english version / version française
Speech Bubbles
Philippe Parreno [see all titles]
Les presses du réel Artists' Writings [see all titles]
print send a link
back to description download PDF table of contents
 
excerpt
 
Introduction, par Éric Troncy (p. 7-8)

Le langage sous toutes ses formes – le texte, le récit, la parole, le dialogue, le scénario – tient dans le travail de Philippe Parreno, artiste français né en 1964, une place éminemment primordiale. Depuis les dialogues qu’il fit dire à Yves Lecoq pour L’homme Public en 1995, jusqu’au plus récent discours de AnnLee, personnage de manga acheté au japon dont le projet était de lui inventer une biographie, sans même évoquer les dialogues de Vicinato, où certaines de ses œuvres dont la seule raison d’être était de faire que s’engage le dialogue autour d’une blague, cette importance du langage s’impose chez lui, qui parle peu, mais dit ses idées dans un souci anxieux qu’elles soient entendues. Comme dans cette scène de Palombella Rossa, le film de Nanni Moretti, qu’il affectionne tout particulièrement, où le personnage immergé dans le grand bain social reprend vertement une journaliste qui lui prête un vocabulaire qu’il n’a pas ; il y a chez Parreno une véritable puissance de la parole. La conscience, aussi, que l’image passe par le texte, que la forme passe par le texte.
Pour autant, il ne faut pas se méprendre sur la nature même des écrits collectés ici.
Leur nature, tout d’abord, est tout particulièrement hétéroclite. Articles de journaux, dialogues de performances ou de vidéos, textes de catalogues pour d’autres artistes, correspondances, interviews, notes pour des projets : rien ne les relie que la pensée de l’auteur.
Le moment de leur intervention, ensuite, varie de l’un à l’autre. Préliminaire lorsqu’il s’agit d’un projet, préalable pour les dialogues et scénarii, ponctuels pour les interviews et discussions, postérieurs à l’acte même dans le cas des textes de catalogues. Cette dernière occurence est singulière : quel artiste aujourd’hui prend le clavier pour dire le travail d’un autre, pour renvoyer la balle, prolonger le dialogue ?
Leur destination initiale, enfin, qui se pensait à l’origine dans un contexte plus ou moins public, c’est selon.
Tous sont articulés autour de Snow Dancing, élément central de ce volume, et dont aucune traduction française n’avait jamais parue. Snow Dancing : un texte comme préambule à un événement, qui en fut à la fois le scénario et le commentaire, la prédiction et la réalisation. C’est dans ces oscillements du temps que le texte prend chez Philippe Parreno sinon une épaisseur, du moins un peu de matière. Christine Angot disait d’une idée qu’on parvient à écrire : « C’est là, c’est attrapé ».
De même que les œuvres de Parreno ne sont aucunment programmatiques et emmenées loin, au bout du compte, par une force onirique qui laisse sans recours, ces textes charrient en ordre dispersé quelques idées dont on pourra vérifier, pour les plus anciennes aussi, qu’elles donnent toujours du fil à retordre.



Snow Dancing (p. 41-63)
Nouvelle publiée aux éditions G.W. Press à Londres en 1995 puis adaptée sous la forme d’une exposition au Consortium à Dijon en 1995.
Telle que cette histoire a été racontée à Liam Gillick et Jack Wendler.

« … nous sommes dans un grand bâtiment où un événement se prépare. On trouve ce type d’architecture dans de nombreuses villes. Si sa fonction première a été oubliée, sa structure, elle, conserve une certaine aura. Au cours du temps, le bâtiment a connu différents usages. On pourrait dire que c’est un endroit légèrement troublé. Aujourd’hui, c’est un vieux bâtiment municipal que sa conception semble avoir épargné, alors que cela n’est dû, en fait, qu’à sa taille. C’est un lieu alternatif. Peut-être n’y a-t-il aucun autre statut à donner à une telle structure. Tous ces changements d’usage sont apparus par défaut. En mathématiques, lorsqu’on suit un raisonnement par l’absurde, on commence par poser que 2 + 2 égal 5 pour envisager ensuite la possibilité que 2 + 2 soit égal à 4. Si tous les x sont des y, et si tous les y sont des z, alors, tous les x sont des z. Il y a pourtant un théorème dit de l’incomplétude qui démontre qu’il existe une infinité de propositions, qui, sans dériver de l’axiome d’un système, ont néanmoins valeur de vérité à l’intérieur de ce système. On se retrouve avec ce bâtiment sans fonction précise, conservé parce qu’il a été un jour construit. Une architecture par défaut. Un bâtiment public qui aurait pu être un jour un hôpital ou une école.

« Fatalement l’intérieur a été peint en blanc. Un blanc cassé, devenu sale et inconsistant avec l’âge. Cette blancheur étale, ainsi que la multiplicité d’équipements lumineux en service, ont peu à peu éliminé les ombres. Il semble aujourd’hui appartenir aux usagers de décider s’ils veulent ou non générer des ombres dans le bâtiment. Les ombres n’apparaissent pas spontanément dans ce type d’environnement. Certaines décisions sont nécessaires à leur apparition. La lumière donnée étant uniforme, l’effet général n’est pas éloigné d’un plateau pour une Sit-Com télévisée. Une lumière de Sit-Com ne doit indiquer – A priori – aucune différence entre les personnages. C’est la même chose pour l’événement qui se déroule ici. La qualité étale de lumière renvoie à une idéologie qui autorise chacun à participer à cette fête à un niveau identique. Si les ombres dominaient, un sentiment de mystère apparaîtrait, et les participants à cette fête, tout comme les personnages d’une Sit-Com, seraient alors remarquables. Les ombres font surgir la potentialité de la dissimulation et masquent l’apparence réelle des choses et des gens. Les ombres amènent une certaine complexité. Cette uniformité de lumière suppose que si l’on commence à jouer un peu avec l’éclairage, et de quelque façon que ce soit, l’effet devient très vite extrême. Si l’endroit, par exemple, était soudain baigné de lumière rouge, les implications signifiantes de cette décision seraient déterminantes. Et la fête tournerait au cauchemar.

« Ce bâtiment est le genre d’endroit à être choisi prioritairement dans un programme de réhabilitation. Un architecte en garderait la structure générale pour y appliquer ensuite un ensemble de restaurations sympathiques. La plupart de ces bâtiments sont un legs du déclin industriel, des lieux abandonnés. L’espace est vaste et témoigne d’une faillite récente. On peut encore percevoir l’existence d’une ligne de production dont il ne reste plus que quelques évidences à peine perceptibles. On a juste le sentiment que des choses ont été un jour produites ici. Il est peut-être possible de comparer la nature du bâtiment à la nature de l’événement proposé dans ce livre. D’une certaine façon, la fête/événement/manifestation définie ici se présente comme une nouvelle ligne de production. Les gens arrivent ensemble pour s’engager dans une série d’activités à l’intérieur d’une grosse coquille vide. Ce n’est pas l’esthétique de la machine qui prédomine ici, mais un sens de l’interaction, l’illusion que de grandes choses vont être produites et à grande échelle. De grands volumes vides offrent toujours la possibilité d’usages multiples. C’est un espace tout à fait singulier qui révèle suffisamment de son passé pour autoriser l’émergence de quelque chose de spécial. Un endroit où l’on peut exposer tout un tas de choses. En se promenant dans les différents étages du bâtiment on peut ainsi observer des traces du passé. De nombreux résidus fonctionnels témoignent d’activités passées : des prises triphasées, des interrupteurs, les scellés de machines-outils, des empreintes et des marques. Ces indices sont faciles à repérer. Des lucarnes, des poutres et des gréements rythment le toit. Peut-être les vestiges d’un faux plafond. Sur les murs, des choses ont été accrochées. Il ne reste rien, juste des trous impeccables pratiqués dans les murs. Toutes les modifications qui ont été apportées au fil des ans sont encore visibles, pour peu, bien sûr, que l’on soit habitué à lire ce genre de signes. Si cet endroit a été manifestement, à plusieurs reprises, modifié et adapté, les buts dans lesquels ces aménagements ont été réalisés ne sont pas toujours évidents à cerner.

« Les murs ont été maintes fois peints et repeints. Des cimaises ont été construites puis démontées. Tous ces changements ont laissé leurs marques. Il serait facile de redessiner les plans d’aménagements successifs. Il faut penser à la manière dont un cartoon est réalisé. On commence en général par une série de dessins au trait. De la couleur est ensuite ajoutée pour amener de la profondeur aux images. L’ensemble n’accède à l’illusion de la vie qu’une fois filmé. Le temps a déposé dans le bâtiment des couches géologiques d’activités passées comme une série de dessins sur celluloïds. Si, à partir de ces traces, des volumes étaient développés, ces images seraient ramenées à la vie. Cela demanderait un certain effort, mais le bâtiment pourrait donner lieu à un très joli film d’animation.

« Les déchets au sol indiquent que le travail produit ici a été de différentes natures. De la poussière pâle s’est solidifiée là où du plâtre, du bois et de la peinture ont été poncés, là où des choses ont été élaborées, de l’huile s’est infiltrée. Des toiles d’araignées synthétiques en fibre de verre pendent des poutres. Ces cheveux d’ange renforcent l’idée d’un passé qui n’est pourtant pas à inventer et fixent la lumière. Des choses traînent un peu partout. La remise est grande ouverte. On trouve à l’intérieur des pots de peinture et des outils étalés là, plus à des fins utiles, que dans la perspective de les vendre. Une remise, peut-être comparée au grenier d’une vieille maison où l’on trouve des choses liées à des souvenirs, entassées, sans aucun souci chronologique. La remise dévoile la mémoire du bâtiment de manière très spécifique, mais non linéaire. C’est là où est encore entreposé ce qui a servi à maquiller le bâtiment, c’est ici qu’a été remisé ce qui a servi à changer l’apparence du lieu. On y trouve un grand nombre d’objets et de dispositifs dont la fonction n’est plus très compréhensible. Des gens ont été tentés d’inventer un jour des outils simples pour des gestes oubliés. On trouve des fragments de bois sur lesquels des échantillons de matériaux, de la peinture, des clous et des systèmes d’accroches ont été essayés. Ces expérimentations pratiques ont laissé une série d’objets étranges à partir desquels on peut imaginer un tas de choses. Être allongé dans un champ à regarder passer les nuages peut inciter à construire des paysages de rêve. Cette remise est une usine à rêves. Un endroit où des images aussi puissantes que celles provoquées par les nuages d’un violent orage peuvent être imaginées, mais des images d’activités humaines. Le bazar de cette remise donne certains indices qui nous aident à mieux comprendre comment cet endroit s’est peu à peu transformé.

« Tant de gens ont travaillé dans ce bâtiment que l’on peut sentir la présence de tous les usages précédents dont il ne reste plus que les contours, le contour de choses qui ont un jour existé. Si on est le plus souvent confronté à une série d’images précises on a aussi à faire à une série d’indices plus flous. Ainsi, des adaptateurs électriques ont été abandonnés un peu partout. Ils ont été utilisés pour alimenter des équipements provenant de divers pays. Des gens sont venus ici d’un peu partout. Le bâtiment est appareillé d’une collection de standards électriques. On peut voir divers adaptateurs et transformateurs reliés ensembles comme des serpents AC/DC. Il semble difficile de brancher un appareil électrique sans se retrouver emmêlé dans un fatras de standards inconnus. L’effet général ressemble à un procédé de morphing, le courant électrique devant passer par une série de transformateurs avant d’être enfin utilisé.

« Des concerts ont eu lieu ici. Des coupons de tissus obscurcissants traînent un peu partout et du gaffer noir est encore collé au sol. Les différentes estrades disséminées dans l’espace semblent provenir d’une immense scène construite pour un événement particulier, mais dont il manque des parties essentielles. Chaque morceau a été repeint d’une couleur vive et a été traité comme une scène en soi. Ces micro-scènes, issues d’une même structure, donnent à l’espace l’allure d’un parc d’attractions. Une inspection minutieuse du site laisse apparaître ainsi un haut degré de recyclage. Il ne s’agit pas d’un simple recyclage d’objets mais de la mutation d’événements qui s’accompagne d’une réutilisation d’objets pour des usages nouveaux et temporaires. C’est ainsi que l’on tombe sur des objets mutants. Peut-être ont-ils été adaptés par hasard, par dérision ou par jeu. Il est cependant plus probable de penser que ce réemploi méthodique d’objets, qui vise à donner une nouvelle vie à des éléments de décor, des poignées de porte, des rampes ou des chaises, est pratiqué avec un grand sérieux. Les boules utilisées pour décorer le sapin d’un Noël d’entreprise ont immédiatement trouvé une nouvelle fonction comme poignées de portes. Ces objets ressuscités rappellent qu’un grand nombre d’événements se sont déroulés ici.
« Parmi tous ces événements, un certain carnaval de 1978. Des tracts traînent encore un peu partout. On trouve même des affiches déchirées et délavées dans les coins les moins fréquentés du bâtiment. Il semble que ce carnaval ait été dédié à Flipper le dauphin. On trouve aussi une série d’objets à l’effigie de cette star de la télévision des années soixante-dix. Un mammifère marin a donc été, à un certain moment, d’une importance particulière aux yeux des habitants de la ville. Un peu plus loin, on tombe sur une pièce remplie de vieux équipements de champs de foire et sur tout un tas de trucs qui devaient être trop encombrants pour être emportés, ou qui sont simplement devenus obsolètes en hiver. Dans une salle mal isolée, une grande quantité d’objets estivaux ont été abandonnés, comme si un grand magasin avait entreposé là toutes ses marchandises saisonnières. Des ballons de plage, des cerfs-volants, des parasols et des windsurfs jonchent le sol de ce local glacé. Tous ces objets attendent l’été. Cet été des arbres de Noël en plastique seront entreposés dans ce même local qui sera alors surchauffé.

« Nous savons déjà que le bâtiment appartient à la ville et donc à la communauté. On peut penser que si certains événements ont eu lieu c’est parce ce bâtiment a été mis à la disposition de ceux qui souhaitaient monter des manifestations. Donc, certains événements ont vu le jour parce que le bâtiment était disponible. Ce sont les premiers signes d’une idéologie. Une idéologie qui vise à redéfinir la fonction sociale d’un espace. Cette fonction a beaucoup changé avec les mentalités. C’est un phénomène qui a pu être observé dans les projets de bâtiments publics construits au cours des années soixante, soixante-dix et quatre-vingt. Ces bâtiments ont été au départ prévus avec de nombreuses parties communes. Au fil des années, ces parties sont peu à peu tombées en désuétude. Elles ont été ensuite systématiquement fermées. Chaque habitant avait au début une clé, il faut aujourd’hui demander une autorisation ou avoir un projet pour y accéder. Il y a une grande différence. Il s’est produit ici la même chose. Le bâtiment a été d’abord ouvert à la communauté et puis il a été un jour fermé sans que quiconque ne le remarque vraiment. Les habitants ont perdu contact avec l’éventail de possibilités qu’il offrait. Il reste néanmoins disponible, il a été pour cela vaguement préservé. Il serait plus approprié de dire qu’il a été conservé plutôt que préservé. C’est un endroit où des manifestations ou des meetings peuvent se dérouler librement. Un endroit offert par la ville et l’état pour que puissent se tenir des événements organisés par des petits groupes d’intérêts sociaux particuliers. Il est souvent utilisé pour des réunions syndicales, par des enseignants en colère contre leur ministère ou par des groupes environnementaux. Nous parlons donc d’un endroit séculier en attente d’être utilisé par la communauté. Un endroit qui sert à tout et à rien en particulier. Cette disponibilité permanente laisse entendre que quoiqu’il s’y passe, rien ne représentera jamais le moindre danger pour la société. Une liste de recommandations écrites par la municipalité indiquent les règles d’utilisations du lieu. Ce texte est en tous points similaire au livre A Brief History of Time (Une brève histoire du temps). La lecture de cette longue notice laisse apparaître la nature particulière de ce non-programme, elle est judicieusement titrée A Brief History of Space (Une brève histoire de l’espace).

« On trouve des tracts et des flyers qui témoignent aussi de toutes ces activités. Ces publications ont été mises en page avec soin. Chaque tract affiche une ligne graphique et un logo très singulier. Quelques-uns des plus remarquables ont été encadrés et sont accrochés derrière les bars. Dans les romans noirs, les barmen décorent souvent leur bar avec des photos de leurs clients morts. Ici des souvenirs visuels qui forcent aussi le respect tiennent une place importante derrière les comptoirs. Si on prend le temps de les examiner on peut facilement reconnaître les groupes sociaux représentés, même derrière les différentes identités visuelles qu’ils se sont données. En parcourant un album de famille on finit toujours par reconnaître les visages. Seuls les logos ne disent généralement rien des but sociaux spécifiques de ceux qui ont utilisé cet endroit.
« Sur la façade, un grand panneau d’information montre à quoi le bâtiment aurait pu ressembler. Il s’agit d’une proposition de réaménagement du site. Ces larges panneaux de bois peints étaient un lieu commun dans les années quatre-vingt. Il y a une différence entre un panneau qui liste les responsabilités civiles du chantier, un panneau publicitaire qui informe des intentions du promoteur, et un panneau comme celui-ci qui donne une image parfaitement illustrée d’une vague idée. Nous sommes en face d’une proposition idéale. Le bâtiment y figure de nuit, complètement transformé, avec des mursrideaux et tout un tas de détails néo-industriels. La proposition ressemble à du post-modernisme de troisième génération. L’architecture s’appuie sur une série de métaphores d’outils domestiques visant à donner en fin de compte l’illusion que le bâtiment est destiné à recevoir ou à produire des images télévisées. En regardant cette image accrochée au bâtiment, on pense immédiatement à l’illustration d’une pochette de disque que les Pink Floyd aurait pu produire dans les années soixante-dix : dans une zone industrielle post-nucléaire, des nuages radioactifs ont finit par balayer toutes les couleurs du paysage ; sur un vieux bâtiment désaffecté est accroché un grand panneau publicitaire en couleur montrant une vision utopique de la zone dévastée. Un calicot obstrue une partie du panneau. Le texte souhaite la bienvenue à l’architecte qui devait travailler comme consultant sur ce projet. Il est parfaitement clair que les habitants attendent cette rénovation depuis la première moitié des années quatre-vingt et qu’ils devront attendre encore un certain temps.

« Pas plus autour du bâtiment que dans la ville on ne trouve de panneaux de signalétique urbaine indiquant l’emplacement du bâtiment. Il appartient à ceux qui organisent chaque événement de fournir une signalétique à leurs visiteurs. S’il est impossible de dissocier le bâtiment de sa fonction, il est aussi impossible de lui donner un nom. Cette perte d’identité à travers ses multiples usages interdit au bâtiment de tenir un rôle spécifique dans la ville, ce qui souligne encore un peu plus le manque de volonté politique de la municipalité. Elle a abdiqué une part importante de ses responsabilités qu’elle a reportées sur la population.

« En quittant un instant l’événement pour regarder la signalétique urbaine, vous constaterez qu’elle a été faite à la main. Elle a été peinte sur d’anciens panneaux. Cette signalétique temporaire est présente partout. Aucun des panneaux ne vous dirige directement vers la fête. En suivant les différentes directions on se promène dans toute la ville comme dans une sorte de chasse au trésor. La signalétique semble suivre une ligne de transports en commun qui n’existe plus, mais qui devait jadis desservir le bâtiment. Au cours du jeu, il est impossible de perdre de vue une grande enseigne lumineuse au sommet du bâtiment qui en indique clairement l’emplacement. Le jeu est donc joué pour le simple plaisir de jouer. Les visiteurs aiment suivre ces signes. Ils préfèrent se livrer à une chasse au trésor même s’ils savent pertinemment où le trésor se trouve. Après quelques jours, certains de ces signaux sont retirés parce qu’aucune autorisation municipale n’a été donnée, mais la plupart d’entre eux n’attirent pas trop l’attention. Il n’est même pas évident qu’ils ne soient pas officiels. Cette pratique, qui consiste à disposer sauvagement une signalétique urbaine qui a l’air d’être très officielle, est connue sous le nom de la lettre volée. Cette forme de subversion pratiquée ouvertement n’a rien à voir avec la simulation.

« Un signal lumineux indiquant la sortie est accroché à l’extérieur, le signal « Entrée » est accroché, lui, à l’intérieur. Les couleurs utilisées pour ces signalétiques ne sont pas réglementaires. On insiste donc sur le fait qu’il n’y a pas de différence entre entrer et sortir. Il en résulte qu’il est assez aisé d’aller et venir.

« Le bâtiment peut assumer des fonctions de jour comme de nuit. Il est d’ailleurs très souvent utilisé comme parking de nuit. Sa taille comme sa localisation le rendent propice à cela. Il est devenu très populaire chez les enfants qui aiment y traîner pour y faire du skate, pour jouer au foot ou faire du bruit. Quand aucun événement ne se déroule pendant la journée les voitures viennent se garer ici la nuit, dépossédant les enfants d’un lieu où se rencontrer. Un vieil homme a été employé pour jeter un oeil sur ce qui se passe. Le gardien du parking dispose d’un petit abri dans lequel il peut s’asseoir et attendre. D’autres personnes utilisent cette cabane durant la journée. C’est un abribus réaménagé. C’est maintenant une certitude, une ligne de bus devait très certainement desservir cet endroit, et personne ne s’en souvient. Les vitres sont recouvertes de publicités.

« Peut-être est-il temps maintenant de considérer le bâtiment dans son nouveau rôle : le lieu d’un événement décrit dans ce livre. Une façon de comprendre les décisions qui ont été prises est d’imaginer le bâtiment comme une métropole, avec son réseau de rues, son parc et ses maisons. D’une certaine manière, tout le bâtiment a été pensé comme un décor de série télévisée, comme un décor de film. Non pas au sens littéral, mais en ceci qu’il offre des conditions unifiées de lecture. Ici, tout ce qui peut être nécessaire à la production d’une narration est donné par la métaphore de la ville. Les espaces peuvent être lus comme des squares et les couloirs fonctionnent comme des routes. La première impression que l’on a en prenant part à cet événement est d’être confronté à une atmosphère de quartier. Un environnement replié sur lui-même, avec toutes les possibilités d’existences qui en résultent, et la paranoïa ou le sentiment d’oppression inhérents à toute situation d’enfermement. Nous sommes dans un endroit qui dispose de tous les éléments requis pour former une communauté. « Des groupes de personnes se promènent dans de grands T-shirts largement imprimés de slogans : UNIVERSITY OF SANTA CRUZ, I’M WITH STUPID… Ces phrases énigmatiques sont l’expression des désirs collectifs de cette communauté. On trouve différentes tailles de T-shirts, des T-shirts pour cinq, dix, ou quinze personnes. Les gens regroupés dans ces vêtements géants se déplacent dans le bâtiment comme une seule entité. L’ensemble de ces maisons forme un quartier en mouvement. Ces T-shirts – comme d’autres plus petits, portés par une personne et figurant alors des maisons individuelles – sont des objets d’échange.

« Le bâtiment est habillé. Une grande quantité de tissu a été utilisée pour sa décoration. Le tissu tapisse les murs intérieur et extérieur. On voit souvent des bâches publicitaires recouvrir les façades des bâtiments en rénovation. Dans les grandes villes, ces bâches sont généralement imprimées de publicités ou d’images générées par ordinateurs, censées être plus séduisantes que la vue d’un bâtiment en travaux. Ici, il n’est pas question d’impression à jet d’encre mais juste de tissu en guise d’images. Il y a de la toile Denim, du crépon et de la gaze. On doit encore insister sur le fait que le bâtiment est très recherché, c’est un très bon vecteur de communication. Un grand nombre d’affiches à caractère politique ont été collées sur les murs extérieurs, maintenant recouverts par le tissu mural. Des graffitis recouvrent également les murs. On a dit un peu plus haut que le bâtiment était habillé, on peut ajouter qu’il parle. La plupart du temps les graffitis ont été faits au pochoir. Il ne reste que des fragments de slogans. Des traces de peinture ont coulé dans les angles des pochoirs. Certaines affiches politiques ont été découpées et recyclées pour créer de nouvelles images, une nouvelle vie a ainsi pulvérisé le cadre étroit de ces vieilles images.

« En dépit de son statut municipal qui lui donne une raison sociale, le bâtiment pourrait être qualifié de schizophrène. Une fois saisi l’anthropomorphisme d’un endroit, il peut être décrit dans des termes psychologiques : le bâtiment souffre d’un désordre multiple de la personnalité. Si un bâtiment peut être décrit en des termes qui se rapportent d’ordinaire aux hommes, la réciproque doit être vraie : le public, dans ces T-shirts, est lui aussi recouvert de graffitis. Les participants à cette fête discutent souvent du caractère schizophrène de l’endroit et, ce faisant, participent un peu plus à cette schizophrénie. La schizophrénie est un comportement qui permet de gérer un certain niveau de complexité, on qualifiait jadis ce type de psychose d’organique.

« Quand une collectivité ne cesse de vouloir réinventer les formes du social, elle refuse d’être domestiquée. Il en est de même pour le bâtiment qui a su résister à tout programme politique défini. Cet espace cristallise la projection des désirs en son sein et vice-versa. Si l’on se représente le bâtiment sous la métaphore d’un cerveau, alors chacun est une idée qui court en tous sens et tout le monde se rentre dedans en permanence. Les gens qui participent à la fête, qu’ils soient actifs ou passifs, véhiculent ces idées. Toutes ces traces, ces gens, ces idées et ces objets existent à l’intérieur d’une explosion abstraite de signes.

« En pénétrant ici, on a le choix d’accéder normalement à une première salle ou bien de passer derrière les murs. Quelque soit le chemin que l’on prenne le résultat est le même. C’est la première manifestation du genre de choix-qui-ne-mènent-à-rien que l’on peut faire en entrant. Des salles sont contenues à l’intérieur des salles, comme un jeu de poupées russes. Chaque personne participant à l’événement est confrontée au même problème. Un énorme espace qui en contient mille petits autres. On évolue à l’intérieur du bâtiment, comme Jonas dans le ventre de la baleine, dans une très grande version illustrée du service promu par l’événement. On se déplace au milieu des éléments fracturés d’un service. Si vous devez organiser une opération promotionnelle pour un nouveau produit électronique, vous serez tout de suite tenté d’en produire une version à grande échelle en fibre de verre, ou en plastique. Imaginez maintenant que cette structure a été démontée et éparpillée dans l’espace afin que vous vous retrouviez toujours au milieu de ses éléments fracturés. Pour autant que vous le vouliez, vous ne pourrez jamais échapper à l’événement.

« Nous devons maintenant décrire les gens qui prennent part à cet événement. Le public est très varié. L’hétérogénéité est ici un standard. En d’autres termes, la diversité est normale. Il n’y a pas de style dominant. Si l’on cherche à repérer un dresscode tout s’embrouille. Il est difficile de déchiffrer les règles qui gouvernent la façon dont les gens s’habillent. Chaque détail s’avère être cependant très recherché. Les gens montrent qu’ils ont fait un effort. Leur apparence est précise, sophistiquée et répond à un langage clair pouvant être déchiffré par quiconque prenant part à l’événement… Certaines personnes portent des lunettes qui ne sont pas adaptées à leur vue, juste pour le plaisir de voir le monde comme dans une publicité. Ces lunettes enlèvent de la profondeur de champ et singent une forme de représentation devenue très populaire. Chacun peut choisir de voir le monde comme une image de mode un peu floue, un choix qui est d’ordinaire donné à une petite communauté. Ce geste simple peut aider à comprendre des stratégies de marketing.

« Cette matière utilisée pour matelasser ou doubler les anoraks de mauvaise qualité est très appréciée. Les manteaux sont volontairement saccagés pour exhiber cette doublure de coton blanche et fine qui rend les corps blur. Souvenez-vous des publicités pour les lessives. Si certaines personnes sont résolument floues d’autres sont habillées de manière très rigide, elles portent des vêtements empesés. C’est presque à croire que leurs vêtements sont trop durs pour elles. On éprouve cette sensation quand on porte pour la première fois un vêtement neuf. Chez certaines personnes, leurs vestes et leurs pantalons ont toujours l’air d’être neufs. Porter des vêtements flambant neufs peuvent vous aider à être à l’aise. Chacun se pose en juge des divers dresscode en présence. Il est clair que chacun a pensé scrupuleusement à l’allure qu’il devait avoir. Imaginez un dîner auquel sont conviées différentes personnes de différents pays. Ils peuvent se mettre d’accord sur un langage commun ou choisir de s’exprimer dans un langage panaché. Pour cet événement, chacun est conscient des codes et peut en jouer. Peu importe votre apparence, vous rentrerez toujours ici. Même habillé en dauphin, vous obtiendrez votre admission, vous serez impliqué dans une procédure de jugement très ouvert. Vous êtes censé être à la fois semblable et différent. Encore une manifestation de la schizophrénie décrite un peu plus haut. Tout le monde cherche à se ressembler tout en conservant une identité forte.

« Une coupe de cheveux est très prisée. Les participants ont en majorité opté pour un style de coiffure spécifique, long derrière, court sur le sommet et les côtés du crâne. Les footballeurs ont été de grands adeptes de cette coupe. Elle est encore populaire dans certains pays. Cette mode témoigne d’une connaissance des classes laborieuses. C’est une coupe qui doit être minutieusement entretenue. Ceux qui n’ont pas l’énergie ou la conviction nécessaire pour le faire portent des perruques. Il y a un endroit où vous pouvez en faire l’acquisition.

« Certains portent de grosses chaussures de chantier, d’autres des baskets. Toutes les chaussures ont en commun le fait de recouvrir la totalité de la cheville. Il est impossible de voir avec précision la forme des pieds et des chevilles. Un cordonnier travaille ici. Auprès de lui, on peut venir se faire graver des slogans révolutionnaires sous les semelles des chaussures. Avec ces semelles personnalisées, on laisse des empreintes dans la saleté et la poussière du bâtiment. Une réminiscence des premiers pas sur la lune. Il y a une pièce, dans un coin, où l’on peut expérimenter ses nouvelles semelles. La salle est recouverte d’une mousse cassante. C’est une attraction épatante. Il est assez naturel de vouloir essayer ses nouvelles chaussures. Le cordonnier travaille très rapidement, il sculpte les semelles comme on rechape un pneu. Un service minute.

« On peut aussi se procurer des doubles des clés de l’espace. Le temps de la fête le serrurier peut arriver à en produire plus de cinq cents. On peut en prendre une et s’en servir comme d’un passe pour ouvrir toutes les portes, toutes les armoires et tous les tiroirs du bâtiment. Après la fête, certains s’en débarrassent, d’autres les emportent chez eux. L’endroit appartient à la communauté, si on ferme une porte tout le monde doit donc pouvoir l’ouvrir. Le serrurier travaille à cette métaphore au centre de l’espace loin des portes d’accès principales. Il semble paniqué de se retrouver au milieu d’un espace fermé et produire ces clés pour lui, pour se sortir de là. Tout comme le cordonnier, le serrurier est free-lance, il peut s’arrêter de travailler à tout moment. On apprécie tellement son aptitude à travailler vite et bien qu’il travaille finalement tout le temps.

« Il y a des boutiques où l’on peut se refaire un look. Les vêtements que l’on y trouve sont sponsorisés. Parfois le degré de sponsorisation n’est pas évident. Les vêtements peuvent aussi bien être taillés dans une étoffe de couleur identique au gris clair d’un paquet de Marlboro light ou au rouge d’une Ferrari. Inévitablement, certaines personnes lors de l’événement ont l’air d’avoir été sponsorisées. Des vêtements fluorescents sont disponibles, comme ces harnais lumineux que portent les ouvriers travaillant sur la chaussée. Les combinaisons de couleurs sont inspirées des différents logos des entreprises de travaux publics. Tous les vêtements que l’on trouve dans ces boutiques ne font pas directement référence à un sponsoring et ne brillent pas forcément dans le noir, certains sont coupés dans des matières naturelles de couleur terre.

« La plupart des participants à la fête viennent de la ville ou de ses environs. On sait que la plupart des gens viennent d’ici mais on ne peut pas les distinguer de ceux qui auraient fait un long voyage pour venir.

« On danse beaucoup. Cela semble définir un certain degré d’implication. Certains dansent et d’autres boivent. Il n’y a pas d’enfants. Les enfants doivent attendre dehors dans des voitures. Il est important de noter l’âge des participants. Il apparaît que l’événement est majoritairement fréquenté par des gens dans la première moitié de chaque décade. Il y a beaucoup de gens entre vingt et vingt-cinq ans, entre trente et trente-cinq ans, quarante et quarante-cinq.

« Chacun semble avoir le même pouvoir d’achat. Aucune aisance financière ne peut être remarquée, il faut dire qu’ici tout est gratuit. On peut noter par contre des différences dans les manières de s’exprimer. Différents accents peuvent être identifiés sans qu’ils ne trahissent l’appartenance à une classe sociale. Après tout, on peut facilement emprunter une manière de parler. Que chacun ait une particularité physique est discutable. De loin tous ressemblent à des mannequins, mais un peu trop petits ou un peu trop gros pour être parfaitement convaincants. L’impression générale est que les gens sont élégants, charmants et sexy, mais peut-être un peu gras, maigres, grands ou petits, bien habillés mais mal à l’aise dans leurs vêtements.

« Les gens ont souvent une cigarette à la main, mais fument très peu. Fumer fait partie intégrante du look, ils tirent une ou deux bouffées puis écrasent leur cigarette, en référence aux films des années cinquante. Ce comportement est remarquable. Il est symbolique et éloquent quant à la faculté qu’ont les gens de changer d’avis. « Si les discussions sont nombreuses, rien n’est dit qui ait une signification particulière. Quelques personnes sont plus concernées par ce qui se passe autour d’elles, celles-là ont l’air d’avoir été payées pour passer un agréable moment. Comme à Euro Disney ou dans certains grands hôtels à la mode, il est impossible de discerner les employés des clients. Tout le monde passe un bon moment. Certains sont le moteur de l’événement. Quand un animateur amène un personnage à la vie, le personnage se comporte toujours de la manière prévue par l’animateur. Ici il n’y a pas de contrôle exercé, on ne peut pas vraiment dire qui est l’animateur de qui, chacun fait partie de la même histoire et au même niveau. Il n’y a pas d’acteur principal. La foule est le seul protagoniste de cette histoire. Un préfixe est souvent employé avant les noms propres, comme notre Wallace ou notre Hugh. Il est possible que chaque participant soit le fils ou la fille d’un autre. Ces expressions prêtent aux gens une biographie et donnent à l’assemblée une généalogie.

« Certains groupes sont plus passifs. Peut-être sont-ils de simples visiteurs venus juste observer la fête, ils ne réagissent en tous les cas pas beaucoup. Ils lisent, ils se parlent et échangent des images. Comme les enfants qui collectionnent tout et n’importe quoi, les groupes passifs se passent beaucoup d’images. Ce qu’ils se disent est rarement compréhensible, ils bougonnent un peu. Les conversations sont généralement difficiles à surprendre. Les gens les plus passifs restent groupés.

« Le jeu est un moyen de comprendre les stratégies de pouvoir, il rappelle aux participants leur mutuelle dépendance. Ce ne sont pas des jeux ordinaires qui sont joués ici, les règles changent constamment. Il est difficile dans ces conditions de contrôler la situation. Les règles, la philosophie et la nature des jeux sont continuellement discutées, tous ces aspects sont traités avec gravité. Les structures dominantes de pouvoir, les gouvernements centralisés comme la bureaucratie, ne sont pas considérés comme des terrains de jeux. Elles sont incapables de mesurer leurs implications, et n’en comprennent pas même leur potentiel. Ici, par contre, tout doit pouvoir être considéré sous l’angle du jeu. C’est une vue d’ensemble. Par extension, l’existence de ceux prenant part à l’événement est vue comme un jeu, et le monde est un domaine où les impulsions créatives de la fête doivent être déployées. Voici la clé de l’impulsion révolutionnaire de cet événement. Qu’on repense un peu aux chaussures ressemelées. C’est l’exemple le plus littéral de la qualité révolutionnaire de l’événement abordé avec un sens sérieux du jeu et de la métaphore. En assistant à cet événement ou peut se faire à l’idée selon laquelle toute la communauté est liée par un ensemble d’idéaux qui ne sont pas clairement articulés. L’émergence d’une multitude de groupes sociaux engendre inévitablement une implosion de la société en tant qu’unité.

« Les hommes adoptent des postures combatives lorsqu’ils se saluent. Ils feignent de se cogner ou de se mettre en garde. Ils ont l’air prêts à se battre, mais cela ne se produit jamais. Il n’y a jamais aucun contact. On trouve une autre forme de salut qui évite aussi tout contact physique, on embrasse le vide quand on se rencontre. Pas de contact mais presque une bise sur la joue.

« Tout le monde est saoul mais personne ne veut le laisser paraître. Est-ce que cela signifie que personne n’est saoul ?

« Il est difficile de rester seul sans se faire remarquer. La solitude attire toujours l’attention. Il faut bouger sans cesse, si l’on reste un peu trop longtemps immobile tout le monde le remarque. Embarrassés, les gens se touchent en permanence, ils touchent leurs oreilles, leurs yeux et leur bouche, ils vérifient et réajustent sans cesse leur apparence, sans ostentation, comme si certains traits du visage n’étaient pas permanents. En portant toujours des écouteurs de baladeurs ou des lunettes de soleil, il devient logique d’en venir à considérer ses propres traits comme des accessoires.

« Il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas faire. On ne doit pas parler de ce qu’on ne peut pas immédiatement prouver, en conséquence de quoi, on peut être assez cruel et misérable. En revanche, on parle librement et ouvertement de sexe et d’amour. On ne parle pas d’argent ou alors de la manière la plus métaphorique qui soit. Cela engendre un certain argot qui contribue encore à brouiller les frontières entre riches et pauvres. Tout ça est révélateur du contrôle que chacun a de la situation. Les insultes sont proférées librement, mais sans aucune conséquence. Personne ne s’en offense. Les insultes rebondissent. On peut traiter quelqu’un de tous les noms, et il vous offrira un verre juste après.

« Il y a une collection de vieilles bouteilles de Coca-Cola au-dessus du bar, des bouteilles des années cinquante. Cette collection n’est pas destinée à la consommation mais à la contemplation. On peut boire du Bloody Mary quand on a la gueule de bois. Après quelques verres de Bloody Mary, on vomit un liquide couleur sang. La bière de froment est très populaire. Il y a aussi toute une collection d’alcools illégaux, de l’absinthe, du Poteen et du Moonshine, ainsi que tout un tas de cocktails à base de vodka et de barres chocolatées. Des barres de chocolat sont rompues et enfilées dans les bouteilles de vodka pour produire des boissons douceâtres. Il y a aussi plusieurs sortes d’infusions de plantes. De la tisane qui est une sorte de thé qui ne contient pas de théine. Les smart drinks sont très populaires. Les milkshakes et le jus de brocolis ont aussi leurs faveurs. On se rue sur toutes sortes de boissons aux légumes.

« Les rares meubles autour du bar sont en bois de balsa, ce sont des meubles de designers contemporains à balancer contre les murs. Il y a un carnaval chaque année quelque part en Italie au cours duquel tous les vieux objets qui ont été remplacés pendant l’année sont jetés par les fenêtres. Le renouvellement symbolique de son intérieur est célébré dans un grand feu d’artifice d’objets domestiques. Les bouteilles, les lampes dessinées par des designers d’exception, comme les meubles, sont tous faits pour être cassés. Si les gens ont envie de casser quelque chose, ils viennent ici et balancent tout contre les murs.

« Différents styles de musiques sont joués, des enregistrements pirates des Beach Boys, de la musique ambient, des remix de musique concrète, des morceaux de Boulez remasterisés. Chaque morceau de musique dispose de son propre lecteur. Un mur entier est ainsi recouvert de lecteurs de disques compacts. Un vieil homme est chargé de la maintenance de cette machinerie. Il se déplace de gauche à droite mécaniquement le long du mur. Le volume de la musique est variable. Elle est parfois jouée très fort, d’autres fois incroyablement bas. Tout ça est imprévisible. La plupart des morceaux ont été remixés. La musique oeuvre contre les conventions classiques du rock et de la représentation. L’ensemble produit la bande-son d’un film sans images. L’effet n’est pas très éloigné de la musique d’un dessin animé, suffisamment illustrative pour que l’on puisse deviner l’action sans regarder les images. Les morceaux sont sensiblement identiques. La musique est toujours internationale, on double les voix des films mais jamais les paroles d’une chanson. Les haut-parleurs sont petits, discrets et fonctionnent très bien. Afin de créer un effet de confort acoustique, de grosses enceintes sont disséminées dans le bâtiment. Grâce à elles, la musique semble mieux remplir les salles bien que ces grosses enceintes soient vides.
De temps en temps la piste de danse se vide parce que la musique n’est pas toujours dansable. Trop brutale, trop lente, ou simplement inappropriée. Il est de toutes façons difficile de danser sans interruption. Parfois la musique s’arrête. Pendant trois minutes on n’entend rien, et puis soudain elle reprend. « Une station de radio retransmet la fête en direct sur la bande FM. Radio Reality dispose d’un stand ici. C’est une station pirate un peu particulière, liée au bâtiment. Elle ne retransmet que les événements qui s’y déroulent, en direct puis en différé. On peut ainsi avoir le sentiment en écoutant la radio le lendemain de revivre la même soirée. À une heure donnée on entend toujours le même programme, et on se rappelle du film The Groundhog Day. Cette station de radio est le seul élément programmatique du bâtiment. Les appareils photos et les caméras vidéos ne sont pas autorisés. Conserver un souvenir précis de l’événement par une photo demanderait de toutes manières un effort extrême. Ce n’est qu’avec l’imagination et en participant pleinement à la soirée qu’on peut emporter avec soi une image de cette fête. Le seul enregistrement possible est donc une bande-son. Si l’on rate l’événement, on peut toujours écouter la radio plus tard et en faire l’expérience.
« Des sons sont mixés sur la musique, on entend des cris d’enfants, des bruits d’animaux ou des trains électriques. En mixant ces bruits on peut introduire tout une série d’événements extérieurs. Trois types de modifications sont apportées à la musique. La première change l’humeur de l’auditoire. Une autre altère le sens du lieu où l’on se trouve. Cette modification est obtenue grâce à des filtres. On peut changer la perception de la musique de telle sorte qu’on ait la sensation d’être dans un environnement différent, au bord d’une piscine, dans une gare, dans un aéroport, dans une l’école, ou à la campagne. Ces effets distordent la perception de l’endroit où l’on se trouve et ajoutent une autre dimension à l’espace de la fête. Une autre modification est l’addition de bruits. On entend toute une série de bruits liés aux fêtes du calendrier, des sons de cloches, de jolies chansons, des choeurs d’église, ce genre de chose que l’on entend pendant les fêtes de Noël, on entend aussi des bruits provenant de fêtes voisines. Divers equalizers sont enfin utilisés afin de supprimer certaines parties de la musique. On peut par exemple ôter les voix, les basses, les percussions ou même des pans entiers du mix.

« Des publicités entrecoupent parfois tout cela. La musique s’arrête aussitôt remplacée par une réclame pour un produit. L’enregistrement de la fête étant sonore, on parle des produits plutôt qu’on ne les montre. Lors de la promotion de Sega, on parle du joystick, de l’interface plutôt que de la console elle-même. Le public participe largement à ces annonces publicitaires. Encore une fois, chacun est impliqué. Le seul élément de choix est le degré d’implication. Certains font des tours de magie, d’autres des présentations plus techniques. Certains expliquent les bénéfices sociaux des objets ou des produits qu’ils ont choisis. La plupart du temps, on ne sait pas très bien quel est le produit ou le service vanté, les gens oublient le plus souvent de citer la marque ou en inventent une. On entend des publicités pour des produits improbables. Des écrans de télévision aussi fin qu’une feuille de papier que l’on peut jeter ou bien plier et glisser dans sa poche. Des publicités pour des produits nettoyants, des colles, des produits étudiés pour essuyer les surfaces fragiles. Parler d’un produit que l’on aime bien ou dont on rêve est finalement la seule manière d’être vraiment remarqué. Des images de ces trucs circulent parfois, on se les passe, on se les échange. Il y a une demande inflationniste pour les produits nouveaux. Les gens consomment les idées rapidement.

« Pendant tout ce temps, des activités plus passives se mettent en place, comme lire un livre et principalement ce livre.

« On surprend souvent les gens en train de parler du temps, ce qui n’a rien de surprenant. Par la porte principale, on peut voir de la neige ou de la pluie tomber, avec tous les effets sonores s’y rapportant. Ces effets spéciaux sont tellement convaincants que les gens vont fréquemment dehors vérifier s’il neige ou s’il pleut vraiment. Cela fait partie intégrante du mouvement dynamique qui entoure l’événement lui-même. Il est impossible de savoir quand arriver ou partir, la fête ne fait pas l’objet d’une annonce spéciale comme au cinéma. Elle peut débuter et se terminer à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Les rares fenêtres du bâtiment ouvertes sur l’extérieur sont masquées. Comme lorsqu’on tourne un film en studio, on projette des levers et des couchers de soleil sur les fenêtres. Il est impossible de se rendre compte de l’heure qu’il est.

« L’événement s’achève quand la musique s’arrête et la musique peut s’arrêter au milieu d’un morceau. À ce moment-là, tout le monde part immédiatement. Parfois quand la musique s’arrête un peu trop longtemps les gens commencent à se diriger doucement vers la porte, mais soudain la musique reprend et on retourne vite à l’intérieur. On ne peut pas savoir si la fête durera une heure ou une journée, et comme personne ne connaît la durée de l’événement, tout le monde se tient prêt à partir. Au bout d’un moment, lorsque la musique s’est définitivement arrêtée, les gens sortent. Même après toutes ces activités et les différents degrés d’engagement de chacun, les gens sont d’humeur égale. Ils partent normalement. Sans faire d’histoires, sans se presser, ils partent, tout simplement. Il n’y a pas de période passée à traîner autour des voitures. Personne ne reste pour parler de l’événement. À la fin, il y a juste un groupe de gens qui s’éloigne tranquillement. »

Traduit de l’anglais par Éric Troncy et Philippe Parreno
 
[top]