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Documents – Some artistic practices of the digital age – Collection 35 works – Volume 1
Les presses du réel Contemporary art [see all titles]
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De la collecte à la collection, le fondement d’une action - Jean-Damien Collin (p. 11-16)


L’ambition de cette collection d’art contemporain sur supports numériques est née lors de la mise en place du projet culturel de l’espace multimédia Gantner au sein de la médiathèque départementale du Conseil général du Territoire de Belfort. Le coeur de ce projet prend sa source dans une idée simple : la possibilité d’explorer la culture numérique. Et ceci en dépassant l’approche souvent véhiculée par l’utilisation du terme « multimédia », pourtant historiquement lourde de sens artistique et culturel : « multimédia » évoque inévitablement la présence de pratiques marquées par les avant-gardes historiques, les expériences artistiques dans divers domaines (spectacles vivants, images en mouvement, plastique sonore, musiques, écritures…) et l’élargissement des techniques médiatiques contemporaines. Pour donner quelques exemples, il est facile d’évoquer Man Ray, qui projette un film sur les invités du vicomte de Noailles, Warhol et son Exploding Plastic Inevitable, John Cage, les événements orchestrés par Jonas Mekas ou par Fluxus dans les années 1960, Nicolas Schöffer avec Kyldex 1 ou sa Tour Lumière Cybernétique, les recherches françaises du GRI et du GRM de Pierre Schaeffer. On pense aussi, bien évidemment, à Isidore Isou et à Maurice Lemaître. L’ordinateur n’est pas le début de l’histoire et encore moins la nouvelle divination ou l’incarnation « sexy » d’un certain marketing informatique : d’un point de vue culturel, ce n’est pas l’objet multimédia, c’est simplement l’outil de toutes les pratiques possibles.
Avec l’énonciation du terme « numérique », la présence de l’ordinateur et de ses dématérialisations est en revanche clairement posée, dans un rapport culturel aux pratiques humaines et en particulier à la création et aux expérimentations artistiques contemporaines.
Ainsi, le projet culturel peut se présenter sous la forme d’une exploration. Explorer, c’est accepter de partir sans tout connaître. C’est accepter son présent et le remettre en cause par les actions qui vont être entreprises. C’est donc voir d’où viennent ces pratiques et accompagner ce que le numérique leur permet d’accomplir comme chemin. C’est allier réflexion et expérience.
L’espace multimédia Gantner est un espace d’exploration de la culture numérique : il met en jeu les techniques numériques dans l’ensemble des pratiques artistiques et culturelles. Centré sur l’art contemporain, il s’appuie sur sa spécificité de service liée à la médiathèque départementale.
Le projet culturel de l’espace Gantner se développe donc selon deux axes principaux. D’une part un fonds documentaire qui structure l’espace public, d’autre part des rencontres artistiques qui structurent la vie de cet espace. Les rencontres artistiques se traduisent par des moments d’expositions et de diffusions. Concernant ces activités, nous renvoyons à notre site (1) qui permettra au lecteur d’en découvrir la teneur, ainsi qu’un certain nombre d’archives.


Mise en place d’un fonds documentaire

Le fonds documentaire est directement lié à l’avant-projet de collection d’art contemporain sur supports numériques. Ce fonds documentaire se décline en de multiples supports. Actuellement, il présente plusieurs milliers de documents sous forme de livres, de CD audio, de vidéos, de DVD-Rom et de CD-Rom. Le fonds de livres propose des documents qui aident à comprendre et à connaître ce qui se joue par les pratiques multimédias et numériques dans l’art, la société et, d’une manière plus technique, en informatique. Un élargissement s’est fait sous le thème de l’utopie avec, en plus des essais déjà en place, une ouverture vers la science-fiction (cyberpunk, manga…) sous forme de romans, de bandes dessinées et de films. Ce sont les liens indispensables d’un ensemble documentaire sur la culture numérique.
À la disposition du public, une collection de CD audio regroupe un ensemble d’œuvres : art sonore, musiques électroniques, contemporaines, expérimentales, bruitistes, électroacoustiques, électropop… toutes pratiques sonores et plastiques que l’ordinateur démultiplie. Le fonds contient certains disques rares ou mal connus en France. Enfin, l’ensemble des rencontres artistiques est archivé et consultable sur place.
Ce fonds documentaire donne une assise à l’ensemble des activités de l’espace multimédia Gantner, et plus spécifiquement à la collection d’art contemporain sur supports numériques.


Création d’une collection d’art contemporain sur supports numériques

Créer une collection est un parti pris, un choix d’exploration qui doit conduire celui qui y procède à penser le positionnement de cette collection et son exploitation. Son objectif est de rendre disponibles et visibles des œuvres et de mettre en place des outils de médiation. Notre choix de création de collection s’appuie sur deux lignes :
– Inscription dans les logiques techniques et sociologiques du numérique.
– Liens avec les pratiques de l’art contemporain et les expérimentations artistiques développées au xxe siècle. Pour ce faire, l’idée est de choisir des œuvres qui ne se veulent pas une mise en essai technique mais une expérimentation ouverte par des possibilités médiatiques. Cette problématique, déjà largement exposée au xxe siècle, pourrait se résumer par cet exemple :
« D’ici quelques années, nous ne parlerons probablement plus du tout de film comme on le fait aujourd’hui. À une époque où l’image, et surtout l’image en mouvement : film, vidéo, télévision, domine tous les autres moyens d’expression, il est aussi peu intéressant de parler de film que de dire mot imprimé pour désigner une fiction, une fiche signalétique, ou une facture (2). »
Cette approche, qui prend en compte la problématique et l’oeuvre plus que la définition par support ou par genre, présente déjà l’interaction en cours des domaines de création. Un phénomène que l’évolution technique rendait palpable dans de nombreux domaines mais que les appareillages numériques ont accéléré et rendu encore plus criant. Techniquement récents ou non, les domaines qui sont aujourd’hui dématérialisés se retrouvent dans une mise en jeu de tous les possibles :
« […] il est clair que sous la forme où ils existent respectivement depuis les années 1830 et 1890, la photographie comme le cinéma sont obsolètes et appelés à disparaître. […] Les deux techniques sont principalement basées, encore aujourd’hui, sur la technologie d’un élément rare, l’argent […]. La photographie pouvait utiliser tout l’argent disponible, ou presque. Ceci n’est plus vrai maintenant. Il y a un concurrent intéressé par les ressources en argent et ce concurrent est bien sûr l’électronique.
[…] Toutes ces informations pourraient probablement être enregistrées de façon beaucoup plus compacte, sous une forme plus malléable, plus facile à reproduire. C’est pourquoi j’ai l’impression que ces merveilleux médias – je crois que c’est le mot – où l’on a encore une sorte de contact manuel, artisanal, ou du moins une idée de ce que c’est, avec les matériaux artistiques seront condamnés avant que je ne sois complètement décrépit. Par exemple, je m’attends à ce que dans la plupart des cas l’utilisation de la photographie fixe se fasse par des dispositifs binaires ou autres, avec de très hautes densités, des mémoires électroniques très bon marché qui peuvent être effacées si elles ne vous plaisent pas (3). »
Nous avons ainsi des pratiques anciennes, mais que le numérique rend disponibles instantanément et dans une interdépendance incessante. Les artistes contemporains ont la possibilité d’une quasi-infinité de traitements et de mises en forme des médias qu’il faut aujourd’hui savoir intégrer dans nos espaces culturels et dans leurs médiations. Tout simplement, le support de conservation et de traitement de l’oeuvre est numérique…
Pour nous aider à constituer la collection, nous avons associé à notre équipe le critique et historien d’art Bertrand Gauguet, auteur d’un doctorat d’histoire de l’art consacré aux pratiques artistiques à l’ère de la numérisation. Afin que la création de cette collection ait un sens et induise une diffusion d’œuvres qui soit suffisante pour être une médiation sur le sujet, nous avons choisi de sélectionner une trentaine d’œuvres comme corpus initial. Cette sélection s’inscrit dans une méthodologie simple et un choix orienté qui donnent lieu aux étapes suivantes :
– Sélection des œuvres.
– Édition d’un catalogue à partir de cette sélection.
– Création d’une interaction avec le fonds documentaire.
– Poursuite des acquisitions et gestion de leurs enjeux et de leurs exploitations.


Sélection des œuvres, catalogue et fonds documentaire

La mission confiée à Bertrand Gauguet a été d’effectuer une sélection d’œuvres cartographiées par les principes présentés ci-dessus. Il l’a argumenté de cette manière : « L’enquête qui m’a guidé pour choisir ces œuvres numériques ne reposait pas sur des critères d’évaluation qui auraient été exclusifs aux spécificités du support. Elle s’est plutôt portée, en premier lieu, sur des thèmes comme les problématiques sociales, économiques, politiques, technologiques, informationnelles et communicationnelles, sur la mondialisation, sur le traitement uniformisé qu’en donnent les médias de masse. Puis sur la pluralité des pratiques artistiques qui recourent désormais aux techniques numériques pour produire autant de récits que de représentations du monde : sensibles, souvent engagés, en dissidence vis-à-vis des discours simplificateurs dominants. C’est aussi la raison pour laquelle il m’a semblé important de privilégier des œuvres déjà référencées, mais incontournables du point de vue historique, et d’autres, plus inédites de par leur récente date de réalisation. »
Cette sélection faite, et entérinée dans son ensemble, nous avons déduit un certain nombre de faits et de descriptions qui nous ont conduits à réfléchir à la constitution d’une fiche technique renseignant les œuvres et qui puisse participer aux deux étapes suivantes, le projet de catalogue et l’intégration de ces informations dans le fonds documentaire. Ces fiches sont le résultat de notre interrogation sur une description des œuvres. Les questions que nous nous sommes posées illustrent la description des principes mis en place dans le monde des arts plastiques et qui restent malgré tout d’actualité : présence de signature, packaging de l’oeuvre, nombre d’exemplaires, visibilités offertes par Internet, conditions techniques de présentation et donc aussi des configurations matérielles requises et des versions logicielles, si nécessaire.
Le présent catalogue est clairement un moyen de diffusion et d’existence de ces œuvres. C’est pourquoi il doit offrir, en plus d’une visibilité et description des œuvres, des contrepoints critiques. Nous avons décidé de le faire en croisant deux regards. Celui de Bertrand Gauguet, afin, selon ses propres mots, « de mettre à jour ce qui est véritablement opérant dans les pratiques et stratégies artistiques de l’ère numérique ». Un autre point de vue est offert par les propositions de Jean- Charles Massera, rédigées directement en français et en anglais, avec son approche atypique de l’art et du monde contemporain. Ce catalogue doit se compléter au fur et à mesure de l’évolution de la collection.


Acquisitions et enjeux d’utilisations

La phase d’acquisition des œuvres est importante car elle correspond à la phase d’acquisition des droits et donc d’utilisation des œuvres sur supports numériques. L’intérêt de la constitution d’une telle collection est d’ouvrir la possibilité à de multiples formes de mises en place événementielles des œuvres et de leurs combinaisons. C’est l’incessante problématique des institutions culturelles d’allier leurs procédures culturelles aux processus artistiques. C’est l’interrogation de ces domaines parfois étrangers, voire autistes, qui lient des projets culturels à des projets artistiques et que les institutions culturelles doivent affronter. Dans notre cas, le contrat passé avec les artistes se doit d’ouvrir des possibilités d’utilisation ouvertes qui puissent s’appuyer sur les possibilités mobiles des matériels informatiques. Je ne parle surtout pas, ici, de réseau, de consultation des œuvres à distance. J’envisage simplement leur utilisation dans le cadre de déploiement matériel léger et de plus en plus mobile. Une adaptabilité de la présentation de l’oeuvre dans un cadre circonscrit au moment et au lieu.
L’enjeu de telles œuvres est cette ouverture vers de nouvelles formes de mise en espace en dehors de l’institution elle-même. Les débats et constats ouverts par les pratiques de contre-culture ont largement construit des appareillages questionnant le langage des œuvres, transformant leurs accès et intégrant les principes critiques de l’art. Il est de plus en plus évident que le paradigme artistique se construit aujourd’hui entre une pratique artistique et le rôle d’acteur culturel. La négation, souvent induite par les emprises pédagogiques des institutions culturelles et des attentes quasi scolaires du public, est contournée par les artistes eux-mêmes. Il est nécessaire d’envisager dès cette phase un dialogue dans l’action avec ces artistes ou groupes d’artistes pour l’utilisation et la médiation que l’institution culturelle met en place.
Comment en rendre compte ? Comment une institution culturelle peut-elle valoriser ce panel d’œuvres particulières et totalement intégrées à cette inscription sociale et faire fructifier ces pratiques pour les publics dont il a la charge de sensibilisation ? La phase qui s’ouvre aujourd’hui suite aux acquisitions des œuvres et à la publication de ce premier volume de catalogue est passionnante et riche et fonde l’expérience qui induira, peut-être, quelques réponses.


1. http://espacegantner.cg90.fr
2. Pontus Hulten, dans, collectif, Une histoire du cinéma, Paris, Centre national d’art et de culture Georges-Pompidou, 1976.
3. Entretien avec Hollis Frampton, Une interview avec un ermite autiste, Adele Friedman (mars 1979). Dans Yann Beauvais et Jean-Damien Collin (éd.), Scratch Book, Paris, Light Cone, septembre 1999, p. 226-227.
 
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