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Stéphanie Moisdon
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Avant propos (p. 13-15)


On pourrait dire que stéphanie moisdon traite de l’événement de la jouissance et de la mort de la critique, à moins que ce soit l’inverse.

Il raconte le passage du nom propre au nom commun. Une histoire de mise en partage et de dépossession, qui poursuit un but simple mais vertigineux : devenir soi-même un substantif ordinaire, écrit avec une minuscule.

Il fait cohabiter des articles, des chroniques, des entretiens, publiés entre 1987 et 2007 dans des magazines, des revues et des catalogues d’art. Il y est question principalement du travail de la commissaire Moisdon, mais aussi de contrats, de propriété, de mutualisation, de l’exposition, du dispositif, du public et de ses espaces, du spectateur et de sa condition.

Stéphanie moisdon est un peu de l’histoire de cette génération de commissaires et critiques de ce début des années 90, aventuriers candides qui prenaient la chose comme une opération joyeuse de racket et d’invention première.
Dans lequel on peut lire la volonté de percevoir la diversité et l’originalité d’une époque, faite de bric et de broc, d’éléments très dissemblables, dont aucun ne gouverne tous les autres, dont aucun n’est souverain. Chaque texte choisi abrite son contexte de production et sa propre critique, sans qu’elle ne soit pour autant saisissable en discours général.
Toute anthologie suppose des opérations de greffes, de prélèvements ainsi que des principes de classement. Au regroupement chronologique ou thématique stéphanie moisdon a préféré la logique de l’enchaînement : d’idées et de figures, divergentes ou coïncidentes.
On y voit ainsi comment naissent et meurent les concepts, les mots, les formules, comment se déroule tout en se construisant le langage spécifique de la critique. Stéphanie fait partie de ce petit nombre qui pense que la critique est une langue en exil, non conforme aux intérêts des uns et des autres, qui ne consiste pas à « juger » mais à distinguer, séparer, dédoubler, à redistribuer les rôles de l’auteur et du commentateur et d’attenter par là à l’ordre des langages.
Le paradoxe de ses textes – volontairement non retouchés – est qu’ils ont été écrits avec le souci de faire le point sur le contexte de production de l’art et sa médiatisation tout au long de ces deux décennies, dans une société du kitsch tout-culturel, partagée entre le fantasme de l’élitisme et la dérive populiste, prise entre les goûts et les dégoûts spontanés, sa légende d’hier et son passé récent.
Il y a de drôles de mots dans ces textes, des manies, un « on » facile, un « je » bizarre, parfois embarrassant, quelques obstinations légères et de graves lubies.
Il y a de bons ou de mauvais textes, mais qui ont tous leur raison d’être là. Soit parce qu’ils entretiennent une relation suffisamment scandaleuse à la vérité, à la beauté ou à la morale, soit parce que, au-delà du texte, ils trouvent en lui d’autres mots, une seconde chance.
Il y a aussi des embryons théoriques qui jouxtent des polémiques aujourd’hui rancies, des évaluations sauvages qui voisinent avec la naïveté de métaphores ennuyeuses et de petites trouvailles pédagogiques. On y trouve ici et là des erreurs d’appréciation ou d’information, peu de précisions finalement et encore moins de descriptions, quelques enflures ou tournures de style, des ronds de phrases et des mots trop longs. Mais n’est-ce pas toujours ce que l’on reproche en premier lieu à un critique, de toujours vouloir séparer le lecteur de l’objet, de ne pas être une science mais un sujet, d’écrire n’importe quoi, de délirer. Ce droit de délirer que l’on accorde volontiers et depuis longtemps aux écrivains ou aux artistes.
Cette absence de clarté ou de simplicité a valu à stéphanie moisdon d’être souvent rewritée, le service des SR considérant que le texte ne répondait pas à un certain nombre de codes homologués, ceux du langage de la communication. Ce livre est l’occasion rêvée de retrouver, à certains endroits, le texte dans son écriture et sa longueur d’origines, de se moquer de la police.
S’il est vrai que la critique d’art en France, comme nulle part ailleurs, a eu ce privilège de porter mieux que tout autre les passions politiques et esthétiques d’un siècle révolu, il reste à espérer qu’à travers ce recueil il sera possible au lecteur de suivre deux ou trois choses que nous savons de l’art et de nous-mêmes et qui nous ont permis, un temps, de nous rassembler.

SM
 
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