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François Morellet
p. 234


La profusion et la diversité de mes systèmes leur ont souvent permis de créer, quelquefois un peu malgré moi, des œuvres pointillistes, constructivistes, expressionnistes, minimalistes, etc. Mais c’est évident, je ne suis ni un écorché vif, ni un croyant et je laisse aux spectateurs le soin d’apporter messages et transcendance.
Ainsi les « monochromes » qui ont pu apparaître entre autres dans les Géométries dans les spasmes, les Paysages marines ou les Défigurations sont plus proches de la philosophie d’Alphonse Allais que de celles de Rodchenko ou d’Yves Klein.
Depuis cinquante ans, heureux de m’être inscrit dans un courant pur et dur, tempéré dans mon cas par le nihilisme charmant de Duchamp, cependant persuadé de l’importance de cet art systématique et géométrique qui me passionnait et me passionne toujours, j’ai eu envie il y a quelques décennies de faire un inventaire, peut-être un gros livre, des hauts lieux de l’art géométrique avant le XIXe siècle, que j’avais tant aimés, auxquels s’ajouteraient ceux que je comptais découvrir. Mais c’était bien sûr un projet à la con. Car la géométrie d’avant l’époque moderne est traditionnellement considérée comme faisant partie des arts décoratifs. En effet si l’art abstrait grâce à Mahomet a pu rentrer autoritairement et magnifiquement dans l’histoire, ce fut une exception. Rien de remarquable ne s’est passé avec d’autres protecteurs musclés, comme Léon III ou Luther.
J’ai donc abandonné cette idée de faire une histoire de l’art géométrique d’avant le XIXe siècle et reviens à l’époque bénie de l’art moderne où l’art géométrique a eu enfin droit de cité à part entière. J’ai été fasciné par les circonstances de sa naissance qui fut accompagnée par la célèbre cassure avec le grand public, en me faisant aller vers mon penchant naturel pour la simplification, la légèreté et évidemment la provocation, j’ai imaginé que l’art moderne est né quand s’est développé tout d’abord dans un micro milieu artistique, un goût pour la provocation pure et dure. […]
Pour moi, dans l’histoire de l’humanité, il y a de grandes vagues qui se forment dues à des découvertes, sur ces vagues, il y a des surfeurs, les artistes sont des surfeurs, ce ne sont pas eux qui font la vague, ils reflètent ce qu’il y a en dessous. S’ils trouvent l’équilibre, ils rentrent dans l’histoire de l’art, sinon ils se cassent la gueule comme ceux qui apparaissent trop tôt ou trop tard en fonction de chaque vague.
 
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