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Les coraux de Darwin – Premiers modèles de l’évolution et tradition de l’histoire naturelle
Horst Bredekamp [see all titles]
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Prologue (p. 5-7)

Par cinq brasses sous les eaux
Ton père étendu sommeille.
De ses os naît le corail,
De ses yeux naissent les perles.
Rien chez lui de périssable
Que le flot marin ne change
En tel ou tel faste étrange
(Shakespeare, La tempête, I, 2 ; trad. Pierre Leyris et Elisabeth Holland)

Il est des moments qui bouleversent totalement les constructions de la pensée. Un tel événement s’est produit, à l’instant où un participant d’un séminaire sur l’illustration scientifique au semestre d’hiver 2001-2002 évoqua, plutôt en passant, que, parmi les diagrammes de l’évolution de Charles Darwin (1809-1882), il faudrait aussi compter l’image du corail. Je fus électrisé. Mon étude sur La Nostalgie de l’Antique de 1993 avait essayé de montrer que les cabinets de curiosité du XVIe et XVIIe siècle, dans lesquels les coraux jouissaient d’un statut privilégié, avaient favorisé un imaginaire précoce du développement évolutionniste de la nature (1). Si Darwin avait rencontré le modèle du corail pour l’aider à visualiser sa théorie de l’évolution, il avait, en contrepartie, sauvé une pièce essentielle de la tradition de la philosophie de la nature. Le pourfendeur de l’ancienne histoire naturelle s’était aussi chargé de la parachever. L’évolution ayant été imaginée et supposée avant Darwin, il s’était ainsi placé dans la tradition de l’histoire naturelle. C’est cette réflexion qui est à l’origine de la présente étude (2).

(...) Ce livre a, lui aussi, été écrit sur la digue de Rehmstack à Eiderstedt construite autour de 1300. Alors que j’ai dédié mon essai sur Thomas Hobbes aux bâtisseurs de cette digue et ma réflexion sur Gottfried Wilhelm Leibniz à la compagnie des moutons dont s’entourent ces lieux (3), j’offre ce texte sur Charles Darwin à l’algue de l’estran qui, bien qu’elle n’ait pas la faculté de se pétrifier, ressemble fort au personnage principal de cette pièce, l’Amphiroa Orbignyana.


1. Horst Bredekamp, La Nostalgie de l’antique. Statues, machines et cabinets de curiosités, trad. Nicole Casanova, Paris, New York, Amsterdam, Diderot, 1996. p. 72-76 ; et sa deuxième édition augmentée, Horst Bredekamp, Antikensehensucht und Maschinenglauben. Die Geschichte der Kunstkammer und die Zukunft der Kunstgeschichte, Berlin,Wagenbach, 2000 [2e éd.].
2. La cinématographie de Sternberger, l’historisation de Ospovat et l’analyse, par Gruber, des métaphores de la théorie de Darwin ont été pour moi d’importants modèles (Dolf Sternberger, Panorama oder Ansichten vom 19. Jahrhundert, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1974 ; Dov Ospovat, The Development of Darwin’s theory. Natural history, natural theology, and natural selection, 1838-1859, Cambridge, Cambridge University Press, 1981, p. 60 sq. ; Howard E. Gruber, « Darwin’s ‘tree of nature’ and other images of wide scope » , Judith Wechsler (dir.), On esthetics in science, Boston, Bâle, Birkhäuser, 1988, p. 121-140). Deux des conférences reprises dans le présent texte ont déjà été publiées : 19e Congrès allemand de philosophie, 2002 (Horst Bredekamp, « Darwins Evolutionsdiagramm oder : Brauchen Bilder Gedanken ? » Wolfram Hogrebe et Joachim Bromand (dir.), Grenzen und Grenzüberschreitungen. XIX. Deutscher Kongress für Philosophie. Bonn, 23-27 septembre 2002, Bonn, Sinclair-Press, 2004, p. 863-877) et Congrès sur la sémantique des « choses » de Dresde (Horst Bredekamp, « Darwins Korallen », Anke te Heesen et Petra Lutz (dir.), Dingwelten. DasMuseum als Erkenntnisort, Cologne, Böhlau, 2005, p. 77-78). À cela s’ajoute une contribution aux mélanges consacrés à Hartmut Böhme (Horst Bredekamp, « ‘Die wilde Üppigkeit der Natur’. Stricklands Karten und Darwins Kreise der Arten », Natascha Adamowky et PeterMatussek (dir.), (Auslassungen) : Leerstellen alsMovens der Kulturwissenschaft,Würzburg, Königshausen & Neumann, 2004, p. 341-353). J’ai présenté une esquisse de l’ensemble de cet essai à l’occasion de ma nomination comme Permanent Fellow du Wissenschaftskolleg de Berlin, en novembre 2003.
3. Horst Bredekamp, Les Stratégies visuelles deThomas Hobbes. « Le Léviathan » archétype de l’État moderne. Illustations des œuvres et portraits, Paris, Maison des sciences de l’Homme, 2003 ; – Die Fenster der Monade. GottfriedWilhelm Leipniz’ Theater der Natur und Kunst, Berlin, Akademie Verlag, 2004.
 
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