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Fluxus – L’Avant-garde en mouvement
Charles Dreyfus Pechkoff [see all titles]
Les presses du réel Avant-gardes [see all titles]
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Préface
Louis Ucciani
(p. 7-10)


Il y a quelques années, je « tombe » par hasard sur le travail de DEA de Charles Dreyfus. Je suis assez étonné d'y voir une mise en ordre de ce qui apparaît comme une nébuleuse, mise en ordre simple, claire et radicale, cela prend l'aspect d'une chronologie qui compacte en une centaine de pages tout le mouvement Fluxus. Quelque temps après je rencontre Charles Dreyfus et nous nous mettons d'accord sur un projet de thèse dont on trouve ici une trace et dont Charles Dreyfus nous relate qu'elle est vieille de quarante ans. C'est en effet, après son DEA (1973) qu'il dépose une première fois le sujet auprès de Marc Le Bot. Et il parcourt l'époque, porté par la question du sens de ce qu'il rencontre de gens et de situations. En 2009, le projet aboutira sous le titre Fluxus, théories et praxis. La quête théorique accompagnera son itinéraire d'artiste et d'une certaine manière alimentera Fluxus dont Charles Dreyfus est devenu un acteur incontournable. Elle fut pour lui un vade mecum, ou un passe partout qui lui permit de franchir les obstacles de la rencontre. Le sujet de thèse fut comme un Sésame ouvrant les portes. Et l'on voit les différents protagonistes et – non des moindres – s'étonner du projet et mettre en garde devant les difficultés. Maciunas, toujours lucide et perspicace s'étonne : « Je ne crois pas qu'ici on permettrait un tel sujet. Pas assez scolaire le sujet. D'une certaine façon c'est facile mais d'une autre c'est peut-être difficile. La partie facile c'est qu'il y a très peu de références matérielles, cela ne devrait pas prendre trop de temps. Tu peux faire un doctorat sans trop d'efforts peut-être, mais la partie difficile c'est que tu ne peux pas broder dessus par manque de références matérielles ; mais je pense que personne d'autre n'a entrepris un doctorat avant toi. » En ce qui concerne le « peu de temps », on voit que c'est relatif, Dreyfus mettra en fait trente-cinq ans. C'est sans doute la difficulté mise en avant par Maciunas qui en est la cause. Le peu de références matérielles dicte sa loi. Dreyfus passera 35 années à recollecter, structurer et présenter ces références : une quarantaine de notices ou articles, ici intégrés dans la bibliographie, témoignent de ce travail. Mais en même temps, grâce à ses entretiens, ici retranscrits, il alimente les sources. Le livre Fluxus, l'avant-garde en mouvement se présente comme une proposition de recollection d'expériences ; sous la forme d'une auto-biographie et d'entretiens articulés autour de la quête théorique. On y voit que si l'inscription en thèse constituera le laisser-passer qui lui permettra d'avoir accès aux sources premières, en même temps son devenir artiste se dessine dans ces contacts. En quelque sorte on peut voir la démarche méthodologique comme un processus où le chercheur, finalement, fusionne à son objet avant de la restituer. Le livre dessine une option méthodologique. Celle-ci portée par la question du sens, passe par une immersion. En quoi nous avons affaire à une progression singulière où une quête de sens philosophique passe par un devenir artiste avant de se retrouver. La question devient celle du repérage de ce qu'est un philosophe artiste (selon les grilles posées par Vuarnet) et ce que serait un artiste philosophe (comme par exemple on pourra en trouver une incarnation chez Debord). La question est, dans les deux moments, le repérage du lieu d'où ça parle. Mais ces deux références opposables (Vuarnet et Debord), bien que contemporaines de la période que « couvre » Fluxus, ne sont jamais utilisées ni dans la thèse ni dans le livre ni encore dans les références matérielles fluxiennes. Pourtant Dreyfus signale comment le concert Fluxus de l'automne 1974 est perturbé et contesté par des Lettristes ; il signale d'autre part le refus des Nouveaux réalistes (que l'on mettra dans la mouvance post-lettriste) de rejoindre Fluxus. On peut voir ici un aspect de Fluxus, que l'on peut ramener à la dimension politique. Il y a bien un projet politique, présent dans les positions du jeune Maciunas, qui laisse bien vite place à désillusion et ironie. Même s'il est certes relayé par Filliou et par Beuys. Sur l'autre versant les héritiers d'Isou et du lettrisme que sont les situationnistes, feront de la politique leur axe central après avoir déserté le champ de l'art. On voit dans le texte de Dreyfus apparaître un moment intéressant autour de l'île Fluxus. Maciunas y rapporte son désir de créer en 1969 sa propre utopie dans une île qu'il aurait achetée et structurée en État. Mais le projet tourne court. Dans le souvenir de Maciunas cela aboutit à ce qu'il nomme une mascarade. Subsiste, comme le souligne Dreyfus, le moment Beuys avec l'Organisation pour la démocratie directe et ensuite son engagement auprès des verts allemands. Peut-être faut-il comme le questionne Dreyfus penser le glissement du politique à l'éthique.
Par-delà donc cette logique issue de l'artiste philosophe qui se perd à être artiste en devenant philosophe, logique qui transite par la voie politique, il y a celle du philosophe artiste. La voie a été notamment relayée par Deleuze. On peut en effet penser que ce qu'il développe autour du désir comme flux dans l'Anti-œdipe, ou encore ce que Lyotard décrit dans son Économie libidinale (nous sommes alors dans les années 1973-1974) doit quelque chose à Fluxus, avec qui ils étaient en rapport, par l'intermédiaire de Jean-Jacques Lebel. En tout cas la voie mériterait d'être pensée ; sur ce versant on verrait la théorie prendre pied sur une expérimentation esthétique ou artistique.
Il est vrai, comme le disait Maciunas, qu'il y a peu de références. Dessiner dans l'épars des liens constellaires était le projet de Dreyfus, le livre nous en livre quelques tracés. La thèse de Dreyfus pouvait, me semble-t-il, être résumée sous la proposition suivante : Fluxus est une forme d'expression artistique qui se caractérise par sa diffraction, c'est dans sa pratique (praxis) que se trouvent les clés de sa structure théorique. L'idée est intéressante, elle impliquerait qu'on ne peut parler de l'art sans être artiste. Ce qui retrouve les deux axes de lecture que sont l'angle du philosophe artiste et celui de l'artiste philosophe. Cependant, et c'est un des grands mérites de la thèse, puis du livre, ils donnent toute sa place à Henry Flynt et à son concept art : « S'inspirant du développement des mathématiques dans les années soixante, il souhaite se débarrasser des matériaux en art en les remplaçant par des structures modulables, les concepts. » Ou encore ceci : « L'art concept est un genre d'art où la substance est le langage. » Flynt entrevoit le dépassement, ou le prolongement, de l'artistique et de l'esthétique.
À partir du concept art de Flynt, c'est peut-être le socle théorique ou philosophique (Flynt est classé comme philosophe) de fluxus qui peut être mis au jour. Le livre signale cette piste, elle ouvrira les investigations à venir. En attendant le livre décrit un parcours entre différents points d'appropriation de la logique fluxienne, la mise en évidence des contradictions et des oppositions, notamment celles nées entre Maciunas, Vostell et Beuys.
Un livre brille par les questions qu'il fait germer, c'est en cela qu'il aide à penser. Des axes d'interrogation s'esquissent. Il semble que Fluxus s'inscrive dans la mouvance de la contre-culture américaine en ignorant quasiment tout de ses racines françaises d'Artaud à Isou, Dufrêne ou Debord. Pourquoi ce silence ? Quand Dreyfus signale Debord c'est pour interroger sa capacité à comprendre : « Les situationnistes pouvaient-ils « vraiment » comprendre fluxus à cette époque ? » ou pour noter sa méfiance vis-à-vis du substrat bouddhique. Un second point a sans doute à voir avec le premier. Dreyfus montre très bien comment les acteurs fluxiens s'inscrivent dans ce qui serait une logique de la rupture. Comment s'établit-elle, par rapport à qui ou à quoi se construit-elle ? Est-ce une lutte à l'intérieur de la mouvance des avant-gardes (les films de Debord et Wolman sont déjà là, ainsi que les essais poétiques de Dufrêne, Chopin ou Heidseick) ou est-ce plus globalement une lutte contre la culture dominante ? En fait le livre montre que ce que développe Fluxus, c'est outre la mobilité flexible en flux précisément, une logique de la rencontre et du contact. Il n'est pas dès lors inintéressant, en une époque qui se veut reine du virtuel, des rencontres éphémères, de rappeler, en suivant ici Alain Jouffroy, qu'à l'ère de l'internet est toujours possible l'externet, la poignée de main contre le clic. En même temps tout cela devient témoignage de ce qui a été et ravive des discussions et des polémiques, au cœur de notre époque par trop consensuelle, qui compacte les époques passées en laminant les différences dont le destin serait de se soumettre au temps : « À cette époque, nous dit Dreyfus, les individualités créatrices s'entrechoquent plus que jamais. (…) 50 ans plus tard (rétrospectivement seulement ?) demeure l'image d'un groupe constitué. »
Pour conclure tout cela, il nous faut souligner l'intérêt premier du livre qui, en donnant la parole aux acteurs du mouvement, parole suscitée par un acteur archiviste du mouvement, dévoile les présupposés artistiques de Fluxus. Ils deviennent premiers. Chacun parle de son travail et des connexions que celui-ci opère avec celui des autres. Apparaît alors une vaste mouvance qui dévoile ses règles et ses modes opératoires. Un socle pour les artistes qui viennent et une archive pour les chercheurs qui naissent, où se démontre que le singulier n'est moteur de création qu'à la condition d'être relais dans une construction qui le déborde. C'est là que tient la « magie » de l'event forme première de l'activité fluxienne. C'est là que je vois une construction perceptive expérimentale préparatoire à une conceptualisation possible. De celle-ci n'effleurons que ce qui en pourrait être le substrat. Il y serait question de l'individu-qui-vient dans son face à face au monde et des conditions de faisabilité des logiques de la communication.

 
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