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Nuits blanches
Alain Séchas [see all titles]
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Franck Gautherot, Nuits blanches, conversation avec Alain Séchas (p. 15-18)


F. G. - Tu prends la suite aux écuries de St. Hugues d’une cohorte d’artistes français – de Buren à Lavier en passant par Morellet, Chaimowicz, Gette, César, Annette Messager et cie – qui à chaque fois ont eu à trouver une solution plastique afin d’occuper cet espace particulier. Comment as-tu pris en compte cette histoire (15 ans d’expos annuelles) et cet espace ?
A. S. - Déja, le plaisir d’être en bonne compagnie… Lorsque tu m’as passé quelques catalogues… des artistes français et pas tous forcément bourguignons, voilà qui m’a mis en confiance !
Et puis aussi la curiosité de découvrir une ville et son paysage… Cluny… Cluny… ce nom me disait quelque chose… voyons… les Thermes… non, bien sûr ! …l’Abbaye… la visite, ce fut pour plus tard. Dans une premier temps, je pris connaissance des Écuries de Saint-Hugues sur les photos des expositions précédentes. J’ai vu CésarM. C. ChaimowitczXavier Veilhan… Comme d’habitude, tout avait été fait (et plutôt bien !) il allait falloir s’arracher, là, juste avant l’été, heureusement la canicule n’était pas encore trop forte.
Le lieu ? Très médiéval… une grande et haute salle en longueur supportée dans son milieu par quatre piliers alignés. L’aspect massif des piliers est ce qui frappe en premier… ils sont incontournables… je veux dire par là qu’il faut faire avec… Les murs en pierre ne semblent pas des cimaises idéales pour des aquarelles… le sol, contemporain lui, est un ciment très lisse. Sûrement César (l’artiste) avait fait ces quelques observations pour aboutir à ses grandes expansions colorées… La lumière naturelle vient de chaque côté par des lucarnes demi-rondes facilement occultables.
Donc, il s’agirait plus d’une exposition utilisant le plan du lieu, son volume, sa lumière, son caractère architectural très affirmé, un lieu fonctionnel à l’origine, un rez-de-chaussée (évidemment ! des écuries…) en prise directe avec le fameux site de l’Abbaye, un lieu très public, voire touristique, consacré pendant l’année à des manifestations en tous genres… Bref ! Me dis-je voici un espace qui pourrait faire l’affaire pour mes Somnambules.

F. G. - Peux-tu décrire ton exposition ?
A. S. - Hé bien voilà ! Le spectateur qui entre dans la salle est en présence de trois grands rideaux noirs accrochés au plafond dans l’intervalle des quatre piliers qui restent visibles. L’espace est donc divisé en deux dans le sens de sa longueur et dans un premier temps, on ne voit pas ce qu’il y a derrière les rideaux… Seuls indices :
– La lumière artificielle venant de l’arrière qui apparaît aux extrémités de la salle.
– Des demi-cercles d’une sorte de rail en inox posés au sol sortant de et rentrant dans chaque rideau.
– Une bande sonore d’une musique de piano (1) au rythme très lent et à la diffusion très égale dans tout l’espace… L’exposition aura donc un caractère « spectaculaire » et jouera sur l’effet de surprise.
On se déplace, si on veut… Sinon, de toutes façons, on voit arriver trois « Somnambules » tout blancs qui circulent sur le rail à la queue leu leu, dans le sens contraire des aiguilles d’une montre (un choix au départ…)
Ils vont bientôt traverser et retraverser les rideaux aidés de leurs bras tendus (ce sont des somnambules !). De fait, on s’aperçoit alors que chaque rideau est divisé en trois à l’aplomb du rail. Chaque somnambule a une tête de chat (pourquoi pas !). Les deux premiers, lui d’abord, elle ensuite, ont les yeux fermés (Eyes wide shut). Le troisième a les yeux grands ouverts et, nanti d’une érection certaine, manifeste aux yeux de tous, grâce à la chemise de nuit commune, une émotion irrépressible…
Les trois personnages sont autonomes. À un moment, le troisième, après avoir ralenti, accélère jusqu’à presque toucher le (la) deuxième ! Quel scénario ! L’on peut suivre les Somnambules dans leurs déplacements tout en observant leurs jeux d’apparition et de disparition. Puis on contourne les colonnes par la droite ou la gauche pour découvrir le reste du circuit derrière les rideaux dans une lumière de néons.
En effet, nos trois acteurs, après leur tour complet, viennent stationner sur une grande ligne droite, parallèle au mur aveugle qui soutient quatre tableaux lumineux de néons clignotants. Ces « tableaux » sont assez grands, qui renvoient à l’échelle humaine des Somnambules. Ils sont recouverts d’un capot en plexiglas, ce qui accentue leur côté vitrine. Les néons sont des tubes blancs sur un fond noir, l’inversion du dessin d’origine, un trait noir sur une feuille blanche. Dans ces travaux de néons, les sujets sont liés à la technique, on ne peut pas faire de dessin, ni d’animation trop « compliqués ». Je peux vous décrire les animations qui manquent aux images fixes du catalogue (encore que… pas tout à fait, puisqu’on voit un peu les parties éteintes). Dans Voiture, il y a quelques fils de chevelure au vent qui nous renseignent sur la mobilité de la dite voiture, dans Bébé, vous devinez… dans Trash TV également… dans Pirate, trois plans (large, moyen, gros) et donc dans le gros plan de la lunette bougent le drapeau et l’horizon. Dans l’expo, il y a aussi deux petites sculptures, l’une Mister Mazout et l’autre Le Petit Baldaquin. Cette image de baldaquin, sorte de lit glacé dont il fait bon sortir, a accompagné les précédentes étapes des Somnambules.

F. G. - Tu mets en relation des tableaux en néons et des sculptures en ronde-bosse et en mouvement. Comment cette relation fonctionne-t-elle ?
A. S. - J’essaie toujours, dans une exposition, de mobiliser tous les éléments en présence et, au premier chef, la lumière. D’ailleurs « exposer » signifie d’abord mettre en lumière au sens photographique du terme. J’aime l’idée de faire passer le spectateur du jour à la nuit.
Pour Cluny, il y a donc deux ambiances lumineuses, diurne et nocturne, lumière du jour (plus éclairage d’appoint) et lumière artificielle du néon de part et d’autre des rideaux. Plusieurs de mes pièces travaillent littéralement cette dialectique black box/white cube (yeah !). Les Somnambules sont comme des écrans blancs et la lumière des néons se projette sur eux. Autrement dit, les oeuvres sont elles-mêmes leur propre fonctionnement : les néons éclairent les Somnambules qui passent comme devant des vitrines éclairées.
De façon analogue, Somnambules et néons « marchent » (circulation et clignotement). Du point de vue du dessin, le tube de néon façonné fait écho au cintrage du rail. Un somnambule arrêté (ou un néon éteint) est, si l’on peut dire tout en « potentiel ». On le regarde que parce qu’on sait qu’il va démarrer ou redémarrer. Leur « dessin » est conçu pour le mouvement, pour la projection et donc pour émouvoir (au sens propre) le spectateur qui doit choisir… d’être d’un côté ou de l’autre du rail ou des rideaux… devant tel ou tel néon… tout en faisant attention aux Somnambules qui foncent aveuglément (par principe !). Ainsi les notions de « sculptures » ou de « tableaux » sont très pertubées, de même que les idées simplettes de dessins « ready-made » genre BD ou d’enseignes publicitaires… Mais tout ceci n’a rien d’un dispositif formel ou nostalgique d’une quelconque abstraction. Les néons ne sont pas seulement des lampes et les Somnambules des automates : tous plongent le spectateur dans des fictions particulières. Tous figurent des mouvements réels, traités de façon « réaliste »… à ce propos, c’est bien la spécialité des somnambules de passer de la chambre à coucher éteinte au salon éclairé sans se réveiller !

F. G. - Ces chats somnambules sont-ils une représentation cynico-critique du spectateur ?
A. S. - Critique sûrement, cynico, je ne pense pas… J’ai parlé du dispositif des Somnambules où tout est fait pour stupéfier le spectateur et le mettre dans l’impossibilité de se reculer sinon dans un rire jaune un peu idiot. Ce serait du cynisme s’il y avait un savoir particulier nécessaire pour saisir la scène. Or cette triplette de vaudeville semble assez compréhensible par tous ou presque (obligeant les parents à quelques contorsions sémantiques). De la même façon, tous les « effets » de l’exposition sont de l’ordre d’une sensualité commune : les circulations curvilignes, les galbes des corps, les rideaux qui retombent doucement après le passage des endormis, la musique où les notes de piano résonnent comme des gouttes d’eau dans une grotte (analogie qui aurait sûrement énervé Morton Feldman !).
Ceci dit, le spectateur doit accepter de se laisser piéger : effet de surprise à la fois visuel, sensible, un peu gênant qui vous empêcherait de nommer ce que vous voyez.
Comment ces somnambules d’opérette (l’adultère, sujet fétiche des caricaturistes) et puis ce couple qui se refile le bébé, cette télé qui vomit etc. (que c’est bête tout ça se dit-on !) ?… Comment de tels motifs, rebattus, réchauffés, vieillots, ces thèmes moralisateurs, pourraient-ils nous aider à accepter la réalité du monde actuel ? Je pense que leur décalage nous renvoie à une tromperie d’origine, à un ratage définitif de notre perception, à une perte de maîtrise, à une grosse débandade quoi !
Cette situation de théâtre pour le moins désuette, ce scénario navrant – l’amant, ce chat Balzacien à la libido envahissante, profitant de la pathologie nocturne de ses hôtes – tout ce négatif comicotragique est redoublé par l’éclairage des néons qui montrent eux-mêmes des scènes déceptives. Mais cette double négation ne pourrait-elle pas s’inverser en positif ?
Je m’interroge toujours sur ce que le spectateur perçoit en premier, sur ce qui l’émeut d’abord. Mon idée, c’est qu’en réunissant des choses connues de tous, sous les yeux des spectateurs, ceux-ci aient par un brusque effet de mémoire, un sentiment commun… on connaît déjà ça par coeur (et d’ailleurs, on en a un peu honte) mais on a jamais vu ça… ou plutôt on est bien content de revoir des choses qu’on connaît depuis très longtemps… comme si c’était la première fois… Mon dessin, c’est du dessin de mémoire… Dessine-moi un somnambule !

F. G. - Tu as titré l’exposition « nuits blanches », est-ce déjà une évocation de la manifestation parisienne éponyme quoique singulière (sans s) et à laquelle tu as également participé (avec des somnambules aussi) ?
A. S. - Un titre d’expo est toujours à plusieurs entrées. Pour celle de Cluny, l’omniprésence du noir et du blanc, la longue période estivale pendant laquelle les Somnambules ont tourné et les néons clignoté, (d’où le pluriel), et aussi l’appellation de ces grands shows artistiques franchement orientés sons et lumières…
En effet, les Somnambules ont travaillé une nuit de plus à Paris au moment de la « Nuit Blanche »… L’oeuvre se modèle au lieu, on change le rail… chaque situation (2) a donné une coloration particulière aux Somnambules et vice et Versailles… F.G. - La partition de l’espace en deux par le biais de rideaux noirs que traversent tes personnages en mouvement en une ronde de nuit sans fin, a-t-elle à voir avec la construction d’une manière de théâtre ?
A. S. - Une manière de théâtre, oui sans doute… du « théâtre filmé » alors … J’utilise une forte théâtralisation (le mouvement, la lumière, la musique, les rideaux…) pour conduire à une qualité d’émotion.
Le spectateur a l’illusion d’une liberté (multiplicité de points de vue, jeu de travelling cinématographique…), c’est bien normal, c’est une expo ! En fait, non, au contraire, j’aimerais que le spectateur s’arrête, se fige, se transforme en statue lui aussi…

F. G. - La figure du somnambule – les bras tendus en avant – est-elle une posture que tu peux revendiquer en tant qu’artiste ? Etre au monde sans le voir, le parcourir sans l’habiter vraiment ? Mais on sait tous que les somnambules sont souvent des simulateurs ?
A. S. - Je ne sais pas d’où vient cette fameuse posture qui est, pour le coup, de « théâtre ». Je l’ai vu dans Méliès ou Max Linder, dans un dessin de Maurice Henry aussi. Le dormeur éveillé anticipe un obstacle en se protégeant de ses bras tendus et les mains relachées, avec un mélange de sensualité et d’arrogance.
J’ai pensé à toute l’imagerie somnambulique de la fin du XIXe, début XXe … Ces malades un peu mythiques (en a-t-on déjà vu ?) dont les proches, effectivement, ne savent pas s’ils simulent ou non. Ils errent sur la pointe des orteils, sans but ni effort apparent, mais leur démarche est assurée comme une machine en évitant tout précipice. Qui ou qu’est-ce qui les guident ? Ils redoublent le monde en quelque sorte, ils sont une parfaite image du rêve. Les docteurs en hypnose vont les soigner…
Comme mes Somnambules semblent reculer dans le temps, ils sont aussi traversés par les automates des Lumières : le canard de Vaucanson et autres merveilles, qui, par leur réalisme et le secret même de leur fonctionnement, étaient une source de fascination et, en même temps, de confiance dans la raison. Et puis, la poupée mécanique des Contes d’Hoffmann va se disloquer… « l’inquiétante étrangeté » freudienne apparaît… Les somnambules d’Hermann Broch montre le monde moderne gouverné par l’irrationnel… J’espère que mes Somnambules sont du XXIe siècle en flottant doucement au dessus du sol, les deux pieds joints sur leur oreiller (qui contient tout le « secret » du mécanisme)… Tu sais, ma première victime ce n’est pas le spectateur, mais plutôt l’artiste avec son air ahuri ou prétentieux. Tout le chat ! Qui vous regarde toujours en visant un point au delà de vous. Quand on voit ces trois-là avec leurs bras tendus, on ne leur donnerait pas nos enfants à garder! L’art serait-il du côté de la croyance, de l’emportement positif, de l’enthousiasme ?. Mais la facilité avec laquelle on se laisse fasciner est terrible ! (Dans « Trash TV », la télé crache, non de la merde mais des serpents) En fait je pense que tout cela est très désespéré…

F. G. - Personnages hiératiques blancs, tes somnambules ne sont pas sans évoquer les fantômes qui sans aucun doute ne manquent pas de hanter Cluny – cette abbaye déconstruite en petite ville de province. Sens-tu ce glorieux passé souffler autour des piliers des écuries ?
A. S. - Oui, ce sont sûrement des fantômes comme la plupart de mes pièces. Mais des fantômes donnant une sensation de réalité plus grande… c’est bizarre ! Bon ! J’ai vu le fantôme de l’Abbaye avec ses piliers fantômes coupés au ras… ça attire un paquet de touristes… Si je sens ce glorieux passé souffler autour des piliers des écuries ?… Ah que oui !


1. Pièce de piano de Morton Feldman, intitulée Three hands, 1957. Durée 7mn 54, passage en boucle
2. Voir les différentes versions des Somnambules sur www.alainsechas.com
Trivial Pursuit, MAMCO (Genève, Suisse) 2002
Les Somnambules, Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière (Paris, France), Festival d’Automne 2002
Insomnies, FRAC Limousin (Limoges, France) 2006
Nuits Blanches, Écuries de Saint-Hugues (Cluny, France) 2006
Les Somnambules, Orangerie de Bercy, (Paris, France), Nuit Blanche 2006
 
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