Mais si vous voulez avancer plus vite, faites la manoeuvre suivante :
Écartez d’abord lentement vos mains l’une de l’autre, ayant soin de tenir les bras bien tendus, et lorsque vos mains seront éloignées entre elles d’environ deux pieds et demi, inclinez-les de sorte que le côté du petit doigt de chacune soit un peu plus élevé que le côté du pouce. Mettez alors de la vigueur à la continuation du mouvement de vos bras, et vous avancerez : vos mains n’ont pas dû cesser encore d’être au niveau des épaules ; mais lorsqu’elles seront diamétralement opposées l’une à l’autre, il faudra que l’extrémité des bras pénètre plus avant dans l’eau à mesure que vous agrandirez la portion du cercle qu’ils décrivent. Ici le mouvement doit être rapide, car ce n’est qu’à l’aide de la résistance que l’eau oppose à la paume de vos mains, que vous continuerez d’avancer.
Quelques auteurs ont donné à cette manière de nager le nom de Brassée, d’autres l’ont appelée nager en grenouille ; je lui ai conservée cette dernière dénomination, parce que, dans cette manière, nous imitons autant que possible, par les mouvements de nos mains, de nos bras, de nos pieds, l’action de la grenouille, qui, quoiqu’elle ne décrive pas comme nous un cercle avec ses pattes, ne nous a pas moins servi de modèle pour nager d’après le mode que je viens de peindre. S’il existe une différence énorme entre la manière de l’homme et celle de la grenouille, c’est que l’une est un don de la nature, et l’autre le fruit de l’art. » (Courtivron, op. cit., p. 51-55).

La méthode de Brisset va développer – conformément donc aux lois naturelles – les germes de forces et de facultés déposés dans notre organisme, en mettant en oeuvre nos efforts personnels pour favoriser ce développement et pour les utiliser. C’est remplir la clause fondamentale du but qui a été assigné à notre existence. De sa réalisation dépend la possibilité d’atteindre ce but le plus tranquillement, tandis que sa non-réalisation, au contraire, pourrait miner notre santé, le bonheur de notre vie, nos aptitudes, l’essor de notre esprit et au final la bonne compréhension des Œuvres de Brisset. Les efforts qui ont été faits pour arriver à l’harmonisation des forces inhérentes à l’organisme, tant entre elles que dans leur rapport avec le monde extérieur, en les utilisant elles-mêmes d’après cette méthode fondée sur des calculs bien précis, dont les figures suggèrent la mystique, constituent peut-être le progrès le plus important, le triomphe de la Brissettologie. Cette dernière s’est débarrassée du chaos de scories que la connaissance imparfaite de la nature et l’empirisme grossier des siècles antérieurs avaient amoncelé. Les forces motrices existant dans notre corps, qui n’ont exclusivement besoin que de notre volonté pour se manifester, peuvent en effet, lorsqu’elles sont développées et utilisées régulièrement en suivant la méthode, contribuer à préserver en nous cette parcelle ignorée de nos origines, voire à la restituer. Continuellement à la disposition de tous les hommes, il ne s’agissait que de faire connaître plus clairement cette éventualité. C’en sera fait pour quiconque adoptera la méthode : il redevient grenouille.
« On nous demandera peut-être comment il se fait que l’homme ne nage point naturellement comme la grenouille. Nous répondrons tout d’abord que le bon nageur nage absolument, saute à l’eau et plonge comme la grenouille. Mais quand le dieu marin se dressa et se mit à marcher sur ses parties inférieures, les jambes et les bras acquirent un mouvement alternatif opposé à la natation. Le bras droit et le pied gauche se portent en avant en même temps, de même pour la main gauche et la jambe droite. Or, pour nager comme la grenouille, il faut que les bras agissent ensemble et en opposition avec les jambes agissant ensemble. Il suffit de répéter des exercices convenables, couché sur le dos, pour que les quatre membres retrouvent bientôt leur ancienne science.
D’autre part, si on laisse le petit enfant marcher à quatre pattes, comme cela lui est naturel, aussi longtemps que possible, et qu’on lui mette de l’eau à sa disposition pour y pouvoir nager sans danger, il ne tardera pas à s’y mouvoir comme les quadrupèdes qui nagent naturellement ; car, en marchant au pas à quatre pattes, on fait une suite de mouvements produisant la natation. La jambe et le bras droit refoulent à peu près en même temps, pendant que les membres du côté gauche remontent à la surface pour refouler l’eau à leur tour. Le quadrupède nage en un léger roulis, la grenouille par un tangage. La marche de l’homme n’est ni l’un ni l’autre.
C’est l’esprit des ancêtres qui porte les enfants à rechercher les bourbiers, à patauger, à trouver leurs délices au bord des eaux, dans le sable et la boue où ils se mettent comme de petits diables. S’ils peuvent se baigner en sûreté, ils nageront d’abord comme les quadrupèdes et bientôt ensuite comme la grenouille et même mieux et plus longtemps. Il est bien aussi à remarquer que l’homme est le seul animal qui sache nager sur le dos, étant en cela supérieur aux poissons, comme il convient à l’ancien roi des eaux, au dieu marin. »
La Science de Dieu ou la Création de l’Homme, « L’oubli de la natation », 1900, p. 730-731.

En exposant ce moyen dans lequel on ne doit chercher aucune action spécifique et mystérieuse, Brisset ne présente pas aux lecteurs un système créé artificiellement ; on suit seulement avec fidélité la voie de la nature qui ramène à l’origine le corps devenu. Il ne fait qu’appliquer des procédés identiques à ceux qu’elle, la Nature, a utilisés pour réaliser le développement du corps. Ce sont des formes de mouvements tout uniment naturels, tels qu’ils se trouvent établis dans le mécanisme du corps humain, tels qu’ils sont clairement désignés d’avance par la conformation des articulations. Ces procédés méritent donc d’être employés et recommandés, pour atteindre à l’état originel. Ils sont les plus rationnels et les plus praticables de tous, puisque chacun les porte toujours avec soi, survivances en l’être d’un inconscient biologique, mode de fonctionnement et organisation appartenant à des phases depuis longtemps dépassées de l’évolution de l’individu et de l’espèce. L’Art de nager, par la répétition des exercices, permet de retrouver en nous l’ancêtre oublié, « l’ancien être », un être sans sexe, l’homme avant queue l’homme fût l’homme, la grenouille ancestrale. (On doit se souvenir que contrairement à l’homme la grenouille n’a pas de sexe apparent. C’est son apparition à l’aube de l’humanité et les douleurs qui l’accompagnèrent qui la firent s’interroger. Étonné de voir poindre un appendice à son bas-ventre, la rainette s’écria : Coa ? Quoi ? Qu’est-ce que c’est ? Que sexe est ? Kéksékça ? Et l’on sait que de là vint la queue haut naissance, la Connaissance, et tous les excès.) À l’aérodynamisme (très relatif) de l’homme, plutôt terrien, s’oppose l’hydrodynamisme de la grenouille, animal plutôt aquatique (elle y passe le plus trouble de son temps). Il s’agit donc pour le nageur néophyte d’essayer de se faire volontiers passer plus pour une grenouille qu’un homme. C’est dire qu’il doit réussir à faire oublier ses caractéristiques humaines. À se faire oublier pour ce qu’il est ou mieux, pour ce qu’il a. À savoir, si l’on suit Brisset, son appendice sous-ventral (la grenouille, elle, n’a pas de sexe apparent) mais aussi, autres critères distinctifs de l’homme, le pouce (qui pousse chez la grenouille uniquement à la saison des amours pour agripper mieux la femelle), le poil et encore ses dents et ses pieds. Si les bras chez la grenouille sont surtout des nageoires, et les pieds des palmes, les nageoires de l’homme sont plutôt des bras et ses palmes des pieds (c’est tardivement, en 1921, que de Corlieu compense en inventant les palmes artificielles). D’aucuns voit dans l’exploit natatoire un désir nostalgique, un élan régressif, entraînant tantôt jusqu’à la piscine amniotique, tantôt jusqu’aux époques batra(n)ciennes des pré-êtres (des prêtres). La nage est donc aussi plongeon dans le temps. On en ressort en surface non pas un autre (je n’est pas un autre) mais métamorphosé. On devient. On persévère dans son être (on père sévère aussi parfois). Mais, sortant de l’eau, on est beau, on naît beau comme Vénus sortant de l’onde, de la mer ou plutôt des mares et des marais. On est aussi charmant que grenouille s’exhibant sur un nénuphar. « Nous ne pouvons nous figurer que fort grâcieux des corps exercés continuellement dans l’art de la natation », écrit Brisset (Grammaire logique de 1883, p. 469). D’apparence quasi féminine, a-sexué et sans poil, tel est l’homme-grenouille. On pourrait hésiter à utiliser ce terme (l’homme-grenouille), qui est anachronique puisqu’il aurait été pour la première fois utilisé dans le journal Le Monde en 1955 ; cependant, Brisset précise que, bien avant l’invention de l’objet, l’ancêtre n’ignore pas le mot. Par exemple : « nous voyons les faunes se servir de l’air ou de l’eau en guise de téléphone. » (Le Mystère de Dieu, p. 557). Cela laisse évidemment penser que l’idée même d’homme-grenouille ne lui fit point défaut et on ne voit pas du reste comment désigner autrement le nageur formé à l’école de Brisset.
Ce système de gymnastique simple, franchement active, ne doit cependant pas faire oublier que les débuts dans l’eau doivent être aidés par la « ceinture- caleçon aérifère de natation à double réservoir compensateur » (à l’usage des deux sexes). Après des essais, Brisset prend un brevet d’invention le 24 mai 1871 (inscrit sous le numéro 91 825), à la préfecture des Bouches-du-Rhône. L’idée de s’aider au moyen d’un objet, n’est pas neuve ; elle est sans doute aussi vieille que le monde, mais elle est susceptible d’amélioration. Calebasses, gourdes, faisceau de joncs, vessies de porc, pots de terre (qui présentent l’avantage de pouvoir à l’intérieur transporter ses habits au sec), de nombreuses solutions ont été imaginées pour remplacer cette vessie natatoire dont les poissons disposent naturellement, cette poche qui permet de flotter entre deux eaux sans souci. Ce renfort de sécurité (le double réservoir compensateur) vérifie l’adage selon lequel deux précautions valent mieux qu’une ; il laisse apercevoir du concepteur son évaluation du danger qu’il juge certainement extrême. Sinon, comme un exercice oulipien, le lipogramme, qui supprime de l’usage d’une langue la lettre la plus fréquente, pourquoi s’initier à la natation hors de l’o ? Et quand il confronte l’apprenant au milieu aquatique, il fait donc celui-ci se nantir d’une sorte de bouée, deux grosses boules, qui affirme sa présence parmi l’élément hostile. Il devra cependant au plus vite les perdre, comme pour confirmer sa transformation en nageur si ce n’est en grenouille. L’iconographie de l’Art de nager, très figurative, est donc appropriée, conforme à la réalité du nageur : présenté nu, il n’a pas de sexe apparent. C’est alors qu’il se passe du maître, à ce moment qu’il peut s’en défaire. Le danger est éloigné lorsqu’il n’est ni sexe ni maître (ce qui ne va pas sans rappeler bien sûr la célèbre formule de Louis Auguste Blanqui [1805-1881]). Apprendre à nager peut désormais paraître comme une tentative de régler une affaire de famille. Ne s’agit-il pas de se familiariser avec l’adversité au point de s’en affranchir ? de faire corps avec elle ? de s’y couler en évitant au mieux la résistance et les dangers éventuels qui pourraient advenir ? La maîtrise du geste ne permet-elle d’échapper aux périls, à l’angoisse, à la peur panique et même à la mort sûre, la noyade ? Une fois l’élément hostile vaincu (l’imago paternelle ?), une fois défait le noeud de la ceinturecaleçon aérifère de natation avec les deux boules (le double réservoir compensateur) qui s’attache autour de la taille, il y a de la jouissance. Il y a de la jouissance à s’ébattre dans la mer ou la mare primitive (imago maternelle ?). Ce retour à un stade primitif, celui du nageur transformé en grenouille, renvoie à l’enfance de l’humanité, à cette ère supposée d’avant la découverte de la sexualité, du temps où parents et enfants vivaient dans un état (con)fusionnel. Une fois détourné de la langue latine (à partir de juin 1883), langue d’oppression, langue de connivence, argot de voleurs, volapük, langue artificielle, une fois acquise après celle du geste la maîtrise de la parole (en 1889 par la technique de la grande Loi de la Parole), Brisset se glisse avec jouissance (j’ouïs sens) dans la langue de fond. La langue prophétique procure jouissance lorsque sans crainte j’ouïs sens. De même des soldats qui découvrent le bain poussent les cris d’un plaisir inouïs, de même Brisset par les révélations pousse l’écrit d’un plaisir inédit. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. (Grammaire logique de 1883, p. 457-458).

En 1880, un certain A. Galban, entreprend pour les éditions Garnier une traduction en espagnol : La Natacion õ Arte de nadar apprendido solo en mènos de una hora. Comme Brisset A. Galban est professeur de langues (mais lui d’espagnol et de français), et il se préoccupe de grammaire. Il a traduit divers ouvrages : de Francisco Sobrino, une Grammaire espagnole-française de Sobrino, très complète et très détaillée… (Nouvelle édition refondue…, Paris, Garnier frères, 1862, VI-442 pages) ; de Pierre-Nicolas Chantreau, un Arte de hablar bien francés, ó Gramática francesa para uso de los Españoles… con un suplemento… (Nueva edicion revista y corregida, Paris, Garnier hermanos, 1863 , VIII-352 pages) ; et sa Nouvelle grammaire espagnole avec des thèmes et un grand nombre d’exemples dans chaque leçon, mettant les élèves à même de parler et d’écrire en peu de temps d’espagnol est un succès d’édition (la première édition date de 1878 et la 17e, revue et corrigée, de 1924 [Paris, Libr. Garnier frères, VIII-316 pages]). Il publie encore en 1920 une Gramática de la lengua castellana (Paris, Garnier frères, 432 pages). L’édition Galban de l’Art ne nager ne paraît connaître guère de différence avec l’édition originale si ce n’est qu’en l’espagnole, le format est encore réduit (il s’agit d’un livre nain) et que les planches d’illustration pour servir à la figuration des mouvements natatoires présentent des bonshommes qui, au lieu d’être asexués, sont emmaillotés, décence sans doute imposée par l’éditeur et la morale ambiante. On ne peut toutefois que regretter un costume qui nuit à l’interprétation et donne le moyen de vérifier que tout traduttore, fut-il dessinateur, est un tradittore. Les représentations dans l’édition espagnole ne sont pas conformes parce que les figures présentées par Brisset dans l’édition originale sont le résultat du processus natatoire appliqué à l’homme qui, à force de brasses et de brasses, se transforme. Ici, la fonction ne crée pas l’organe mais, au contraire, le fait disparaître. Le nageur persévérant se retrouve grenouille, c’est-à-dire sans sexe apparent, ce dont tiennent compte les cinq gravures en creux de l’édition princeps. Cette imagerie rapproche sans conteste l’homme non seulement du têtard mais du spermatozoïde dans ses représentations les plus traditionnelles. Brisset ne rate pas cette analogie de forme et, dans l’atlas le plus beau et le plus connu de son siècle qui paraît de 1831 à 1854 en huit volumes in folio, illustrés de sept cents planches lithographiques donnant à voir toutes les connaissances anatomiques de l’époque (Paris, C.-B. Lefranc), c’est-à-dire dans le Traité complet de l’anatomie de l’homme de Jean-Baptiste Bourgery (1797-1849), il pêche cette preuve : « La semence humaine, vue au microscope, est telle qu’on croirait voir une flaque d’eau pleine de jeunes têtards de grenouilles, les petits êtres de cette semence en rappellent complètement la forme et les allures » (La Science de Dieu ou la création de l’homme, 1900, p. 739).
C’est par un souci d’orthodoxie bien compréhensible qu’on reproduit l’édition française de 1870 : il en a pourtant existé d’autre(s) postérieure(s). Ainsi, celle qui m’a été transquinée par Gilles Rosières vendue au prix d’un franc (7), non datée mais probablement des années 1920-1930, non seulement dote des accessoires de la virilité le nageur (avec réalisme d’une moustache, par suggestion d’un sexe) mais encore le pare d’un maillot serré aux jambes et à la taille. Il faut croire que moeurs du temps et pratiques sociales par le truchement de l’éditeur effacent sans en faire grand cas le sens exact de l’iconographie brissettienne. Cette édition, en un mot, est iconoclaste. Les grenouilles n’ont ni sexe ni poils ni maillot de bains.

Le nageur opiniâtre se retrouve donc homoncule (ou homuncule), ce petit être sans corps, sans pesanteur, sans sexe et doué du pouvoir surnaturel de pénétrer le secret des choses les plus cachées. C’est ainsi que vient la Connaissance, en pénétrant les choses les plus cachées, et, par ses ascétiques exercices le nageur, ainsi devenu homme-grenouille ou homoncule si l’on veut, est fin disposé par une ultime métamorphose, celle qui de nageur va le transformer en prophète, et sur intervention divine, à accéder au sens caché des mots, à l’esprit de sexe qui habite toute syllabe. Le sexe désormais vient orner tous les mots comme la gidouille du Père Ubu son gros ventre. Et il vient comme semence spirituelle féconder toutes pensées. C’est la Connaissance, la queue eau naissance. Une fois avisé par Jésus des origines pan-sexuelles du langage (en 1889), Brisset peut, « avec le scalpel de l’anatomiste, non sans répugnance, mais sans crainte, ni terreur », appeler par leurs noms les « esprits vils et maudits » : « noeud, con, cul, pine, cocu, fesse, bague, couille, queue, vit, foutre, bougre, cochon, truie, vache, putain, garce, lèche-cul, suce-pine, etc., etc. » (8) et trouver dans les mots, leur travail et leurs jeux, comme par compensation, déprime et euphorie, connaissance et adoncques jouissance.


1. Les Prophéties accomplies (Daniel et l’Apocalypse), dans Œuvres complètes, les Presses du Réel, Dijon, 2001, p. 273.
2. Grammaire logique de 1883, dans Œuvres complètes, les Presses du réel, Dijon, 2001, p. 107.
3. On lira aussi : Marc Décimo, Jean-Pierre Brisset, Inventeur, grammairien et prophète, les Presses du Réel, Dijon, 2001, 796 pages.
4. On se reportera à l’article rédigé par la Sous-Commission des Esprits « De la spiritualité des exercices », lequel fait suite à la première réédition de l’Art de nager publié par le Cymbalum pataphysicum, Monitoires n°6, 15 décembre 1987 vulgaire, p. 28-29.
5. Jean-Charles Poncelin de La Roche-Tilhac et Melchisédech Thévenot rapportent dans leur Art de nager (1782) que « les bains froids sont surtout fort
salutaires, quand le sang est échauffé et les esprits en mouvement. C’est pourquoi, après avoir fait précéder les saignées et les lavements, pour calmer l’effervescence du sang, on le donne aux fousa, à ceux principalement qui sont tombés dans des frénésies mélancoliques, et à toutes les personnes qui éprouvent
des vertiges dangereux. M. Duhamel assure que deux cents seaux d’eau jetés sur un enragé », le guérissent ; et pareille aspersion, jointe au bain froid, délivrèrent une fille de la même maladie, au rapport de M. Morin. Une demoiselle de quarante ou cinquante ans, dit M. Maret, était tourmentée par la fureur utérine, au point de passer toutes les bornes de la décence. Les saignées multipliées, les anti-spasmodiques ne donnant aucun calme, j’insistai sur les bains froids ; elle en prit une vingtaine, et fut calmée.
6. Johnny Weissmuller, l’Art de nager le crawl [« Swimming the American crawl »], Traduit de l’anglais par Michel Vaucaire, Paris, Éditions Trémois, 1931, In-16°, 216 pages, portr., couv. ill. Avec la collaboration de Clarence A. Bush, d'après la « Note » du traducteur.
7. Imprimerie G. Cavallier, Paris, pour la couverture ; imprimerie Paul Dupont, 4, rue du Bouloi, Paris pour le reste.
8. Le Mystère de Dieu est accompli, p. 567.
 
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